Scène XII
LES MÊMES, moins LES ESPIONS, PORTE-FLÈCHE
ET LES GARDES.
L’Impératrice, à l’enfant. — Ô mon bien-aimé ! vous, qui portez le doux nom de Fils du Printemps, j’ai donc failli vous perdre ?…
L’enfant. — Dis : on va faire mourir ces hommes ?
L’Impératrice. — C’est la moindre punition qu’ait mérité leur crime.
L’enfant. — Non, c’est trop, puisqu’ils ne m’ont pas tué.
L’Impératrice. — Mais ils voulaient votre mort : la peine est trop douce. Et, voyez, je leur ai pourtant épargné la torture… Maintenant, je n’oserai plus m’éloigner de vous ; non, même pour une minute, ô mon diamant sans prix, vous ne serez plus jamais hors de ma vue.
Prince-Fidèle. — ma souveraine ! Qu’il me coûte d’être contraint de déchirer votre cœur en vous indiquant ce que nous croyons être votre cruel devoir, nous dont Votre Majesté daigne écouter les conseils. Depuis bien des jours, nous avions résolu de parler, et nous reculions devant cette pénible tâche. Mais aujourd’hui, l’heure est trop grave…
L’Impératrice. — Oh ! qu’allez-vous dire ?
(Elle descend du trône.)
Prince-Fidèle. — Hélas ! mes paroles vont être comme la bise de neige qui en automne fait tomber les fleurs.
L’Impératrice. — J’ai déjà froid jusqu’à l’âme.
Prince-Fidèle. — Il faut, pour un temps, vous séparer de votre fils !
L’Impératrice, baissant la tête. — J’avais compris !
Prince-Fidèle. — L’Espoir de tous, la Victoire future, notre jeune Empereur !… Il doit être à l’abri des hasards de la guerre, en sûreté, loin d’ici dans quelque province inaccessible.
L’Impératrice. — « Que le précieux flambeau qui éclairera l’avenir soit mis hors des atteintes du vent, » ainsi l’astrologue a parlé. Oui, l’aveugle a vu dans l’invisible. Voici que l’énigme de ses paroles est expliquée !…
Prince-Fidèle. — Il faut obéir à l’oracle : le malheur, lorsqu’il est prévu, peut être évité encore. Prince-Ailé, et vous Lumière-Voilée, sages conseillers, votre avis est-il pareil au mien ?
Prince-Ailé. — Il est pareil, de tous points.
Prince-Fidèle. — Et vous tous, nobles chefs, savans lettrés, dignitaires, votre pensée est-elle aussi qu’il faut éloigner le jeune Empereur ? (Tous inclinent la tête en silence.) Et non pas demain, non pas ce soir, hélas ! car chaque minute aggrave le péril !… Dès maintenant, si Votre Majesté consent au sacrifice.
L’Impératrice. — Oh ! vous me prenez dans un cercle de fer, que vous resserrez, que vous resserrez trop vite… Mais où donc sont-elles, les armées du Tartare ?… Pas sous nos murs encore, nous ne sommes pas investis ! Les routes sont ouvertes… (Elle serre son fils contre elle-même.) Laissez-le-moi encore un jour. Au moins, donnez-moi le temps de trouver de la force, pour accepter le désespoir… Je suis l’Impératrice, oui ; mais je suis aussi une mère !… À une mère, on n’enlève pas son enfant comme on arrache une fleur de sa tige… Attendez !…
Prince-Fidèle. — Attendre, ô ma souveraine ! Mais votre chagrin ne serait-il pas infiniment plus affreux si un malheur arrivait par la faute d’une tendre faiblesse ? Songez au désordre d’un siège, à l’horreur et aux risques des combats ! Remercions le ciel d’avoir le temps encore d’y dérober notre jeune maître. Dès que le danger sera conjuré, il vous reviendra.
