Scène II
CLAUDE seul, puis PROVENÇAL.
CLAUDE, regardant s’éloigner son frère.
Aime Jeanne. En mon cœur s’il faisait encor jour,
Ce n’est pas là qu’irait s’égarer mon amour.
(Après une pause, en rêvant.)
La différence d’âge, hélas ! est trop choquante.
PROVENÇAL, entrant.
Monsieur.
CLAUDE.
Monsieur.Qui me dérange ?
PROVENÇAL.
Monsieur.Qui me dérange ?Une place est vacante
Chez vous, et…
CLAUDE.
Chez vous, et…Tu la veux ?
PROVENÇAL.
Chez vous, et…Tu la veux ?Oui.
CLAUDE.
Chez vous, et…Tu la veux ?Oui.Tu n’es pas trop mal.
PROVENÇAL.
On me l’a dit souvent.
CLAUDE.
On me l’a dit souvent.Ton nom est ?
PROVENÇAL.
On me l’a dit souvent.Ton nom est ?Provençal.
CLAUDE.
As-tu des qualités ?
PROVENÇAL.
As-tu des qualités ?Monsieur, je les ai toutes.
CLAUDE.
Même la modestie ?
PROVENÇAL.
Même la modestie ?On n’eut jamais de doutes
Sur ma probité.
CLAUDE.
Sur ma probité.Diable ! As-tu beaucoup servi ?
PROVENÇAL.
Beaucoup, et des maisons ! Monsieur sera ravi.
CLAUDE.
Où ?
PROVENÇAL.
Où ?Chez un président, deux marquis, trois comtesses,
Un duc ; j’ai failli même entrer chez des altesses.
Monsieur voit…
CLAUDE.
Monsieur voit…Que tu pris le ton de chaque hôtel.
PROVENÇAL, se carrant.
Le ton ?
CLAUDE.
Le ton ?Impertinent…
PROVENÇAL.
Le ton ?Impertinent…C’est mon ton naturel.
CLAUDE.
Après ?
PROVENÇAL.
Après ?Chez un chanoine.
CLAUDE.
Après ?Chez un chanoine.Où tu fis abstinence ?
PROVENÇAL.
Je jeûnais pour monsieur…
CLAUDE.
Je jeûnais pour monsieur…Après ?
PROVENÇAL.
Je jeûnais pour monsieur…Après ?Dans la finance.
CLAUDE.
Ah ! fripon ! tu dois être un de ces francs marauds…
PROVENÇAL.
Moi ! je ne servais pas, monsieur, dans les bureaux !
CLAUDE.
Es-tu vraiment honnête ?
PROVENÇAL.
Es-tu vraiment honnête ?Oh !
CLAUDE.
Es-tu vraiment honnête ?Oh !Discret ?
PROVENÇAL.
Es-tu vraiment honnête ?Oh !Discret ?Trop !
CLAUDE.
Es-tu vraiment honnête ?Oh !Discret ?Trop !Docile ?
PROVENÇAL.
Oh !… Monsieur me prend ?
CLAUDE.
Oh !… Monsieur me prend ?Non…
PROVENÇAL.
Oh !… Monsieur me prend ?Non…Monsieur est difficile !
J’ai des répondants.
CLAUDE.
J’ai des répondants.Toi ?
PROVENÇAL.
J’ai des répondants.Toi ?Pour ne vous cacher rien,
J’ai servi, tout petit, chez un comédien.
CLAUDE.
Je n’y vois pas grand mal.
PROVENÇAL.
Je n’y vois pas grand mal.Ah !… Ce fut la première
De mes places.
CLAUDE.
De mes places.Comment s’appelait-il ?
PROVENÇAL.
De mes places.Comment s’appelait-il ?Molière.
CLAUDE, ravi.
Molière ? quoi !
PROVENÇAL.
Molière ? quoi !Monsieur le connaissait-il ?
CLAUDE.
Molière ? quoi !Monsieur le connaissait-il ?Oui !
Je t’arrête…
PROVENÇAL.
Je t’arrête…Vraiment !
CLAUDE.
Je t’arrête…Vraiment !Nous parlerons de lui.
PROVENÇAL.
S’il s’agit de parler, monsieur, je suis votre homme.
(Faisant le signe de l’argent que l’on compte.)
Et…
CLAUDE.
Et…Ce que tu voudras…
PROVENÇAL.
Et…Ce que tu voudras…C’est une forte somme.
CLAUDE.
Mais c’est bien sûr au moins ?
