Scène VI
L’IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, LUMIÈRE-VOILÉE, LE CHEF DES SOLDATS, LE VEILLEUR.
L’Impératrice, à Prince-Fidèle. — Prince, je voulais vous dire adieu, et que ma dernière parole fût pour vous, avec mon remerciement suprême.
(Sa main élève la coupe empoisonnée.)
Prince-Fidèle, avec un geste comme pour l’arrêter. — Non, ma divine Impératrice, non !… L’heure du repos, hélas ! n’est pas venue, ni pour vous ni pour moi… Non ! votre lourde tâche n’est pas achevée encore !…
L’Impératrice. — Ma tâche, dites-vous, n’est pas terminée ?… Mais le palais n’est plus que ruines, les portes cèdent, les murailles croulent… Cette fois, nous ne tiendrons pas dix minutes… C’est la fin !…
Prince-Fidèle. — Eh ! je ne le sais que trop, qu’il n’y a plus d’espérance !…
L’Impératrice. — Alors, laissez !… Puisqu’ils reviennent, les Tartares !… Tenez, je commence à les entendre sonner, moi aussi, leurs trompes de guerre !… Qu’elle soit prise vivante, votre Impératrice, ou seulement qu’on trouve encore son cadavre pour le jeter aux corbeaux, ce n’est pas ce que vous voulez, je pense ?
Prince-Fidèle. — Écoutez, de grâce… (Il fait signe d’approcher à Lumière-Voilée qui venait d’apparaître au fond de la scène. L’Impératrice a déposé la coupe sur une pierre.) L’héroïque et dernier effort que nous comptions vous demander, nous avions différé de vous le faire connaître… Souffrez que votre conseiller vous le dise, de notre part à tous.
Lumière-Voilée, après avoir ployé le genou. — Ô Majesté, deux cent mille soldats sont morts pour vous… Ces quelques centaines, qui restent ici dans nos murs, tout à l’heure vont encore sacrifier leur vie. Voulez-vous donc qu’ils meurent pour une cause perdue… (Il fait signe au chef des soldats de s’approcher.) Daignez permettre à leur chef de vous implorer avec nous.
Le chef des soldats, après s’être agenouillé. — Fièrement et sans regret, nous la donnons, notre vie, pour la souveraine… qu’Elle fasse aussi ce que nous attendons de son courage, plus grand mille fois que celui de ses humbles défenseurs…
Lumière-Voilée. — Majesté, il faut les envier, ces hommes, qui vont mourir si glorieusement et si vite… Notre devoir, à nous, est autre ; il est plus long, il est plus terrible.
L’Impératrice. — Notre devoir, plus long et plus terrible ?… Alors, qu’attendez-vous de moi ?… Diles-le, ce qu’il faut faire ; l’Impératrice vous obéira, mais dites-le, je ne comprends plus…
(Elle repose la coupe d’or.)
Prince-Fidèle. — Ce qu’il faut faire, ô ma souveraine bien-aimée, il faut s’enfuir et vivre !…
L’Impératrice, avec violence. — Ah ! non !… Tout ce que vous me demanderez,… mais lâchement prendre la fuite, non !
Lumière-Voilée. — S’enfuir, hélas ! oui… Échapper à l’ennemi, lui enlever l’enjeu de la guerre… Et ainsi, la partie qu’il gagne ne lui fait rien gagner ; la victoire n’est plus la victoire ; bientôt le sang de nos héros enivre d’autres héros ; une nouvelle armée se groupe autour de la Fille du Ciel, et la guerre recommence.
L’Impératrice. — Et le sang coule encore… Et la Terre désertée peuple le royaume des Ombres… Non, assez de morts… J’ai peur, à la fin, peur d’être une souveraine meurtrière et fatale… Tout ce sang, tout ce sang versé pour moi, il me semble que j’ai les mains rouges…
Prince-Fidèle. — Il est inépuisable, le sang de vos sujets,… et leur dévouement est sans limite…
L’Impératrice, tout à coup très douce, et comme implorant. — Mais mon courage est à bout… (Désignant les soldats, qui entassent toujours le bois du bûcher.) Prince, j’aimerais mourir avec ceux-ci…
Prince-Fidèle. — Vivez, pour que leur mort ne soit point stérile… Vivez pour ramener notre jeune Empereur, que l’armée du Sud nous garde ; vivez pour nous tous et pour lui…
L’Impératrice. — Mon fils !… Ah ! ne prononcez pas ce nom-là… Pour m’entraîner, n’essayez pas de faire jouer cette corde, c’est la seule que je vous défends de toucher. À l’instant précis où vous me l’avez arraché, j’ai eu la certitude que je ne reverrais jamais, jamais le cher petit visage, jamais les chers yeux… Je trouve la force de tout entendre, excepté si l’on me parle de lui,… car, alors, voyez-vous, je redeviens une mère, rien qu’une mère, comme les autres femmes,… et je ne peux plus, je ne peux plus… (Elle détourne la tête, et sa phrase finit par des sanglots.) Oh ! ne pas s’appartenir, ne pouvoir même pas laisser sur le chemin le fardeau de sa vie !… Être l’idole impersonnelle, dont tout un peuple dispose à son gré ; être le triste fétiche que chacun veille des yeux comme les tablettes, de ses ancêtres sur l’autel familial !…
Prince-Fidèle. — Vous êtes la bannière étincelante, la déesse toujours radieuse, vers qui nous tournons les yeux dans la détresse suprême… Et vous ferez ce que des millions de sujets vous demandent, par la bouche de ces quelques braves qui vont mourir.
