Scène II
PRINCE-FIDÈLE, LE GÉNÉRAL TARTARE.
Le général tartare, Sortant de sa tente et saluant Prince-Fidèle, qui passe et ferme la marche du dernier groupe des condamnés. — Entrez ici, noble vaincu. Ne regardez pas là-bas. Chaque homme ne doit mourir qu’une fois, et vous, vous mourrez à chaque tête qui tombera. Ce supplice ne vous suffit donc pas, de devoir être la dernière victime ?…
Prince-Fidèle. — Ma présence, peut-être, les soutient, mes pauvres soldats, si simplement héroïques.
Le général tartare. — Plutôt votre souffrance s’ajoute à leur peine… Accordez l’honneur à un loyal ennemi de passer sous sa tente les dernières minutes de votre vie glorieuse… Vous êtes déjà au-dessus des petitesses du monde et des rancunes implacables.
Prince-Fidèle. — Le glaive n’est pas responsable, ni même le bourreau.
Le général tartare. — Pas même le général.
(On attache les nouveaux prisonniers à des poteaux.)
Prince-Fidèle. — Je n’ai pas de rancune…
(Il entre sous la tente avec le général tartare.)
Le général tartare. — Et moi, je n’ai pas d’orgueil. Je sais que les sages réprouvent la guerre et estiment que l’œuvre du vainqueur se résout en la poussière de dix mille squelettes…
Prince-Fidèle. — Et qu’on ne doit, aux triomphateurs, que des honneurs funèbres.
Le général tartare. — Oui, la gloire des armes n’est, vraiment, que la fumée d’un incendie…
(Ils se sont assis sur des plians, et on leur sert du vin de riz. Pendant le dialogue suivant, les exécutions recommencent au fond de la scène, au milieu d’un remous de la foule. À chaque minute, on voit le sabre d’un bourreau décrire une courbe en l’air, et aussitôt après une nouvelle tête coupée, saignante, est accrochée à la grande muraille de Pékin qui ferme le tableau. Cris et tumulte, un peu assourdis, pendant la conversation des deux hommes sous latente.)
Le général tartare. — Avant de quitter ce monde, n’avez-vous pas quelque mission, envers vos proches, qu’il vous serait précieux de voir accomplir ?… Je m’en chargerais avec respect.
Prince-Fidèle. — Ils ont péri, sans nui doute, tous ceux qui m’étaient chers. Je vous remercie de votre offre bienveillante.
Le général tartare. — N’avez-vous pas quelque désir ?…
Prince-Fidèle. — Un seul : celui de connaître le sort de notre Impératrice. Dans cette bataille funeste où j’ai été fait prisonnier, elle combattait aussi. Est-elle vivante ou morte, libre ou captive ?…
Le général tartare. — Elle est vivante, captive depuis une demi-lune seulement et, depuis hier, gardée à Pékin, non loin d’ici, dans la Ville Interdite.
Prince-Fidèle. — Non loin d’ici, ma souveraine !… Ah ! si les Dieux, las de nous frapper, pouvaient permettre… Savoir qu’elle est là tout près !…
Le général tartare. — Sur la fin de ce combat, qui fît tant d’honneur aux vaincus, elle a pu s’échapper avec un millier de soldats. Mais la retraite était coupée et depuis longtemps l’impériale guerrière aurait été prise, si des ordres contradictoires, entravant nos mouvemens comme à plaisir, ne lui avaient donné la faculté de retarder de jour en jour sa captivité. On eût dit que quelqu’un de puissant veillait sur elle avec une singulière sollicitude, l’avertissait des dangers ou s’efforçait de les écarter de sa route.
Prince-Fidèle. — Que celui-là vive de longs jours heureux et que sa renommée soit impérissable !…
Le général tartare. — Ah ! quand donc finira cette guerre toujours renaissante qui imprègne le sol de la patrie du sang de ses fils ?
Prince-Fidèle. — Elle ne finira, je le crains bien, que par l’extermination d’une des deux races… Pourtant la haine serait moins farouche peut-être, si les vainqueurs, après la victoire, traitaient les vaincus avec plus de clémence… Pas tant d’exécutions ! Pas tant de sang !… Tout soldat qui ne peut plus défendre sa vie devrait être sacré.
Le général tartare. — On offre aux vôtres la vie sauve, s’ils se soumettent ; tous refusent.
Prince-Fidèle. — Leur héroïsme devrait être une raison de plus de les épargner.
Le général tartare. — Que faire ?… Notre devoir est d’obéir.
Prince-Fidèle. — Pas jusqu’au crime. Une petite pierre peut quelquefois enrayer un lourd chariot. Nous, les chefs, en sacrifiant seulement notre vie, nous pouvons sauver des foules.
Le général tartare. — Comment cela ?…
Prince-Fidèle. — En résistant à l’iniquité… Vous souvenez-vous ?… Une autre guerre, toute pareille à celle-ci, le sac d’une ville, l’ordre au bourreau de faucher toutes les têtes, comme à présent ; alors, un jeune chef, fou de douleur à l’idée d’un pareil carnage, trouve de tels accens pour supplier le général de faire grâce, ou tout au moins de restreindre les exécutions, que celui-ci consent à limiter la tuerie au temps que pourra mettre à se consumer une baguette de parfum. Le parfum s’allume, la première tête va tomber ; mais le jeune chef, frémissant d’horreur, saisit la baguette, la réduit en poussière, et court au bourreau en criant : « C’est fini ! c’est fini ! on fait grâce ! » Puis, comme il a désobéi, il va se briser la tête contre un rocher… À ce héros, le peuple éleva un temple, qui se dresse aujourd’hui encore sur une haute colline et dont les marches, depuis des siècles, n’ont cessé d’être jonchées de fleurs fraîches.
Le général tartare, rêveur. — À ce héros, le peuple éleva un temple !…