‹ La Fille du CielChapitre 48 sur 52 · Scène VI

Scène VI

L’IMPÉRATRICE, puis PRINCE-FIDÈLE.

L’Impératrice, bas, à elle-même. — Tant d’égards dont ils m’entourent… m’épouvantent… plus que le supplice et la mort. Pourquoi son palais, à lui, au lieu d’un cachot… Lui, lui, qu’ose-t-il espérer ? Lui, que me veut-il ?…

Prince-Fidèle, vêtu de la robe du général tartare, entre en courant par une porte du fond et se prosterne aux pieds de l’Impératrice. — Oh ! le ciel est encore clément, puisqu’il permet qu’avant de mourir je me prosterne une dernière fois devant mon Impératrice adorée.

L’Impératrice, avec calme et égarement. — Vous ? C’est vous qui êtes ici ?… Cher prince !… Alors, sommes-nous donc partis de la Terre, est-ce déjà notre réunion plus haut que la vie ?… Sans cela, par où seriez-vous venu, comment, par quel sortilège, à travers tous ces murs qui font peur ?…

Prince-Fidèle, toujours prosterné. — L’audace ne coûte pas, quand on n’a plus rien à perdre… Et puis les Dieux, sans doute, étaient avec moi… Oui, j’ai passé, comme par sortilège, ainsi que vous dites, j’ai passé les murs, les portes gardées… Un de ses soldats, à lui, m’a guidé aussi, pour ce qui me restait d’or… Pardonnez-moi, voici que je pleure : est-ce de joie ou de détresse, je ne sais plus… De joie, oui,… car je ne souhaitais que cette grâce : avoir revu Votre Majesté, lui avoir dit une fois, à genoux, ma vénération passionnée,… qui, si près de la mort, n’offense plus, n’est-ce pas… Et surtout, lui offrir le présent magnifique, le présent qui délivre de tous les outrages du vainqueur… Elle est donc accomplie jusqu’au bout, ma mission de sujet fidèle : car ce présent, je l’ai apporté à mon Impératrice…

L’Impératrice. — Le poison ! (Comme un cri de délivrance et de triomphe.) Ah !…

Prince-Fidèle, offrant un poignard. — Le poison… Hélas ! je n’ai pas pu… Rien que cela, tenez.

L’Impératrice. — Eh bien ! mais cela suffit… Frappez-moi, avant qu’il paraisse, lui !

Prince-Fidèle, se relevant et se jetant en arrière. — Oh ! ma bien-aimée souveraine !… Ne commandez point à votre serviteur, qui vous a toujours obéi,… ne lui commandez point ce qui est trop au-dessus de ses forces…

L’Impératrice. — Non, vous ne voulez pas ?… Alors donnez !… Je frapperai moi-même… J’essaierai… Je pourrai…

Prince-Fidèle, apercevant les mains attachées. — Mais, vos mains… Oh ! moi qui n’avais pas vu !…

L’Impératrice. — Ah ! c’est vrai…

Prince-Fidèle. — Dois-je les délier ? Avons-nous le temps ?

L’Impératrice. — Non, trop long… Là, dans les plis de ma robe, cachez l’arme… (Le Prince hésite encore.) Vous n’osez pas ?… C’est vrai, toucher la souveraine !… Oh ! vous pouvez ; c’est comme une morte à présent, votre Impératrice.

Prince-Fidèle, cachant le poignard dans le corsage. — Mais, avec ces liens, comment ?…

L’Impératrice. — Ah ! il les fera délier, celui devant qui je vais comparaître… Et puis, — on est excusable, n’est-ce pas, de changer d’idée, si près de la mort, — je voulais que vous me frappiez avant qu’il vienne… À présent, j’aime mieux le revoir, lui, l’Empereur.

Prince-Fidèle. — Le revoir ?… Vous le connaissez donc ?

L’Impératrice. — Oui… Restez jusqu’à ce qu’il soit là.

Prince-Fidèle. — Oh ! non, que l’on ne me trouve pas ici !

L’Impératrice. — Qu’importe ? au point où nous en sommes…

Prince-Fidèle. — C’est que… Là-bas, les dernières têtes tombent… On fait l’appel de ceux qui restent… Il est temps… mon tour vient… Ils m’avaient laissé libre une heure sur ma parole… Je ne voudrais pas avoir eu l’air de fuir…

L’Impératrice. — Alors, oui, partez, prince… Adieu… Je vous rejoindrai bientôt, tous, mes fidèles !… À ceux qui restent dites-le, que je vais vous rejoindre…

(Prince-Fidèle part en courant.)

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