‹ La Fille de MolièreChapitre 5 sur 14 · Scène V

Scène V

JEANNE, MADELAINE.

JEANNE, à Madelaine qui est entrée depuis un instant et regarde par la fenêtre placée à droite.

Non !… si fait… après tout…Que fais-tu dans ce coin,
Et que regardes-tu ?

MADELAINE.

Et que regardes-tu ?Moi ! j’admire de loin
Monsieur Claude empressé près d’une bonne dame.

JEANNE.

On dirait que pour elle il a tendresse d’âme.
Nous passions, il n’eut pas pour nous même un coup d’œil.

MADELAINE.

Elle avait l’air bien triste, elle était tout en deuil,
Et sous sa mante noire, où il frissonnait la neige,
Je crois qu’elle tremblait, pauvre femme ! Que n’ai-je
Pu m’arrêter près d’elle et…
(Elle fait un mouvement vers la porte.)

JEANNE.

Pu m’arrêter près d’elle et…Vas-tu me quitter
Pour elle maintenant ? S’il fallait t’écouter,
Auprès des gens de rien nous devrions nous plaire.
Tu n’as de passion que pour le populaire.
Avec ta riche dot, tu prendras un vilain.

MADELAINE.

Ah ça ! mais qu’es-tu donc, toi, Jeanne Poquelin ?
Et que suis-je aussi moi, Madelaine Molière ?

JEANNE.

La fille d’un grand homme.

MADELAINE.

La fille d’un grand homme.Ah ! de lui je suis fière.
Ce qu’il fut, je le sens, mieux que je ne le sais ;
Mais c’est aux gens de rien qu’il dut son vrai succès.
Le roi, les grands d’abord furent de la partie :
Mais le peuple a fait plus avec sa sympathie.
À créer cette gloire, il mit son cœur : eh bien !
En échange il aura toute l’ardeur du mien.

JEANNE.

Cela me vaut au moins un morceau d’éloquence
Rare chez ton esprit trop souvent en vacance.

MADELAINE.

Raille, va ; mon esprit est parfois en retard,
Je le sais, et mon cœur en revanche est bavard :
Il éclate sitôt qu’une douleur le serre,
Et ne dit pas un mot, si ce mot n’est sincère.
Que veux-tu ? je me perds, moi, dans votre phœbus,
Et, s’il faut grimacer, je m’y perds encor plus.
En vain, pour que je parle, on me fera des guerres.
Il faut que l’on soit franc : donc, je ne parle guères.
Monsieur Claude est de même.

JEANNE.

Monsieur Claude est de même.Ah ! grâce ! pas ce nom.
Qui me le fait haïr ! je n’aime…

MADELAINE, riant.

Qui me le fait haïr ! je n’aime…Ah ! qu’Altamon !
Que c’est doux, Altamon ! que c’est fin ! quel beau titre
Pour l’œuvre dont sans cesse on soupire un chapitre !
Fi donc ! Claude ! est-ce un nom de ce pays charmant,
Où tout amour éclôt pour fleurir en roman ?

JEANNE.

En roman ! peut-on dire ? en roman ! par exemple !

MADELAINE.

Oui, roman. Ton amour en est un, et fort ample.
Ce que tu crois sentir, voyons, le sens-tu bien ?
C’est ton esprit qui parle, et ton cœur n’en sait rien.
Claude…

JEANNE.

Claude…Encor !

MADELAINE.

Claude…Encor !Ne fut pas un tuteur ordinaire,
Soit. Mais pourquoi l’orner d’un charme imaginaire ?
Écoute, et ne crois pas que j’exagérerai :
Du bien tu fais le pire en détruisant le vrai.
Je ne sais rien chez toi qui n’arrive à l’extrême :
Si quelqu’un par hasard t’a regardée, il t’aime.

JEANNE.

Ah !

MADELAINE.

Ah !Ce n’est qu’un ami, tu rêves un amant.
Tu mets ainsi du fard à chaque sentiment ;
Et des choses du cœur tirant la quintessence,
Tu t’es fait un amour de ta reconnaissance.

JEANNE.

Tu sais qu’il fut pour moi…

MADELAINE.

Tu sais qu’il fut pour moi…Paternel, on l’admet,
Voilà tout, tu devrais l’aimer comme il t’aimait.
Claude de Montalant est noble en sa province.
Est-ce assez ? que non pas ! Toi, tu le rêves prince.

JEANNE.

Et tu pourrais penser…

MADELAINE.

Et tu pourrais penser…Que tu t’en vas rêvant
Au jour où ton héros t’enlève du couvent.
Ne compte pas sur lui, ma Jeanne. Par nature
Et raison, ce n’est pas un homme d’aventure.
Un caractère fort, où se soutient l’élan
D’un esprit généreux ; l’amour vrai du talent ;
Cette admiration prompte, sûre, éclairée,
Qui vous met au niveau de la chose admirée,
Qui dans un cher passé, me guidant pas à pas
Vers mon père qu’hélas ! je ne connaissais pas,
M’ouvrit en souriant son âme, comme un livre,
Et par de doux récits avec lui me fit vivre ;
Un cœur sincère enfin, sans morgue de vertu :
Voilà Claude !

JEANNE.

Voilà Claude !Pour voir si juste, que fais-tu ?

MADELAINE.

J’écoute, observe, en moi j’éveille ce qui pense ;
Un peu de sens commun vient : c’est ma récompense.

JEANNE.

Si tu devines bien, moi je devine aussi.
Par exemple, j’ai vu qui ton cœur aime ici.

MADELAINE.