PROVENÇAL.
Mais c’est bien sûr au moins ?Est-ce qu’on mentirait ?
Et pour preuve, d’ailleurs, madame Laforêt…
CLAUDE.
Sa servante !
PROVENÇAL.
Sa servante !Monsieur connaît donc tout le monde ?
CLAUDE.
Laforêt, m’as-tu dit ?…
PROVENÇAL.
Laforêt, m’as-tu dit ?…Puisqu’il faut qu’on réponde :
De votre humble valet, vous viendra voir tantôt.
CLAUDE.
Elle !
PROVENÇAL.
Elle !Et fera de moi les éloges qu’il faut…
CLAUDE, ravi.
Ah ! la voir ! lui parler ! Elle a dû le connaître.
Celle-là…
PROVENÇAL.
Celle-là…Je crois bien !
CLAUDE.
Celle-là…Je crois bien !Et c’était un bon maître,
N’est-ce pas ?
PROVENÇAL.
N’est-ce pas ?Bon ? pas trop. Il voulait tout savoir ;
Il vous avait un œil, ah ! qui savait tout voir.
Il vous dévisageait des pieds jusqu’à la tête,
Il entrait dans le cœur. Moi, qui ne suis pas bête,
Qui suis même, dit-on, fin : il me devinait.
CLAUDE.
C’était gênant.
PROVENÇAL.
C’était gênant.Sans doute. Ensuite, il pardonnait.
Est-ce bien sûr, monsieur, que c’était un génie ?
CLAUDE.
On le dit…
PROVENÇAL.
On le dit…Je vous crois. Mais il eut sa manie :
Si, pendant son travail, quelqu’un avait bougé,
Par exemple ! ah ! quels cris ! Avait-on dérangé
Chez lui même une paille, un rien : fureur nouvelle !
En brouillant ses papiers, on brouillait sa cervelle.
Si vous saviez un jour le beau train qu’il m’a fait,
Ah ! rien que d’y penser, j’en éprouve un effet,
Un froid ! — Je suis distrait. Chez lui, la matinée,
J’allais faire le feu. Près de la cheminée,
Je trouve un gros cahier, qu’on avait fait tomber ;
Je le prends, je l’allume, il se met à flamber ;
Monsieur survient. — J’avais fait une maladresse.
« Ciel ! ma traduction, cria-t-il, mon Lucrèce ! »
CLAUDE.
Malheureux !
PROVENÇAL.
Malheureux !Justement, c’est ce qu’il répétait :
« Malheureux ! un travail de vingt ans ! » Il était
Rouge, et moi, blanc. Il rit en me voyant si blême ;
Ce fut tout. Il était brave homme tout de même.
CLAUDE.
Bien ! ce drôle a du bon.
PROVENÇAL.
Bien ! ce drôle a du bon.Chez monsieur, le profit
N’était presque rien ; mais chez madame, suffit !
CLAUDE.
Je t’entends : avec elle, on avait des ressources ?
PROVENÇAL.
J’allais chez des messieurs qui payaient bien les courses ;
C’étaient lettres par-ci, billets par-là, cadeaux galants ;
On pouvait exercer tous ses petits talents.
Oui, sa discrétion surtout. Un bon mystère,
Quelle aubaine ! Parler, mauvais profit ; se taire,
Oh ! oh ! c’est différent.
CLAUDE.
Oh ! oh ! c’est différent.Votre silence est d’or.
PROVENÇAL.
Ou d’argent… Ah ! monsieur, j’y voudrais être encor.
CLAUDE.
Voilà bien les valets. Ils s’engraissent du vice ;
L’honnête homme ne peut compter sur leur service.
La bonne Laforêt au moins le servit bien.
PROVENÇAL.
Trop. Du zèle toujours, ça n’aboutit à rien.
Et pas d’invention, la pauvre bonne fille !
Routinière !
CLAUDE.
Routinière !Il aurait posé pour Mascarille.
PROVENÇAL.
Par bonheur, en mourant, monsieur lui fit un sort ;
Elle en avait besoin. Aussitôt qu’il fut mort,
À la campagne seule elle s’est retirée
Tout près d’ici.
CLAUDE.
Tout près d’ici.Jamais je ne l’ai rencontrée.
PROVENÇAL.
C’est qu’elle ne sort pas sans se faire prier ;
Hormis à pareil jour, au mois de février,
Elle fait à Paris un voyage. Sans doute,
C’est ce qui la retarde ; elle est vieille, et la route…