Scène première
CLAUDE, ÉTIENNE.
ÉTIENNE, entrant, à Claude qui lit attentivement.
Je gage que lu lis du Molière encor.
CLAUDE.
Je gage que lu lis du Molière encor.Oui
ÉTIENNE.
Toujours avec Alceste…
CLAUDE.
Toujours avec Alceste…Et plus triste que lui.
ÉTIENNE.
Pourquoi ?
CLAUDE.
Pourquoi ?C’est qu’en des temps qui vont comme les nôtres,
L’ennui qu’on a s’accroît des tristesses des autres :
Sous un maître vieilli, va, nous sommes bien vieux !
ÉTIENNE.
Bah ! pour moi, le chagrin n’est pas contagieux.
CLAUDE.
J’ai, pour me consoler, ce qu’on ne peut proscrire :
L’ami qui rit encor, lorsqu’on ne sait plus rire,
Qui daigne être bouffon, pour mieux pouvoir oser,
Et fait penser l’esprit qu’il ne veut qu’amuser.
Avec ce compagnon, l’on n’est pas solitaire…
Et dire qu’à présent le roi le ferait taire !
ÉTIENNE.
Toi, du moins, tu l’as vu.
CLAUDE.
Toi, du moins, tu l’as vu.Trop peu ; c’est mon regret.
Je ne savais pas même alors qu’on l’admirait.
Sa vie, hélas ! qui fut si rapide et si pleine,
Touchait à sa fin ; moi, j’avais quinze ans à peine,
J’obtins de lui l’accueil qu’un fils eût attendu.
Il aimait les enfants, il en avait perdu.
ÉTIENNE.
Que lui semblait le monde ?
CLAUDE.
Que lui semblait le monde ?Un fâcheux… nécessaire,
Faux, mais pouvant fournir une étude sincère.
ÉTIENNE.
Le voyait-il ?
CLAUDE.
Le voyait-il ?Souvent. Non par goût, ni plaisir,
Mais pour les vérités qu’il y pouvait saisir.
Même il l’attirait.
ÉTIENNE.
Même il l’attirait.Lui !
CLAUDE.
Même il l’attirait.Lui !Belle était sa fortune,
Tu le sais, et gagnée aussi bien que pas une.
L’emploi qu’il en sut faire était à son honneur.
Comédien, il eut le train d’un grand seigneur,
Table ouverte.
ÉTIENNE.
Table ouverte.Ah !
CLAUDE.
Table ouverte.Ah !Pour cause. Ainsi, — comment dirai-je ?
Chasseur à sa manière, il amorçait son piège.
Ses convives divers, hommes d’esprit ou sots,
Couraient sans défiance à l’appât des morceaux ;
Lui, sobre, l’œil au guet, prenait à la pipée
Dans la chaleur du vin la phrase émancipée.
C’était comme un torrent de sottise ou d’esprit ;
Car, pour lui bien payer le bon repas qu’il prit,
Chacun, en sa monnaie, alors faisait largesse,
Et de cette folie il tirait la sagesse !
Pour lui, pas un seul mot qui ne portât son fruit.
Son œil contemplateur dévorait dans le bruit.
Nulle voix n’y parlait plus haut que son silence.
ÉTIENNE.
De sa fille avec lui je vois la ressemblance :
Elle a de cet esprit calme et silencieux,
Discret par la parole, éloquent par les yeux.
CLAUDE.
Oui, ce je ne sais quoi de la raison qui doute,
Qui craint de s’égarer et qui d’abord écoute,
Que son attention longtemps semble absorber,
Mais qui, l’instant venu, laisse à propos tomber
Un de ces mots heureux, perles d’un esprit juste,
Que le bon sens façonne et la malice incruste.
Du paternel génie, elle suit le destin,
Et c’est sans le savoir : elle imite d’instinct.
Elle était au berceau lorsque mourut son père.
ÉTIENNE.
Sa mère au moins a dû lui raconter…
CLAUDE.
Sa mère au moins a dû lui raconter…Sa mère !
Sa mère, que l’on nomme aujourd’hui la Guérin,
Que cette mort laissa sans pleurs, le front serein,
Et qui de tant de gloire osant faire litière,
Pour un autre échangea le beau nom de Molière !
Tu la connais mal. (S’animant.) Quand le ciel a bien voulu
Vous donner pour époux un grand homme, un élu,
S’il tombe, aux souvenirs sans trêve on se dévoue ;
Votre vie est brisée et rien ne la renoue ;
De l’ombre on fait sa gloire, et des pleurs son orgueil ;
On s’habille de noir, et l’on meurt dans son deuil.
Elle !… se croyant libre, elle a dans son théâtre
Choisi, sans marchander, un confident bellâtre,
Roi du monosyllabe, un froid comédien,
Et dont l’esprit du moins ne gêne plus le sien,
Mais avec qui, dit-on, par instant elle expie
Tout ce que sa conduite eut de scandale impie.
Ce lourd passé lui pèse. Elle en fait un secret
À sa fille surtout, qui la mépriserait.
La faute qui s’attaque aux hommes de génie
Est ainsi, vois-tu bien, cruellement punie.
Leur gloire est un arrêt, dont la sévérité
Se perpétue avec leur immortalité.
Molière prend déjà cette revanche amère.