Vraiment ! Renseigne-moi sur l’ardeur qui m’anime,
Sur le feu, qui me brûle ? Eh bien ! C’est…

JEANNE.

Sur le feu, qui me brûle ? Eh bien ! C’est…Cléonyme.

MADELAINE.

Étienne, ah ! dis Étienne, ou je me fâcherais.
Oh ! pas de Cléonyme ! il me faut des noms vrais,

Et je ne puis souffrir qu’une mode fantasque,
Fasse à celui qu’on a courir le monde en masque.

JEANNE.

Soit ! puisque le commun a pour toi tant d’appas :
Étienne ! mais réponds.

MADELAINE.

Étienne ! mais réponds.Moi ! je ne l’aime pas…
Cela te surprend-il ? — Ce n’est pas tout : lui-même
M’idolâtre aussi peu : pourquoi ? parce qu’il t’aime.

JEANNE.

Ah !

MADELAINE.

Ah !Tu l’aimes aussi.

JEANNE.

Ah !Tu l’aimes aussi.Moi ?

MADELAINE.

Ah Tu l’aimes aussi MoiToi !

JEANNE.

Ah Tu l’aimes aussi Moi ToiNon !

MADELAINE.

Ah Tu l’aimes aussi Moi Toi Non Chaque fois
Que vous êtes ensemble, il est ému ; sa voix
Se trouble, et toi tu prends des tons de tourterelle.
Ce sont les seuls moments où tu sois naturelle.
Malgré le précieux, qui ne te peut quitter,
Ton langage est plus vrai ; tu sais mieux écouter,
Tu ne t’aperçois pas autant qu’on te regarde,
Sous la prétention dont ton esprit se farde,
Le pur sentiment perce et le cœur se fait jour
Par un je ne sais quoi qui doit être l’amour.

JEANNE.

Cependant…

MADELAINE.

Cependant…Tout à l’heure, il guettait sur la route.

JEANNE.

Étienne !

MADELAINE.

Étienne !Ah ! très-bien dit, je n’ai plus un seul doute.

JEANNE.

Et je ne l’ai pas vu !

MADELAINE.

Et je ne l’ai pas vu !Mieux encor. Ce regret,
Si je ne savais rien, Jeanne, te trahirait.

JEANNE.

Où donc étaient mes yeux, mon esprit ?

MADELAINE.

Où donc étaient mes yeux, mon esprit ?En voyage.
Ton regard accrochait des rêves au nuage
Qui passait. Moi, j’étais sur terre, où j’employais
Mon temps à ma façon : tu rêvais, je voyais,
Et très-bien, n’est-ce pas ?

JEANNE.

Et très-bien, n’est-ce pas ?Oui ! Mais c’est à confondre.
Sur mes vrais sentiments tu m’apprends à répondre ;
Je m’y brouillais un peu ; toi, tu m’y fais voir clair,
Tu connais mieux mon cœur que moi-même… Ah ! quel flair,
Quel tact et quel esprit ! Mais quelle volte-face !
Aussi pour mon roman ! Que faut-il que je fasse ?

MADELAINE.

C’est tout simple ! aime Étienne. Oh ! je fais le pari,
Qu’il n’a pas d’autre espoir ; il sera bon mari…

JEANNE.

(Se ravisant.)

Sans doute, et quel bonheur ce serait ! Mais ma lettre !

MADELAINE.

Quelle lettre ?

JEANNE, à part.

Quelle lettre ?Imprudente !

MADELAINE.

Quelle lettre ?Imprudente !Oh ! j’y suis. Ce doit être,
Ou je me trompe fort, un de ces deux billets,
Qu’en cachette tantôt, Jeanne, tu barbouillais,
Avec de grands soupirs et beaucoup de ratures.

JEANNE, embarrassée.

Non !

MADELAINE.

Non !Si fait ! c’est cela…Toujours des aventures !

JEANNE.

Telles qu’on s’en permet…

MADELAINE.

Telles qu’on s’en permet…Chez les fous…

JEANNE.

Telles qu’on s’en permet…Chez les fous…Ah !

MADELAINE.

Telles qu’on s’en permet…Chez les fous…Ah !Dis-moi.
L’aurais-tu par hasard envoyé ?…

JEANNE, de plus en plus embarrassée.

MADELAINE.

L’aurais-tu par hasard envoyé ?…Non…Ma foi !
C’eût été mal, sais-tu.

JEANNE.

C’eût été mal, sais-tu Mal ?

MADELAINE.

C’eût été mal, sais-tu Mal ?Oh ! très-mal !

JEANNE.

C’eût été mal, sais-tu Mal Oh ! très-malQuoi !

MADELAINE.

C’eût été mal, sais-tu Mal Oh ! très-mal QuoiCertes.

JEANNE, à part.

Il paraît que j’ai tort. (Haut.) Toi tu vous déconcertes
D’un mot… (À part.) Il n’est plus temps ! (Haut.) Tu sais bien que partout
Ces échanges d’esprit sont trouvés de bon goût,
Quel danger ?

MADELAINE.

Quel danger ?Un très-grand…

JEANNE.

Quel danger ?Un très-grand…Songe, mon Almazie…

MADELAINE.

Bon ! cela nous manquait ; tiens, si la fantaisie,
Jeanne, te prend encor de me donner ce nom,
Je veux, sans barguigner, t’appeler Jeanneton !

JEANNE.

Quel langage !

MADELAINE.

Quel langage !Le vrai, Jeanne.

JEANNE.

Quel langage !Le vrai, Jeanne.Il me désespère.

MADELAINE.

Si je ne l’avais pas, je renierais mon père.

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