L’Impératrice. — Ah ! non, ne parlez pas de retour, pour leurrer ma détresse, comme on fait aux enfans !… Laissons l’avenir, qui est nébuleux et noir… Mais la sagesse a parlé, et ma révolte est passée, j’aurai la force de me soumettre. (À l’enfant, qu’elle tient toujours serré contre elle-même.) Mon fils ! il faut, pour quelque temps, vous éloigner de moi… Ah ! les larmes noient mes yeux à cette idée. Mais si je pense à vous garder en ce palais au milieu de si terribles dangers, l’angoisse broie mon cœur dans ses serres… Mon bien-aimé, il faut partir…
L’enfant, l’entourant de ses bras. — Alors, toi aussi, mère, et partons nous deux ensemble… Sans toi, non, non ! Sans toi, je ne veux pas ! Vous m’entendez tous, je ne veux pas !…
L’Impératrice. — Partir avec vous, mon fils !… Comment pourrais-je déserter votre trône, faillir au devoir sacré qui m’est échu en votre nom ? Mais vous, il faut montrer du courage et être digne, déjà, de votre mission haute et magnifique. Songez que vous n’êtes pas un enfant ordinaire. Sous votre chair de fleur, dans le délicat réseau de vos veines, une sève divine est enfermée ; la dynastie de la Lumière aboutit à vous seul, mon bien-aimé ! Vous êtes le Fils du Ciel.
(L’enfant, très pensif, baisse la tête.)
Prince-Fidèle. — Levez le front, ne le courbez pas devant l’éblouissement du nom lumineux de vos ancêtres. Déjà il vous faut maîtriser vos sentimens. Votre cœur, vous le devez à ce peuple innombrable, qui est vaincu, et opprimé, qui attend de vous sa délivrance ; à lui seul appartiennent vos pensées, vos actions, votre vie même.
L’enfant, triste et grave. — Je ne pleurerai pas…
L’Impératrice. — À qui le confierons-nous, notre bien suprême ? car vous y avez pensé déjà, je devine que vos plans sont faits.
Prince-Fidèle. — Notre jeune Empereur a montré, sans le connaître, de la sympathie au vice-roi du Sud, qui est justement le mieux situé pour lui offrir un inviolable asile. Mon avis est qu’il lui soit confié.
L’Impératrice, à l’enfant. — Cela vous plairait ?…
L’enfant. — Oui.
L’Impératrice. — C’était aussi ma pensée. Ce vice-roi est certainement encore au palais, attendant mes ordres. (À Porte-Flèche.) Faites-le appeler.
(Porte-Flèche sort.)
Prince-Fidèle, aux femmes. — Préparez tout pour un départ immédiat. Vous ne quitterez pas votre maître.
L’Impératrice, à l’enfant. — Je les envie. Je voudrais être, aujourd’hui, seulement votre servante.
Prince-Fidèle, aux gardes. — Une escorte de cinq cents hommes, choisis et bien armés (Les gardes sortent. À Prince-Ailé.) Prince, vous accompagnerez l’Empereur, et, dès qu’il sera en sûreté, vous reviendrez prendre votre place dans nos rangs.
Prince-Ailé. — Je m’efforcerai d’être digne de votre confiance ; mes préparatifs seront brefs.
(Il sort.)
Prince-Fidèle, aux assistans. — À vos postes, maintenant, nobles défenseurs des Fils du Ciel. Nous sommes toujours prêts à la guerre, je le sais, mais fortifions-nous encore. Et élevons nos courages, préparons aussi nos âmes… Que des émissaires soient détachés à l’instant même pour déterminer exactement la position et l’importance de l’armée qui marche sur nous. (L’Impératrice fait un geste.) Vous avez votre congé.
(Les assistans sortent successivement, après une génuflexion.)
L’Impératrice, à l’enfant. — Je vous contemple, pour graver dans ma mémoire vos traits adorés ; j’en emplis mes yeux, comme si je n’en connaissais pas intimement la moindre inflexion, la moindre ligne ; mais ils vont m’échapper… Je voudrais les sculpter dans le marbre, et le souvenir est inconsistant comme l’eau…