‹ La Fille du CielChapitre 38 sur 52 · Scène I

Scène I

LES BOURREAUX, LA FOULE.

Premier bourreau, essuyant son sabre, à deux jeunes femmes qui l’entourent. — C’est que nous avons les bras fatigués, mes petites belles…

Une des femmes. — Ah !… Ils ont pourtant l’air solides, vos bras, monsieur le bourreau.

Le bourreau. — Solides, je ne dis pas. Mais tout de même…

Un marchand de fleurs. — Pivoines impériales, lotus variés, toutes les fleurs de la saison !

Un marchand de fruits. — Doux comme le miel, le fruit rouge des montagnes !

Un enfant tartare, s’approchant du bourreau. — Dites, monsieur le bourreau, il faut frapper fort pour couper ?

(Des hommes, portant un baquet plein d’eau pendu à l’épaule, arrosent le sol avec une grande cuiller de bois.)

Le bourreau. — C’est de l’adresse, mon petit agnelet,… trouver juste la place,… de l’adresse et de la force aussi, bien entendu… Ah ! ça n’est pas en un jour, tu penses, que notre métier s’apprend…

Un marchand de bonbons, frappant sur un petit gong. — Elle a le goût de la canne à sucre, la gourmandise que je vends !

Un marchand de fruits. — Ay ! Ay ! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon frais !

Des mendiants, jouant de la guitare. — Écoutez la légende du roi des Dragons :

(Ils chantent d’une voix suraiguë.)

Auprès du lac des bambous,
Trois hiboux, hiboux, hiboux !

Deuxième bourreau, à d’autres femmes, désignant des gens attachés aux poteaux. — Le deuxième groupe, là ?… Tout à l’heure, son tour. Le maître des exécutions nous accorde un temps de repos, et nous l’avons bien gagné, hein ?…

(Il appelle un marchand de boisson chaude et se fait servir.)

Une mercière, frappant sur un timbre. — Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage… Voyez, jeunes femmes ; voyez, jeunes filles !

Une femme tartare, à une autre. — Oh ! regarder couper les têtes, moi je ne suis pas de celles qui s’y complaisent… Et puis, n’est-ce pas un spectacle toujours pareil ?… Non, mais c’est leur Déesse que j’aurais désiré voir…

Deuxième femme tartare. — Leur Déesse ?… Leur Impératrice ?… Tiens, et moi de même, et nous toutes aussi ; voir leur Déesse, c’est cela qui nous intéresserait le plus !…

Troisième femme tartare. — Et on va te la montrer, comptes-y !

Deuxième femme tartare. — Pourquoi donc pas ?… On nous montre bien leurs généraux, et leurs princes, et tous les autres… Les prisonniers, c’est fait pour être vus, c’est pour ça d’ailleurs qu’on nous les a amenés jusqu’à Pékin.

Troisième femme tartare. — Oh ! mais, elle… Il paraît que, pour nous la conduire ici, c’était tout le temps des égards en route comme pour une reine… Et l’Empereur l’a fait mettre dans la Ville Interdite, vous savez, dans son palais même…

Première femme tartare. — On dit qu’elle a des yeux, des yeux dont les petites gens comme nous ne peuvent pas supporter le regard…

Fleur-de-Jasmin. — Oh !… Et puis, j’aurais peur, moi !… Une femme qui a été morte,… car elle a été morte la durée d’au moins deux lunes, vous savez !…

Deuxième femme tartare. — D’abord Fleur-de-Jasmin croit tout ce qu’on lui dit.

Fleur-de-Jasmin. — Dame ! chacun le sait bien, qu’elle a été morte… Deux lunes, je vous dis, elle est restée pendant deux lunes dans son tombeau…

Le marchand de fruits. — Ay ! Ay ! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon nouveau !

Première femme tartare. — On sait bien aussi que les balles, la mitraille, tout cela passait au travers d’elle, comme au travers d’une ombre… (Avisant un chef des soldats qui est là.) Tenez, demandez plutôt à Lee-Phuang, qui était là quand on l’a prise ; n’est-ce pas, Lee-Phuang ?

Lee-Phuang. — Ah ! pour ça oui, et j’en ai été témoin… Les balles ne l’arrêtaient guère, leur Déesse…

Deux sous-officiers, amenant au supplice un nouveau groupe de prisonniers chinois, les mains liées de cordes, parmi lesquels, et fermant la marche, Prince-Fidèle, en vêtemens souillés et déchirés. — Place !… Faites place !…

(Les prisonniers passent pour aller rejoindre les autres, qui attendent déjà leur tour d’exécution au pied de la muraille.)

Lee-Phuang, aux femmes qui l’avaient interpellé. — Le dernier qui arrive là ! Regardez ! regardez !… Celui qui marche la tête si fière : le plus grand chef des rebelles de Nang-King. Il se nomme Prince-Fidèle, c’était le bras droit de la Déesse ; au milieu de la bataille, tout le temps à ses côtés…

La mercière, frappant sur son timbre. — Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage ! Voyez, jeunes femmes ; voyez, jeunes filles !…

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