‹ La Fille du CielChapitre 36 sur 52 · Scène VII

Scène VII

LES MÊMES, LES FILLES D’HONNEUR.

L’Impératrice. — C’est cela… Ma suite, ma funèbre cour et sans doute mon dernier cortège : quatre personnes… (Aux filles d’honneur.) — Quelles seront les deux d’entre vous, mes filles, qui auront le courage de me suivre dans les noirs sentiers, là-bas ?…

Les filles d’honneur, s’inclinant. — Toutes, nous sommes prêtes… Que Votre Majesté daigne prononcer deux noms.

L’Impératrice, après un silence. — Élégance, Cinnamome… (Élégance et Cinnamome s’approchent de l’Impératrice.) Toutes, vous m’êtes chères, mais j’ai appelé celles qui, dans l’adversité, m’ont montré un cœur plus viril. (Aux autres.) Et vous, mes fraîches fleurs si tôt fauchées, que l’eau de la Grande Délivrance vous mène hors de ce monde, très doucement, à travers la paix d’un sommeil.

La Perle. — Aux blessés nous l’avons toute versée.

Une autre fille d’honneur. — Nos buires sont vides.

La Perle. — Le bûcher nous effraie… Mais nous savons comment mourir, bonne souveraine.

Une autre fille d’honneur. — Le lac du jardin est profond, au pied de l’île des Jades.

La Perle. — Quand nous aurons conduit Votre Majesté jusqu’au seuil du sentier noir, en nous donnant la main, nous irons au bord du lac.

Une autre fille d’honneur. — Sur la vase où nous dormirons tranquilles, les lotus nous enlaceront de leurs racines, et nous revivrons dans leurs fleurs…

L’Impératrice, à Lotus-à-Or qui est assise un peu à l’écart, tenant toujours sur ses genoux la tête mourante de Porte-Flèche — Et toi, Lotus-d’Or ?

Lotus-d’Or. — Ô Majesté, acceptez ici même mon suprême salut… M’éloigner de lui, laisser retomber son front, pardonnez-moi si je n’en ai pas le courage…

(On commence d’entendre au dehors les trompes des Tartares, leurs gongs et une clameur qui se rapproche.)

L’Impératrice, à Porte-Flèche et à Lotus-d’Or. — Tenez, pauvres fiancés sans lendemain, voici le cadeau de noces de votre Impératrice. (Elle verse du breuvage empoisonné plein sa coupe d’or et le leur donne.) Adieu ! Soyez unis par delà les nuages… (À Prince-Fidèle.) Allons, Prince, montrez-moi le chemin… Me voici tout à fait prête.

Le chef des soldats, s’avançant, à Prince-Fidèle. — Prince, parlez pour nous.

Prince-Fidèle. — Vos soldats, Majesté, implorent une dernière grâce…

L’Impératrice. — Il est donc encore en mon pouvoir d’accorder une grâce… Oh ! tout, tout ce qu’ils voudront.

Prince-Fidèle. — Vous demandiez pourquoi tant de bois qu’ils accumulaient : c’était pour eux-mêmes. Ils veulent mourir là avant l’entrée des Tartares… Et cette grâce suprême qu’ils implorent, c’est que vous allumiez vous-même leur bûcher.

(Le chef des soldats s’agenouille et tend à l’Impératrice une torche enflammée.)

L’Impératrice, aux soldats, acceptant la torche. — mes bien-aimés soldats ! Sachez tous que votre Impératrice vous suivra bientôt dans la mort ! Elle n’accepte de vous l’ordre de fuir que pour essayer de vous venger ; mais si des temps meilleurs surviennent pour la Dynastie Lumineuse, elle refusera de les vivre ; devant vous tous, elle en fait ici le serment : sa tâche implacable une fois terminée, elle se hâtera de vous rejoindre chez les Ombres…

Ôvictimes surhumaines ! vaincus auréolés de gloire ! mon héroïque armée !… Un jour viendra où l’histoire de votre fin sublime sera gravée dans le jade impérial, en lettres d’or, pour que la postérité pleure sur vous. (Elle jette la torche dans le bûcher) et que l’éclat de votre bûcher éblouisse le monde, éternellement !…

(Le bûcher prend feu. Les solldats se jettent en chantant dans les flammes.)

