‹ La Fille du CielChapitre 21 sur 52 · Scène VIII

Scène VIII

LES MÊMES, L’IMPÉRATRICE, maintenant en costume d’apparat.

Tous les assistais, à voix basse et les yeux baissés. — Dix mille années ! dix mille années ! dix mille fois dix mille années !…

L’Impératrice. — Le bonheur avec vous, mes fidèles : puissiez-vous vivre de longs jours !…

(Elle descend, Prince-Fidèle et Prince-Ailé la reçoivent au bas des marches.)

Prince-Ailé. — Les fleurs pâlissent d’envie à l’approche de notre souveraine.

Prince-Fidèle. — Sa présence double l’éclat du jour.

Puits-des-Bois, bas à l’Empereur. — Il est vrai qu’elle est aussi belle que la pivoine rose.

L’Empereur. — Dis plutôt que la fleur est à peine jolie comme elle.

L’Impératrice, s’arrêtant aux dernières marches, entre les deux princes agenouillés. — Il est des heures où la nature paraît plus splendide, la lumière du ciel plus rayonnante, où toutes les choses de ce monde semblent transfigurées et nouvelles, et l’âme alors se dilate comme dans la joie d’exister… Oh ! mes fidèles, malgré nos lendemains chargés de menaces, l’heure présente est, pour votre souveraine, une de ces heures si rares… (Plus à part et plus bas.) En moi la vie tout à coup est comme doublée : les ivresses et les espoirs inconnus emplissent éperdument mon cœur.

L’Empereur, à Puits-des-Bois. — Ce que j’éprouve moi-même, elle vient exactement de l’exprimer… Avant cette heure qui rayonne, ami, je ne savais pas ce que c’était que vivre…

L’Impératrice s’avance avec lenteur, s’arrêtant pour dire quelques mots aux personnages inclinés sur sa route ; — à Lumière-Secrète. — Vous désiriez le gouvernement de la forteresse de Tang-Men. L’Empereur vous accorde ce titre, et les apanages qu’il comporte.

Lumière-Secrète, s’agenouillant. — Je redoublerai de zèle pour être digne d’une telle grâce.

L’Impératrice. — Faites ainsi… (Elle passe. Le Grand Écuyer remet un rouleau de satin jaune à Lumière-Secrète qui le reçoit toujours à genoux. À un officier.) L’Empereur vous nomme au grade supérieur, que vous avez su mériter si bien.

L’officier. — Ma vie appartient à Vos Majestés, mon seul désir est de pouvoir la sacrifier utilement.

L’Impératrice. — Conservez-la pour notre service. (On donne à l’officier un rouleau jaune.) J’offre à chacun de vous un léger cadeau, comme gage de ma bienveillance et souvenir de mon avènement…

Tous. — Dix mille années ! Dix mille fois dix mille années !

(Des pages distribuent les présens.)

Prince-Fidèle, présentant Le Peuplier. — Votre serviteur dévoué ambitionne de voir le corail de sa coiffure se changer en rubis. J’ose appuyer sa requête auprès de Votre Majesté.

L’Impératrice. — Recommandé par vous, le mérite est certain. J’accorde le grade avec plaisir.

Le Peuplier. — Mon cœur déborde de reconnaissance.

L’Impératrice, à l’Empereur tartare. — Et vous, Prince, ne désirez-vous rien ? Êtes-vous trop fier, pour désigner la faveur qui vous plairait ?

L’Empereur. — Oh ! j’en demande une au ciel, une seule ! C’est qu’il retarde la fuite du temps et prolonge cette heure enivrante.

L’Impératrice, d’abord surprise et comme blessée, le regarde longuement. Mais son regard s’attendrit et s’achève dans un sourire. — Est-ce que cela dépend uniquement du ciel ?

(Elle s’assied sur le trône.)

Un héraut, criant. — L’Impératrice accorde le thé !