Le veilleur, criant du haut du donjon. — Il se jette contre leur avant-garde, l’homme qui était ici tout à l’heure, le messager de grâce… Avec les trois autres qui l’accompagnaient, il se jette contre leur avant-garde, comme pour les arrêter !… Oui,… il veut les arrêter, c’est bien cela. Et il semble commander en maître, et semer parmi eux l’épouvante…
L’Impératrice, au veilleur. — Bien !… Qu’on ne me parle plus de cet homme… Et toi, tu pourras bientôt descendre, pauvre veilleur dont la tâche est finie, et te joindre à tes frères d’armes pour mourir. Que nous importe à présent ce qu’ils font, les Tartares ?… Nous ne sommes déjà plus de ce monde… (À Prince-Fidèle.) Mais encore faut-il que ce soit possible, ce que vous demandez !… De toutes parts investis !… Fuir par où, fuir comment ?… Où se cacher ? Où ?
(Les soldats qui ont descellé le rocher sont restés devant la porte de bronze, tenant toujours les pioches et les leviers, et ils ont l’air d’attendre.)
Prince-Fidèle. — Là, dans ce tombeau !… Et, sur le ciment tout préparé qui scellera les roches, nous jetterons de la poussière… quand vous serez entrée…
L’Impératrice, après un silence, lentement, soumise et morne. — Dans mon tombeau, murée vivante… Soit ! Et après ?
Prince-Fidèle. — Il y a ce couloir souterrain qui passe par les caveaux où dorment votre père et votre époux ; vous le savez comme moi, il va déboucher parmi les broussailles, dans la campagne, au pied de la colline des Supplices…
L’Impératrice, très vite et haletant. — S’il n’est pas obstrué déjà par la terre, oui !… Et, tout autour de la colline des Supplices, les Tartares sont campés.
Prince-Fidèle. — Nous attendrons qu’ils n’y soient plus…
L’Impératrice. — Et de l’air pour nos poitrines, de l’air dans ces caveaux des morts, en trouverons-nous ?
Prince-Fidèle. — Je le crois, oui… Mais emportons toujours ce breuvage, que tout à l’heure vous vouliez boire.
L’Impératrice, toujours très vite. — Et s’ils nous prennent là, les Tartares, s’ils nous prennent comme des bêtes de nuit forcées dans leur terrier ?… Rappelez-vous, ils avaient violé la tombe de mon aïeul…
Prince-Fidèle. — Elle n’était pas cachée comme la vôtre.
L’Impératrice, toujours très vite. — Et des vêtements ensuite, pour fuir dans la campagne où l’ennemi rôde. (Touchant sa robe de guerrière.) Pas avec ceux-là ?
Prince-Fidèle. — Des dépouilles d’ennemis nous serviront à souhait… La terre doit en être jonchée…
L’Impératrice. — Pour vêtir votre Impératrice, des loques arrachées à quelque cadavre qui se décompose… Soit ! même à cela je consens… Mais, pour vivre, dans ces couloirs de tombeau, pour durer, quand on n’est pas encore des ombres, il faut manger, vous savez bien !… Les derniers grains de riz, je les ai partagés ce matin avec vous et mes soldats !… Alors, quoi ?…
Prince-Fidèle, indiquant le tombeau. — Les gâteaux sacrés, là, sur la table des morts.
L’Impératrice. — Horreur et sacrilège !
Lumière-Voilée. — Il n’y a pas de sacrilège, quand il s’agit de sauver la Dynastie Lumineuse… Les Mânes augustes viendront eux-mêmes vous convier au repas ; notre sacrifice nous les rendra indulgeus et favorables.
L’Impératrice, lente, tout a coup. — Ainsi, je serai celle qui vivra dans les froides ténèbres, avec l’incertitude d’en sortir jamais ; je serai celle qui se traînera comme une larve dans les souterrains peuplés de fantômes, mangeant à tâtons les offrandes pieuses qui se dessèchent sur les autels des morts… Oh ! oui, c’est plus épouvantable que de mourir ici… Alors, j’accepte… Emmenez-moi, je suis résignée !…
Le veilleur, du haut du mur. — Ils ont arrêté leur marche, les Tartares… Un petit groupe seul s’avance en courant, sans armes, portant des écriteaux sur des hampes… Malgré l’obscurité, on dirait les signes qui accordent grâce.
L’Impératrice. — Ah ! la grâce imposée… serait plus insultante encore… Dans ma tombe emmurez-moi, prince, avant qu’ils soient ici !…
Prince-Fidèle, désignant Lumière-Voilée. — Votre conseiller et moi-même, nous vous suivrons dans ces demeures (Désignant les filles d’honneur), et peut-être deux de ces jeunes filles, si elles se sentent assez fortes pour l’épreuve.