‹ La Femme qui a raisonChapitre 7 sur 20 · ACTE DEUXIÈME. · Scène I.

ACTE DEUXIÈME. · Scène I.

M. GRIPON, DAMIS.

M. Gripon.

Comment ! dans ce logis est-on fou, mon garçon ?
Quel tapage a-t-on fait la nuit dans la maison ?
Quoi ! deux tables encor impudemment dressées !
Des débris d’un festin, des chaises renversées,
Des laquais étendus ronflans sur le plancher,
Et quatre violons, qui ne pouvant marcher,
S’en vont en fredonnant à tâtons dans la rue !
N’es-tu pas tout honteux ?

Damis.

N’es-tu pas tout honteux ?Non : mon âme est émue
D’un sentiment si doux, d’un si charmant plaisir,
Que devant vous encor je n’en saurais rougir.

M. Gripon.

D’un sentiment si doux ! que diable veux-tu dire ?

Damis.

Je dis que notre hymen à la famille inspire
Un délire de joie, un transport inouï.
À peine hier au soir sortîtes-vous d’ici,
Que livrés par avance au lien qui nous presse,
Après un long souper, la joie et la tendresse,
Préparant à l’envi le lien conjugal,
Nous avons cette nuit ici donné le bal.

M. Gripon.

Voilà trop de fracas avec trop de dépense.
Je n’aime point qu’on ait du plaisir par avance.
Cette vie à ton père à coup sûr déplaira.
Et que feras-tu donc quand on te mariera ?

Damis.

Ah ! si vous connaissiez cette ardeur vive et pure,
Ces traits, ces feux sacrés, l’âme de la nature,
Cette délicatesse et ces ravissements,
Qui ne sont bien connus que des heureux amants !
Si vous saviez…

M. Gripon.

Si vous saviez…Je sais que je ne puis comprendre
Rien de ce que tu dis.

Damis.

Rien de ce que tu dis.Votre cœur n’est point tendre.
Vous ignorez les feux dont je fuis consumé.
Mon cher monsieur Gripon, vous n’avez point aimé.

M. Gripon.

Si fait, si fait.

Damis.

Si fait, si fait.Comment ? Vous aussi, vous ?

M. Gripon.

Si fait, si fait. Comment ? Vous aussi, vous ?Moi-même.

Damis.

Vous concevez donc bien l’emportement extrême,
Les douceurs…

M. Gripon.

Les douceurs…Et oui, oui, j’ai fait, à ma façon
L’amour un jour ou deux à madame Gripon ;
Mais cela n’était pas comme ta belle flamme,
Ni tes discours de fou que tu tiens sur ta femme.

Damis.

Je le crois bien : enfin, vous me le pardonnez ?

M. Gripon.

Oui-dà, quand les contrats feront faits et signés.
Allons, avec ta mère il faut que je m’abouche :
Finissons tout.

Damis.

Ma mère en ce moment se couche.

M. Gripon.

Quoi ? Ta mère ?…

Damis.

Approuvant le goût qui nous conduit,
Elle a dans notre bal dansé toute la nuit.

M. Gripon.

Ta mère est folle.

Damis.

Ta mère est folle.Non, elle est très respectable,
Magnifique avec goût, douce, tendre, adorable.

M. Gripon.

Écoute ; il faut ici te parler clairement.
Nous attendons ton père, il viendra promptement ;
Et déjà son commis arrive en diligence,
Pour régler sa recette, ainsi que la dépense.
Il fera très-fâché du train qu’on fait ici,
Et tu comprends fort bien que je le suis aussi.
C’est dans un autre esprit que Phlipotte est nourrie ;
Elle a trente-sept ans, fille honnête, accomplie,
Qui, seule avec mon fils, compose ma maison ;
L’été sans éventail, et l’hiver sans manchon,
Blanchit, repasse, coud, compte comme Barême,
Et fait manquer de tout aussi-bien que moi-même.
Prends exemple sur elle, afin de vivre heureux.
Je reviendrai ce soir vous marier tous deux.
Tu parais bon enfant, et ma fille est bien née ;
Mais, crois-moi, ta cervelle est un peu mal tournée :
Il faut que la maison soit sur un autre pied.
Dis-moi, ce grand flandrin, qui m’a tant ennuyé,
Qui toujours de côté me fait la révérence,
Vient-il ici souvent ?

Damis.

Vient-il ici souvent ?Oh ! fort souvent.

M. Gripon.

Vient-il ici souvent ? Oh ! fort souvent.Je pense
Que pour cause il est bon qu’il n’y revienne plus.

Damis.

Nous suivrons sur cela vos ordres absolus.

M. Gripon.

C’est très bien dit. Mon gendre a du bon ; et j’espère
Morigéner bientôt cette tête légère ;
Mais surtout plus de bal : je ne prétends plus voir
Changer la nuit en jour, et le matin en soir.

Damis.

Ne craignez rien.

M. Gripon.

Ne craignez rien.Eh bien, où vas-tu ?

Damis.

Ne craignez rien. Eh bien, où vas-tu ?Satisfaire

Le plus doux des devoirs et l’ardeur la plus chère.

M. Gripon.

Il brûle pour Phlipotte.

Damis.

Il brûle pour Phlipotte.Après avoir dansé,
Plein des traits amoureux dont mon cœur est blessé,
Je vais, monsieur, je vais… me coucher… Je me flatte
Que ma passion vive, autant que délicate
Me fera peu dormir en ce fortuné jour,
Et je ferai longtemps éveillé par l’amour.

(Il l’embrasse.)

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