‹ La Fille du CielChapitre 20 sur 52 · Scène VII

Scène VII

LES MÊMES, PRINCE-FIDÈLE (ministre et général en chef). PRINCE-AILÉ (général et grand secrétaire). LE PEUPLIER (ministre). LUMIÈRE-VOILÉE (conseiller). CHAMBELLANS, CONSEILLERS, MANDARINS, etc. Ils entrent successivement, puis L’EMPEREUR TARTARE et PUITS-DES-BOIS.

Le Peuplier, à Prince-Fidèle. — Si Votre Excellence voulait dire un mot pour moi à l’Impératrice, mes désirs seraient comblés et j’obtiendrais le globule rouge, que j’ai gagné par mes services.

Prince-Fidèle. — Je connais vos mérites et je sais ce que vous valez. Mais, croyez-moi, la vraie grandeur est au-dessus des grandeurs. Nous vouons notre vie à une noble cause, pour la joie de la voir triompher, et non dans l’espoir d’un salaire. Si nous mourons à la tâche, notre nom brillera d’un éclat plus durable, je vous assure, que celui d’un rubis au sommet de votre chapeau… Cependant, soyez tranquille, je m’emploierai à vous le faire obtenir, puisque vous l’ambitionnez.

Le Peuplier. — Je vous en serai reconnaissant jusqu’à mon dernier jour.

(Il salue et s’éloigne.)

Prince-Ailé, à Prince-Fidèle qui salue. — Puis-je m’enquérir de votre santé si précieuse ?

Prince-Fidèle, saluant. — Que vous êtes bon de vous inquiéter d’une si négligeable chose ! Ma santé est bonne, merci. J’ose espérer que la vôtre, d’un prix infiniment supérieur, se maintient excellente, pour notre joie à tous.

Prince-Ailé, resaluant. — Vous me voyez confus d’une sollicitude que je mérite si peu. Merci, je suis bien. J’atteins sans trop de peine le chiffre, encore bien misérable, il est vrai, qui marque le nombre de mes années.

Prince-Fidèle. — Avez-vous pu voir ce serviteur de nos ennemis, qui est le vice-roi de Nang-King ?…

Prince-Ailé. — Je l’ai vu et je lui ai dicté le rapport qu’il convenait d’envoyer à Pékin, mais j’ai dû payer chèrement sa discrétion.

Prince-Fidèle. — Si nous gagnons par là quelques jours de répit, il ne faut pas regretter l’appât jeté dans la gueule du Tigre : les trésors des Ming, heureusement, sont loin d’être épuisés et les souterrains, inconnus des Tartares, en recèlent encore, plus qu’il n’en faut pour soutenir la guerre.

(Ils s’éloignent en causant.)

Lumière-Voilée, causant avec un conseiller. — C’est la manière d’obtenir des calebasses d’un rouge magnifique : on greffe le jeune plant avec des crêtes de coq…

Un conseiller. — Des crêtes de coq !… Se peut-il ?

Lumière-Voilée. — On les enfouit à côté des racines et il faut faire passer les tiges à travers la chair…

Un secrétaire. — Je connais aussi un procédé pour obtenir des courges d’un bleu céleste.

Le conseiller, à Lumière-Voilée. — D’où tenez-vous la recette ?

Lumière-Voilée. — Je l’ai lue dans le Tou-Tien-Chan, un ouvrage en vingt volumes qui contient vraiment les plus curieux secrets de l’horticulture.

(Ils passent.)

Un officier. — Que notre Impératrice est bonne de nous donner audience en plein air, au milieu des fleurs !…

Un gros mandarin. — Et de nous dispenser des prosternemens ; à mon âge, avec ma corpulence, cet exercice est très pénible, et l’on est, vous ne l’ignorez pas, si facilement ridicule !…

Prince-Ailé, à Prince-Fidèle, en regardant de loin l’Empereur Tartare et Puits-des-Bois. — J’ai rencontré une fois le gouverneur du Sud, mais je dois le confondre avec un autre, car je me souviens d’un personnage tout différent de celui-ci. Cependant, si j’avais déjà vu ces yeux-là, il me semble qu’ils seraient restés dans ma mémoire.

