‹ La Fille de MolièreChapitre 10 sur 14 · Scène X

Scène X

MADELAINE, LAFORÊT.

MADELAINE.

Parle-moi de mon père…

LAFORÊT.

Parle-moi de mon père…Ah ! je l’ai bien connu.
Je n’ai pas de mémoire, et j’ai tout retenu
De ce qui fait penser à lui, pauvre cher homme !

Pardon ! mais c’est ainsi qu’à part moi, je le nomme.
L’appeler autrement ce serait le changer,
Et je croirais alors que c’est un étranger.
Je ne vous dirai mot de son talent sans doute ;
Je sens bien ce que c’est, mais je n’y verrais goutte.
J’irai droit a son cœur, tout d’un trait, tout d’un bond.
Ils disent : il est-grand ! je dis : Il était bon !

MADELAINE.

On n’est pas l’un sans l’autre.

LAFORÊT.

On n’est pas l’un sans l’autre.Oh ! n’est-ce pas, mignonne ?
N’est-ce pas ? le génie est ce que le cœur donne.
Parmi ceux qui venaient chez nous tant raisonner,
Et qui, par leur babil, allongeaient le dîner,
D’aucuns disaient : Quels traits ! quel talent, ce Molière !
Quelle diversité ! c’est une fourmilière
D’esprit !… Nul ne disait : Quel cœur ! ça me surprit.

MADELAINE.

Le mot est là pourtant : le cœur est son esprit,
Je le sens…

LAFORÊT.

Je le sens…Vous avez dit juste ma pensée,
Mais en me la faisant plus vraie et plus sensée.
Eh bien ! c’était de même avec lui : que de fois
Le mot qui me manquait me coupa net la voix
Il le trouvait pour moi, se hâtait de l’écrire,
Puis il me le lisait tout frais ; et moi de rire !
Il aimait mon patois, il en prenait leçon ;
Mais sa sauce valait bien mieux que mon poisson.
J’ai gagné cent pour cent à passer par ses rôles,
Car je me trouve sotte, et je les trouvais drôles.

MADELAINE.

Il vous consultait ?

LAFORÊT.

Il vous consultait ?Oui, c’est ma gloire, et souvent…
Mon avis était net, s’il n’était pas savant.
C’était un bon éclat de rire, bien sonore.
Que n’est-il là ! J’aurais du cœur pour rire encore.
Que d’histoires ! Tenez, par exemple Piarrot…
De Don Juan, que je crois, me rappelle, qu’un rôt
Bien embroché, bien gras, brûla devant sa braise
Un beau jour que monsieur, pour m’écouter, à l’aise,
M’avait fait trop longtemps jaser loin du fourneau.
Sa pièce avait marché, mais comme il fut penaud
Quand je servis le soir ! pour moi, j’étais tremblante,
Le plat était manqué,

MADELAINE.

Le plat était manqué,Mais la scène excellente.

LAFORÊT.

Mon ouvrage fini, sans me faire prier
Je courais au théâtre. Ah ! J’aurais pu crier
Quand dégoisaient Lubin, Marinette ou Nicole :
« Palsangué ! c’est chez nous qu’ils venaient à l’école ! »

MADELAINE.

Il travaillait ?

LAFORÊT.

Il travaillait ?Toujours.

MADELAINE.

Il travaillait ?Toujours.Vraiment !

LAFORÊT.

Il travaillait ?Toujours.Vraiment !Et n’importe où.
Allez ! ce cerveau-là n’avait pas un seul trou,
Son temps pas un seul vide. Il faisait des journées,

Qui certes en valaient dix. Pendant les matinées,
Dans sa robe de chambre, à grands ramages verts, —
Je l’ai devant les yeux, – il ruminait ses vers ;
On eût dit qu’il vivait dans l’œuvre commencée,
Tant il la reprenait aisément. Sa pensée
Arrivait en riant. On aurait pu la voir
Sur son front, dans ses yeux, comme sur un miroir.
Il se la répétait tout bas, dans un murmure,
Puis la laissait tomber, quand elle était bien mûre.

MADELAINE.

Où se reposait-il ?

LAFORÊT.

Où se reposait-il ?Aux champs ; sans un peu d’air,
Et de calme, sa vie aurait été l’enfer.
Pauvre homme ! il se tuait pour amuser. L’étude
Le suivait jusque dans Auteuil, sa solitude.
Bons moments, mais trop courts ! Il devait, sans retard,
Revenir à Paris, se barbouiller de fard,
Monter sur la scène, ou s’en aller au plus vite
Chez quelque grand seigneur, pour jouer en visite.

MADELAINE.

Le roi le demandait…

LAFORÊT.

Le roi le demandait…Trop souvent. Quand la cour
En automne, à Chambord allait faire séjour.
Il fallait qu’il suivit, quand même, avec sa troupe,
Portant, comme il disait, tout son théâtre en croupe.

