‹ La Fille du CielChapitre 30 sur 52 · Scène I

Scène I

L’IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, PORTE-FLÈCHE,
LES FILLES D’HONNEUR, DES SOLDATS CHINOIS.
(Des blessés sanglans gisent çà et là parmi les décombres. L’Impératrice est au milieu de la scène, vêtue en guerrière, casquée, tenant une arme dans sa main qui saigne, Prince-Fidèle est sur le haut du rempart avec les soldats. Porte Flèche, blessé à mort, gît à gauche, sur le devant de la scène.)

Prince-Fidèle, du haut du rempart, arrêtant le feu. — Assez, mes braves amis !… Ne tirez plus sur des fuyards… Gardons la poudre pour l’assaut suprême. (Les soldats cessent de tirer.) Ils s’en vont !… Une fois encore nous voici délivrés !…

L’Impératrice, haletant. — Ah ! délivrés, oui !… Délivrés pour quelques minutes du moins…, le temps de nous recueillir avant la mort. (Elle s’assied sur une pierre. Aux filles d’honneur qui s’empressent autour d’elle.) Voyez plutôt à ceux qui souffrent trop, par terre. Je n’ai rien, moi : une main qui saigne, cela ne compte pas… Voyez ce qu’ils demandent, allez à leur secours… Le poison, les buires, vous les avez, n’est-ce pas ?

Les filles d’honneur, montrant des buires d’or qu’elles portaient dans les plis de leurs vêtemens, et à chacune desquelles est enchaînée une petite tasse de jade. — Nous les avons, bonne souveraine…

L’Impératrice. — Ce qu’ils veulent, sans doute, c’est mourir… Aux plus blessés, vous verserez la liqueur de la Grande Délivrance… Épargnez-la cependant, car, hélas ! nous n’en avons pas pour tous… Le contenu de la petite tasse de jade enchaînée au flacon, pour un homme, c’est la dose qu’il faut… Allez, mes chères filles, leur porter le sommeil : là est votre devoir à cette heure… (À Cinnamome.) Toi, Cinnamome, reste auprès de moi, et tu me verseras de tes mains le breuvage… Sur cette pierre, ici, tout près, pose ta buire, avec ma coupe impériale.

(Cinnamome obéit. Les autres filles d’honneur se répandent parmi les blessés, se penchent sur eux, et à voix basse leur offrent le breuvage. On continue d’entendre au lointain des coups de feu.)

Lotus-d’Or, très douce à Porte-Flèche dont elle s’est tout de suite approchée. — Seigneur, voulez-vous mourir ?… Et aussitôt après vous, je viderai moi aussi la coupe… Voulez-vous mourir, seigneur ?

Porte-Flèche, après un silence, et comme en extase. — Non, ma belle fleur tremblante, ma belle fleur des lacs !… Avant que vous soyez venue là, je le voulais… À présent, je ne le veux plus… Laissez-moi rester un peu encore parmi les vivans, pour m’enivrer de cette parole d’amour que vous venez de dire… Secourez ceux qui souffrent plus que moi, sans une amie… et puis vous reviendrez, et j’appuierai ma tête sur vos genoux, avant de m’en aller chez les Ombres…

Lotus-d’Or. — Qu’il soit fait tout ce que vous commanderez, cher seigneur… Près de vous, oui, je vais revenir…

(Elle va se pencher sur d’autres blessés, suivie des yeux par le mourant. Les soldats, au fond, agrandissent le bûcher, apportant des poutres, des fagots, des branches. Une rumeur à di’oite, dans la coulisse, par oùjde nouveaux soldats arrivent.)

L’Impératrice. — Qu’est-ce, là-bas ?

Le chef des soldats. — C’est notre envoyé Ouan-Tsi, qui a pu se rapprocher de nos murs, et nous rapportera les nouvelles du dehors… Nous lui avons jeté les cordes, et le voici de retour.

L’Impératrice. — Ah !… Qu’il vienne !… (Aux soldats qui, derrière elle, chargent toujours le bûcher.) Reposez-vous, mes amis !… C’est bien plus qu’il ne faut, allez, pour consumer mon corps… Pourquoi donc faire le bûcher si grand ?

Le chef des soldats. — Pourquoi nous voulons tant de flamme… Le Prince-Fidèle vous le dira, Majesté, en vous présentant notre requête suprême.

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