Mais sa fille, sur lui, n’a rien su par sa mère,
Et pour l’instruire mieux personne n’a parlé.
ÉTIENNE.
Pourtant…
CLAUDE.
Pourtant…N’a-t-elle-pas de bonne heure exilé
Cette enfance gênante, ici près, dans un cloître
Où, d’instinct, en vertus, en grâce elle a su croître ?
Sa fille ainsi dans l’ombre effaçant sa beauté,
Madame reste jeune avec impunité.
Parle-t-on de ce cloître, elle veut qu’on réponde :
« Madelaine s’y plaît, elle a grand’peur du monde ! »
Or, tu dois le savoir, ce n’est pas au couvent
Que l’auteur de Tartufe est cité trop souvent.
Mauvaise mère, Armande a donc ce qu’elle espère.
Qui voit sa fille ? Qui lui parle de son père ?
Personne !…
ÉTIENNE.
Personne !…Excepté nous, sitôt qu’elle est ici.
CLAUDE.
Trop peu.
ÉTIENNE.
Trop peu.Je la devance.
CLAUDE.
Trop peu.Je la devance.Elle vient ?
ÉTIENNE.
Trop peu.Je la devance.Elle vientJeanne aussi,
Sa cousine, sur qui s’étend votre puissance
De tuteur indulgent, et dont l’obéissance
Est presque de l’amour.
CLAUDE.
Est presque de l’amour.Quelle pensée as-tu ?
ÉTIENNE.
Une bonne, une vraie.
CLAUDE.
Une bonne, une vraie.Eh ! non !
ÉTIENNE.
Une bonne, une vraie.Eh ! non !Dût ta vertu
S’effaroucher, je dis que Jeanne t’aime.
CLAUDE.
S’effaroucher, je dis que Jeanne t’aime.Encore !
ÉTIENNE.
Oui…
CLAUDE.
Oui…Pur caprice, va, d’une enfant qui s’ignore,
Dont le cœur curieux s’essaye au sentiment.
ÉTIENNE.
Et qui voudrait par toi commencer son roman.
CLAUDE.
Roman n’est pas mal dit. Elle n’est jamais lasse
De ces livres sans fin. Sur un cahier de classe,
L’autre jour, on la prit qui s’en composait un…
ÉTIENNE.
Dont les héros, sans doute, avaient des noms d’emprunt ?
Comme en ces vieux fatras de Cyrus ou Clélie
Que la province adore, et que Paris oublie,
Tout du cloître au château cède à ce goût mauvais.
ÉTIENNE.
Jeanne suit le courant ; j’en ris… Si tu savais
Quel nom de précieuse elle a pris…
CLAUDE.
Quel nom de précieuse elle a pris…Peu m’importe !
Mais qu’elle continue, et, de la bonne sorte…
ÉTIENNE.
Quoi ?
CLAUDE.
Quoi ?Je me fâcherai.
ÉTIENNE.
Quoi ?Je me fâcherai.Toi !… moins que tu le dis !
Quand on aime…
CLAUDE.
Quand on aime…Ah !
ÉTIENNE.
Quand on aime…Ah !Voyons, lorsque, les beaux jeudis,
Le couvent, moins sévère, ouvrant un peu ses grilles,
Laisse échapper vers toi ces deux aimables filles,
Libres, charmantes ; quand l’abbesse d’Argenteuil,
Qui ne pourrait les voir, sans crainte d’un écueil,
Aller jusqu’à Paris chez la comédienne,
Leur défend sa maison, et, préférant la tienne,
Permet que, chaque fois, le bienheureux congé
Se passe ici, chez toi, tuteur grave et rangé,
Quand toutes deux sont là, dis, n’es-tu pas bien aise ?
CLAUDE.
Oui. Cela prouve-t-il qu’une des deux me plaise ?
ÉTIENNE.
J’y suis !… C’est Madelaine, et…
CLAUDE.
J’y suis !… C’est Madelaine, et…Que me dis-tu là
Vois son âge et le mien…
ÉTIENNE.
Vois son âge et le mien…Quoi ?
CLAUDE.
Vois son âge et le mien…Quoi ?Molière en cela
Me donne, avec sa femme, une leçon si vraie !
Il fut trop vieux pour elle, et son malheur m’effraie.
Mais, toi, voyons, laquelle aimerais-tu le mieux ?
ÉTIENNE.
Jeanne : un roman lui plaît, nous le ferions à deux.
CLAUDE.
Et Madelaine, alors te semble ?…
ÉTIENNE.
Et Madelaine, alors te semble ?…Oh ! trop sévère.
Sa vigueur de raison impose. On la révère
Plus qu’on l’aime ; on l’admire, en craignant d’admirer,
Et comme s’il fallait un jour trop l’adorer.
CLAUDE.
C’est le charme subi sitôt qu’on la regarde.
Oui… Tu dis qu’elle vient ?
ÉTIENNE.
Oui… Tu dis qu’elle vient ?Et je vois qu’elle tarde.
Jeanne aussi. Je retourne à leur rencontre.
CLAUDE.
Jeanne aussi. Je retourne à leur rencontre.Va.
ÉTIENNE.
Une sœur les conduit, chapelet en main. (Riant.) Ha !
Je m’amuse toujours de voir une tourière
Ramenant du couvent la fille de Molière.
(Il sort.)