MADELAINE.

Mais c’était un honneur…

LAFORÊT.

Mais c’était un honneur…Dont il eût pu mourir,
Car on voyait déjà ses forces dépérir.

Tout l’accablait : Souffrance, et travail et le reste.
Les chagrins…

MADELAINE.

Les chagrins…Quoi ?

LAFORÊT.

Les chagrins…Quoi ?Pour lui, mieux eût valu la peste,
Pauvre cœur

MADELAINE.

Pauvre cœurMais…

LAFORÊT.

Pauvre cœurMais…Enfin, tout cela le brisait,
Et sans qu’il le fît voir jamais ; on lui disait
« Jouez moins, pensez moins, cessez un peu d’écrire. »
Il riait de ses maux, et même en faisait rire.
Il était au théâtre un soir très-souffrant, vint
Son ami Despéraux qui lui dit « C’est en vain
« Donc que l’on vous supplie, en vain qu’on vous querelle,
« Vous voulez, je le vois, mourir en Sganarelle ?
« Quittez cette défroque, et de vous prenez soin ! »

MADELAINE.

Que répondit mon père ?

LAFORÊT.

Que répondit mon père ?Il lui montra de loin,
Fier et l’œil rayonnant, tout son monde à l’ouvrage :
« Tenez, dit-il, voilà ma vie et mon courage ;
« Que devient tout cela, si vous m’en séparez ?…
« Je reste !… » — « Soit ! dit l’autre, alors vous y mourrez. »
Il mourut.

MADELAINE.

Il mourut.Pauvre père !

LAFORÊT.

Il mourut.Pauvre père !Il mourut à la peine.

Ah ! quel malheureux jour ! et dans une semaine
Qui le rendit plus triste encor par sa gaieté.
C’était en carnaval. Il s’était bien hâté,
Pour terminer à temps sa grande comédie
Du faux malade ; hélas ! pris par la maladie,
Oui, tout brisé lui-même, et souffrant à mourir,
Il avait ri d’Argant, qui croit toujours souffrir.
Il put jouer trois fois, puis fut sans force ; il ose
Continuer pourtant, il joue : à la nuit close,
Le vendredi, je crois entendre un bruit de voix
Dans le Palais-Royal ; sous les arbres, je vois
Des torches s’avancer : « Ce sont des masques ! » dis-je ;
Mais bientôt j’ai vu mieux, j’ai peur, mon sang se fige,
J’ai reconnu sa chaise et ses porteurs : « c’est lui,
Qu’on rapporte mourant, peut-être mort ! » Oh ! oui,
Je n’en puis plus douter, je cours… la triste escorte
Était déjà rendue et frappait à la porte.
J’ouvre, il me tend la main, et, pour me rassurer, Il tache de sourire en me voyant pleurer.
On le monte. Il me dit : « Cherche un prêtre ! » Aux églises
On ne répondit pas. Mais deux de ces sœurs grises,
Qui viennent en carême à Paris pour quêter,
Chez lui, dans ce temps-là, voulaient bien s’abriter ;
Car si parfois encore on l’accusait au prône,
On ne refusait pas son gîte ou son aumône.
« Entrez, avait-il dit, mes sœurs, vous serez bien.
« Pour être du théâtre, on n’est pas un païen ;
« Claire votre patronne est celle de ma femme.
« Entrez, et si je meurs, vous prierez pour mon âme. »
Ce fut trop vrai ! Les sœurs, qui pleuraient comme nous,
Mains jointes près du lit se mirent à genoux,
Lui murmurant les mots où Dieu parle ; Molière

Retrouva de la voix pour dire sa prière,
Puis il voulut vous voir en ce moment béni,
Vous prit, vous embrassa, tomba… C’était fini !

MADELAINE, pleurant.

Et n’avoir pu sentir, — enfant, est-ce qu’on aime ? —
Son âme qui passait dans ce baiser suprême !

LAFORÊT.

C’était à pareil jour, aussi vous pouvez voir
Que j’ai repris le deuil.

MADELAINE.

Que j’ai repris le deuil.Tu m’apprends mon devoir,
Je ne l’oublierai plus.

LAFORÊT.

Je ne l’oublierai plus.Ce matin, de bonne heure,
Seule, je suis allée où tous les ans je pleure,
Au petit cimetière, où son cercueil fut mis
Sous une pierre, auprès des pauvres, ses amis.
Je n’y manque jamais, et c’est mon seul voyage.

MADELAINE.

Je serai, n’est-ce pas, de ton pèlerinage ?

LAFORÊT.

Ah !

MADELAINE, voyant entrer Claude et Jeanne.

Ah !Viens, on pourrait voir que nous avons pleuré.

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