‹ La Fille du CielChapitre 47 sur 52 · Scène V

Scène V

L’EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.

L’Empereur, à Puits-des-Bois, toujours prosterné. — Relève-toi, ami, nous sommes seuls… Mon projet, n’est-ce pas, tu l’as deviné : je veux qu’elle vienne là, elle, auprès de moi. (Montrant le trône.) Pâle et dans la blancheur de son deuil, peu importe, je veux qu’elle vienne là, à mes côtés, sur ce trône… Aujourd’hui, la faire reconnaître par mon peuple comme mon épouse ; que les grands de ma cour se prosternent devant leur Impératrice, en même temps que devant leur Empereur… Sans elle, vois-tu, il n’y a pour moi ni empire ni triomphe…

Puits-des-Bois. — Elle a consenti ?…

L’Empereur. — Hélas ! le sais-je, si elle acceptera ?… Je me suis dérobé jusqu’ici à cette entrevue de charme et d’épouvante… C’est maintenant, c’est ici même, que nous nous reverrons pour la première fois… Le ciel me soit en aide !… Tu diras que je suis toujours un enfant : j’ai voulu entourer de magnificence notre heure décisive… Ah ! s’il n’y avait pas entre nous cette mort de son fils, je tremblerais moins…

Puits-des-Bois. — Son fils ! Mais vous avez fait tout au monde pour le sauver… Puisque votre conscience ne vous reproche rien, Sire, il convient mieux à vos projets que cet enfant soit en paix chez les ombres… L’imposer à vos Tartares eût été bien dangereux… Tandis qu’une dynastie mêlée, un autre fils qui naîtrait de votre sang et du sien…

L’Empereur. — Un fils qui me viendrait d’elle !… Oh ! ami, tais-toi !… Les rêves trop beaux, il ne faut pas les formuler… (Il frappe sur le gong un seul coup léger.) Allons, va !… Voici l’instant terrible de la revoir… Va !… (À un officier qui se présente, appelé par le gong.) Qu’on amène ici la captive, avec les égards que j’ai commandés. Allez ! (Rappelant l’officier qui s’en va.) Attendez encore !… (À Puits-des-Bois qui s’en allait aussi.) Non, sa fierté pourrait s’offenser d’être ainsi amenée en ma présence. Plutôt, qu’elle soit ici la première au rendez-vous ; et c’est moi ensuite qui aurai l’air de comparaître devant elle, comme un vaincu demandant grâce. (À l’officier qui attend.) Dès que je serai sorti, faites introduire ici l’Impératrice, et qu’on la laisse seule… Allez, cette fois !…

(L’officier sort par le fond.)

Puits-des-Bois, en s’en allant avec l’Empereur. — Elle vous aime, sire !… Ayez confiance… Quelle est la femme, même presque déesse, qui ne céderait pas ?

L’Empereur. — Elle, justement !… Elle seule.

Puits-des-Bois. — Mais puisqu’elle vous aimait…

L’Empereur. — Et aujourd’hui, ne doit-elle pas me haïr ?… Tant de sang, que des traîtres ont fait couler malgré moi… Partout, mes ordres de grâce, interceptés ou changés en arrêts de mort… La haine, l’implacable haine de nos deux peuples, toujours triomphante…

Puits-des-Bois. — Mais vous avez cependant sauvé tant d’existences… Et elle doit le savoir !…

L’Empereur, en s’éloignant. — Oh ! cette heure, dont le souvenir encore enchante ma vie !… Cette heure, là-bas, dans le jardin de son palais, au milieu de cette foule où nous étions si seuls, quand elle m’avait pris dans son regard, et que nos âmes se sont unies en une étreinte souveraine… Mais maintenant, voici qu’à l’idée de la revoir, je tremble comme un coupable.

(L’Empereur sort avec son conseiller par une porte latérale. Deux eunuques et deux suivantes amènent aussitôt l’Impératrice, jusqu’au pied du trône, et, après s’être prosternés, se retirent, la laissant seule. Elle est en grand deuil tout blanc, les mains liées par une corde de soie.)

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