Les soldats, chantant :

Qu’il vive, notre Roi !
Qu’il vive heureux et longtemps !

(Un nuage de fumée noire commence de les envelopper. On entend se rapprocher un gong qui résonne à coups espacés et la voix d’un héraut tartare.)

La voix du héraut tartare, du dehors et de très loin. — Ordre de l’Empereur. Respectez ceci !

Prince-Fidèle, en hâte, au chef des soldats. — Le rocher, replacé comme nous avons dit ! Murez vite ! Et beaucoup de terre jetée sur le ciment frais, beaucoup de poussière…

(Le chef des soldats va rejoindre les quelques hommes qui attendent devant le tombeau, tenant les pioches et les leviers. L’Impératrice, Prince-Fidèle, Lumière-Voilée, Élégance et Cinnamome se dirigent vers la porte de bronze. Les autres filles d’honneur suivent en se donnant la main, elles s’agenouillent en arrivant près de la porte.)

L’Impératrice, arrivée à la porte du tombeau, aux quatre personnes qui doivent y entrer avec elle. — Entrez d’abord. Je passe la dernière : ce sont mes funérailles !… Et puis, je veux encore une fois les regarder, mes héros, et, là-bas, mon beau palais qui se dessine toujours. (Aux filles d’honneur agenouillées.) Vous, mes filles chéries, relevez-vous, ne vous attardez pas, le lac où vous allez n’est pas proche d’ici…

(Les filles d’honneur s’en vont, en se donnant la main, et on entend leurs sanglots. L’Impératrice franchit la porte et puis se retourne sur le seuil comme une hallucinée, regardant la flamme du bûcher qui commence de monter, et levant les bras en grands gestes extasiés.)

Ah ! la belle flamme rouge !… Ah ! la belle fumée qui tourbillonne !… Il fait clair dans mon palais, pour le dernier soir. Et je les vois, leurs nobles âmes, qui montent, qui montent, dans le tournoiement des spirales brunes !…

Les soldats, chantant dans la flamme. — Dix mille années ! Dix mille années !

L’Impératrice, aux soldats. — Allez, mes braves !… Montez, montez, volez vers le ciel des ancêtres, planez là-haut chez le Dieu des nuages !…

Les soldats, plus faiblement. — Dix mille années ! Dix mille années !

(On entend plus proches les coups de gong des Tartares au dehors.)

L’Impératrice, aux soldats. — Et moi, je suis une morte comme vous, sachez-le bien ! C’est plus tard seulement que je prendrai mon essor ; mais déjà je suis une morte, — morte à tout ce qui ne sera pas vengeance, fureur de bataille, haine sans merci !… Et je referme sur moi ma porte de bronze ! (Aux soldats proches qui tiennent les leviers.) Scellez-la bien, mes amis, sur votre Impératrice ! Roulez le grand rocher !… Murez-la bien dans son tombeau, la morte vivante !…

(Elle referme sur elle même le battant de la petite porte de bronze. Le chef des soldats, avec quelques hommes qui restent, replacent le rocher, jettent en hâte le ciment et la poussière.)

La voix chantante du héraut tartare, arrivé au pied de la muraille. — Ordre de l’Empereur ! Respectez ceci : à tous, sans condition, grâce de la vie et de la liberté !… Ouvrez et n’ayez point de crainte !… À tous l’Empereur fait grâce !…

Un des soldats qui cimentent le rocher. — Trop tard, l’insulte de votre pardon !… Avant que vous ayez enfoncé nos portes, il n’y aura plus ici que des morts !

La voix du héraut tartare, chantant au dehors. — Ouvrez et n’ayez point de crainte !… À tous, notre Empereur accorde la vie.

Un autre des soldats. — Non, pas même des morts pour la recevoir, votre grâce ! Plus rien que des cendres.

Le chef des soldats, achevant de cimenter le rocher sur la porte du tombeau impérial. — Et notre beau Phénix, faute de pouvoir déployer ses ailes, se sera dérobé à vous sous la terre !…

La voix des soldats, s’affaiblissant toujours dans la flamme et la fumée. — Dix mille années à la Dynastie Lumineuse !… Dix mille années !

(La flamme et la fumée envahissent tout.)

RIDEAU.

Judith Gautier et Pierre Loti.

LA FILLE DU CIEL

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