Scène II
LES MÊMES, l’envoyé OUAN-TSI, qui s’approche de l’Impératrice. Ses souliers, le bas de sa robe sont pleins de sang. Il se prosterne.
L’Impératrice, à Ouan-Tsi prosterné. — Relève-toi, va !… Plus de prosternemens. Nous voici tous égaux. Il n’y a plus qu’une seule et même grandeur, celle que nous donne, pareillement et à tous, la noblesse du sacrifice… (Ouan-Tsi se relève.) Maintenant, parle… N’atténue rien… D’ailleurs, je devine…
Ouan-Tsi. — Eh bien ! oui, c’est fini, ô ma souveraine !… Votre palais seul tient encore.
L’Impératrice. — Oh ! pas pour longtemps…
Ouan-Tsi. — Les abords de vos murailles sont évacués… Jusqu’à la fin de la nuit peut-être, ils nous laisseront vivre…
L’Impératrice. — Le reste de la ville, les citadelles de l’Ouest ?…
Ouan-Tsi. — Aux mains des Tartares, tout !… Cette défroque d’un ennemi, seule, m’a sauvé… Dans les rues, on brûle, on pille, on égorge… Quelques milliers de femmes ont réussi à se jeter dans le fleuve… Les autres, on les viole, en même temps qu’on les étrangle… Le sang coule sur les pavés, autant que l’eau du ciel après l’orage… Chaque ruisseau déverse au fleuve comme un grand éventail rouge… Tout le long des rues, les morts, les torses encore chauds, se vident de leur sang, par l’entaille du cou tranché… Bonne souveraine, pour venir j’ai enjambé mille cadavres… Mes pieds s’embarrassaient dans les longues chevelures, traînant après elles des têtes coupées… Ô Majesté, c’est la fin !… (Il s’agenouille à nouveau.) Et maintenant pardonnez-moi d’être le messager de malheur.
L’Impératrice, très calme. — Un brave et fidèle messager, que je remercie… Relève-toi, t’ai-je dit, et, parmi mes derniers soldats, reprends ton poste suprême… (Ouan-Tsi se relève et se mêle aux soldats qui, au fond de la scène, continuent de dresser le bûcher. À Cinnamome, en lui indiquant la buire et la tasse d’or :) Allons, Cinnamome, c’est l’heure.
Cinnamome. — Oh ! Majesté, pas encore.
(Les autres filles d’honneur, qui étaient disséminées parmi les blessés, ont entendu et reviennent en silence se grouper autour de la souveraine.)
L’Impératrice. — Aimes-tu mieux qu’ils me prennent vivante ?… L’homme qui était là, tu as entendu ce qu’il vient de dire.
Élégance. — Mais le palais tient toujours !
La Perle. — L’armée du Sud peut venir nous délivrer.
L’Impératrice. — Nous venger peut-être,… plus tard… Mais nous délivrer… Enfant, qui veux-tu qui nous délivre ? (À elle-même.) Ah ! le secours mystérieux, que si follement j’espérais… « L’étoile, avait dit le bel espion trompeur, l’étoile qui devait si bien veiller sur moi, quand tout fléchirait devant le triomphe du Dragon… » Enfant, qui veux-tu qui nous délivre ?… Plus de poudre, plus de vivres, plus d’eau, plus rien ; nous avons jeté les pierres de nos créneaux ; les portes cèdent, les murailles croulent… (À Cinnamome.) Bonne, va, c’est l’heure !…
Élégance. — Parfois, quand on croit tout perdu, le destin change.
La Perle. — notre souveraine bien-aimée, ne hâtez pas l’irréparable.
L’Impératrice. — L’irréparable serait de trop tarder. (Elle fait un signe impérieux à Cinnamome, qui verse le poison dans la coupe. Mais on entend une rumeur, au faîte du rempart où vient de remonter le Prince-Fidèle, au-dessus de la porte barricadée. Le jour continue de baisser.) Qu’est-ce encore ?
Prince-Fidèle. — Un petit groupe de Tartares, venus témérairement sans armes, là, jusqu’au pied des murs… L’un d’eux, l’air tranquille et superbe, se dit envoyé par leur Empereur… Une communication suprême à Votre Majesté… Sur un rouleau de soie jaune, à la lueur d’une torche qu’on vient d’allumer, il montre le sceau impérial des Tsin.
L’Impératrice. — Une communication ? De l’Usurpateur à votre souveraine, une communication ?… Mais l’idée seule n’en est-elle pas une insulte ? Qu’on leur fasse grâce de la vie, à ces audacieux, mais que, sur l’heure, ils se retirent !
(Cinnamome insensiblement s’est reculée avec sa coupe de poison.)
Prince-Fidèle, qui est redescendu de la muraille et s’approche avec un air de mystère. — Celui qui a si haute mine, il me semble l’avoir déjà vu…
L’Impératrice. — Déjà vu ? Où cela donc ?
Prince-Fidèle, plus près et baissant la voix. — Souveraine, il me semble… Cet inconnu qui vint le jour du sacre… J’en suis sûr, c’est lui…
L’Impératrice, se levant, égarée. — Pourquoi parler bas ?… Prince, vous m’offensez presque, avec ce ton de confidence, lorsqu’il s’agit de cet homme… Vous voulez dire celui qui se présenta par imposture comme notre vice-roi du Sud… celui-là, n’est-ce pas ?
Prince-Fidèle. — Oui !
L’Impératrice. — Eh bien, qu’on l’amène alors… Jetez-lui les cordes nouées, et qu’il comparaisse ici devant moi… (On jette du haut du mur les échelles de corde.) Cache le poison, Cinnamome, et la buire d’or… Il n’a pas besoin de savoir, celui qui arrive… Est-ce que la fumée n’a pas noirci mon visage ?…
Cinnamome. — Votre Majesté est pâle et belle… Et ses yeux en ce moment resplendissent comme des astres…
(Les nouveaux venus émergent au-dessus du rempart, l’Empereur tartare d’abord, ensuite Puits-des-Bois et trois autres personnages vêtus comme eux en guerriers tartares, mais sans armes.)