Prince-Fidèle. — En effet, il a une expression de visage et une dignité peu ordinaires.

L’Empereur, à Puits-des-Bois. — Pourquoi sembles-tu si inquiet ?

Puits-de-Bois, bas. — Pourquoi ?… Je suis certain d’avoir reconnu, ici, dans le palais, deux officiers de Pékin, déguisés, comme nous le sommes nous-mêmes.

L’Empereur. — Vraiment ?… Sans doute des espions lancés à ma poursuite.

Puits-des-Bois. — Je ne le crois pas… Plutôt les chefs d’un complot, dirigé contre Nang-King peut-être pour surprendre la ville… Il faut la quitter au plus vite. Tout est prêt, les chevaux sellés, le navire sous vapeur… Vous vouliez vous rendre compte par vos propres yeux ; vous avez réussi, maintenant partons.

L’Empereur. — Partir avant d’avoir revu une dernière fois l’Impératrice ! Oh ! non, rien ne pourrait me faire renoncer à cette faveur, qui est devenue, pour moi, la chose la plus enviable qui soit au monde.

Puits-des-Bois. — À chaque minute, ici, nous jouons notre tête… Au moins, dès que vous aurez votre congé, je vous en supplie, ne vous attardez pas un instant…

L’Empereur. — Je te le promets.

Puits-des-Bois. — Le Prince-Fidèle a tourné plusieurs fois ses regards vers nous, et vous ne pouvez vous dispenser de le saluer. Il est premier ministre et général en chef, le plus important personnage d’ici : un grand cœur et un beau caractère. Son grade le place au-dessus d’un Vice-Roi.

L’Empereur. — Que pourrai-je bien lui dire ?

Puits-des-Bois. — Quelques banalités courtoises.

L’Empereur. — Saurai-je ?… (Il s’approche de Prince-Fidèle et le salue.) Illustre Prince ! puissiez-vous vivre de longs jours heureux !… C’est une largesse du ciel que d’être admis à contempler votre noble face, et à croiser du regard le feu de vos yeux…

Prince-Fidèle, rendant le salut. — En vérité, je pourrais vous dire de même… Mais, je vous en prie, laissons les complimens. Êtes-vous satisfait de votre gouvernement du Sud.

L’Empereur. — Cette région est la plus fidèlement rebelle de tout l’empire et elle est si lointaine que les ordres de répression se perdent en route. Les habitans refusent de payer l’impôt aux Tartares et le versent spontanément dans nos caisses.

Prince-Fidèle. — Vous n’omettez pas de n’en accepter que la moitié, et de le refuser complètement, dans les mauvaises années ?…

L’Empereur. — Je n’ai garde de négliger ce soin, qui porte à son comble notre popularité.

Prince-Fidèle. — Peut-être aimeriez-vous à vous rapprocher du trône, à obtenir un grade supérieur, plus digne de vos mérites. Usez de mon crédit, pour appuyer votre demande…

L’Empereur. — Je suis l’esclave de Sa Majesté, prêt à la servir dans le poste où elle voudra bien m’employer, mais je ne demande rien, et la bonne opinion que Votre Excellence a de mes mérites est pour moi la plus belle récompense.

Prince-Fidèle. — Je vous félicite d’être sans ambition et de ne pas fixer le prix de votre dévouement… Notre souveraine va paraître.

L’Empereur, à Puits-des-Bois. — M’en suis-je bien tiré ?

Puits-des-Bois. — Avec des mots bien dangereux. Ah ! que je voudrais vous voir hors d’ici.

L’Empereur. — Que ne puis-je y rester toujours !… Elle vient !

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