Tous. — Dix mille années !…

(Des échansons servent le thé, les fruits et les gâteaux. Chacun reçoit la tasse en ployant le genou.)

L’Impératrice, faisant signe à l’Empereur tartare de s’asseoir sur le tabouret, auprès du trône. — Venez là. Prince : il y a aussi un présent pour vous.

Un grand secrétaire, bas à un conseiller. — D’un mot, elle l’a créé Prince, et maintenant, elle lui permet de s’asseoir !…

Le conseiller. — Il n’a pas l’air surpris d’un tel honneur.

Le grand secrétaire. — C’est le favori de demain… Il va falloir compter avec lui.

L’Impératrice. — Vous avez donné à mon fils un bijou merveilleusement ciselé : un dragon, emblème du pouvoir impérial. Il en est ravi, et veut que je vous offre, en son nom, l’emblème des impératrices : un Phénix, aux ailes de saphirs et de rubis.

(Lotus-d’Or s’approche et présente l’écrin sur un plateau.)

L’Empereur. — Je veux le recevoir à genoux, et jurer qu’il ne me quittera jamais.

(Il ploie un genou.)

L’Lmpératrice, à Lotus-d’Or. — Lotus-d’Or, as-tu fait mettre, comme je te l’avais recommandé, un anneau pour le suspendre.

Lotus-d’Or. — Oui, Majesté !

L’Empereur. — Jusqu’à ce jour je n’avais vu que des nids d’oiseaux vulgaires, et l’oiseau incomparable, le Phénix, je n’y croyais pas. C’est aujourd’hui seulement que son existence m’est révélée par le témoignage de mes yeux charmés.

(Il suspend le bijou à sa ceinture.)

L’Impératrice. — Hélas ! le Phénix et le Dragon portent aujourd’hui des chaînes et ne peuvent s’élever aussi haut qu’ils le voudraient dans les nuées, dans les airs…

L’Empereur. — Ah ! que je souhaiterais être l’Empereur tartare qui règne à Pékin !…

L’Impératrice. — Quelle sombre et étrange idée ! Vous souhaiteriez être mon plus mortel ennemi ? Pourquoi donc ?

L’Empereur. — Pour tenter de mettre la Chine entière à vos pieds, vous rendre votre bien, et devenir, après, votre sujet le plus fidèle.

L’Impératrice, souriant. — Quel rêve !… Mais de cet Empereur-là, je ne pourrais rien accepter… que la mort. Ne désirez pas être un autre que vous-même, car nul, jamais, ne m’a inspiré une aussi subite et profonde sympathie. Ne quittez pas encore le palais… Attendez mes ordres : puisque vous n’avez pas d’ambition, je veux en avoir à votre place, et vous garder, peut-être, plus près de moi… Au revoir…

L’Empereur se lève et s’incline. — De près ou de loin, ma pensée demeure prosternée aux pieds de Votre Majesté. (Il s’éloigne, bas à Puits-des-Bois.) Ami, sous mon déguisement, je triomphe ! Pour la première fois, depuis trois cents ans, une Chinoise donne son amour à un Tartare !

Puits-des-Bois. — Oui, emportez-la, cette glorieuse joie ; mais, de grâce, partons vite !…

(On offre le thé à l’Empereur ; peu à peu il se dérobe, entraîné par son ministre.)

Le conseiller, au secrétaire. — Il ne s’agenouille même pas pour recevoir le thé impérial.

Le secrétaire. — Il comprend qu’il peut déjà tout se permettre.

L’Impératrice, à part, rêveuse. — Je ne suis plus maîtresse de ma volonté… Les mots s’envolaient de mes lèvres, comme des oiseaux captifs qui retrouvent le ciel… Je me suis trahie… avec bonheur !…

(Une rumeur, des cris ; tous les assistans effrayés. Des officiers du palais entrent précipitamment. La main sur la garde de leur sabre, Prince-Fidèle et Prince-Ailé s’approchent, comme pour la défendre, de l’Impératrice qui s’est levée du trône.)

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