Scène VII
L’EMPEREUR. PUITS-DES-BOIS.
Puits-des-Bois. — Elles sont gentilles.
L’Empereur. — Et si gracieusement vêtues ! Cela me donne à regretter que mes ancêtres conquérans aient imposé au peuple le costume tartare. Ces vêtemens chinois sont tellement plus jolis !
Puits-des-Bois. — Ils rendent la femme plus souple et plus fine.
L’Empereur. — Est-ce que dans la ville tous les habitans ont repris la mode antique ?
Puits-des-Bois. — Dans leurs maisons, c’est très probable ; en public, dans les rues, ils dissimulent encore.
L’Empereur. — Le vice-roi, que j’entretiens ici, ne doit rien ignorer de tout cela ; comment ne sommes-nous pas mieux avertis ?
Puits-des-Bois. — Votre vice-roi, Sire, n’est pas un Tartare, mais un Chinois, autant dire qu’il fait cause commune avec les rebelles. Cependant à Pékin, en dehors de votre palais d’éternel silence, on sait à peu près ce qui se passe. Tandis que vous rêvez la paix définitive, on prépare la guerre.
L’Empereur. — Hélas !…
(On entend sonner, alternativement, la trompe, le claquebois et le gong, frappant chaque fois cinq coups. Bientôt les sonneurs passent, lentement.)
Puits-des-Bois. — La cinquième veille.
L’Empereur. — Faut-il rentrer ?
Puits-des-Bois. — Pas encore. L’Impératrice va se rendre au temple de ses ancêtres, cela nous donne du temps.
L’Empereur. — L’Impératrice !… Dans quelques instans je la verrai ! L’image que je m’en suis faite sera détruite par la figure réelle… Ah ! elle ne se doute guère, cette femme, pour qui je dois être l’épouvantail suprême ; elle ne se doute pas que depuis des mois elle emplit toutes mes pensées, qu’elle seule hante mes veillées solitaires. Oh ! si elle savait que l’Empereur-fantôme, séquestré là-bas dans le palais de Pékin, écrivait chaque nuit des poèmes en son honneur…
Puits-des-Bois. — On la dit belle et charmante ; mais ce sont, peut-être, paroles de courtisans.
L’Empereur. — Si elle ne l’est pas, mon sacrifice n’en deviendra que plus méritoire…
Puits-des-Bois. — Oh !… Venez là, c’est elle ! Elle traverse les jardins et, comme il n’y a personne, son palanquin est grand ouvert.
L’Empereur. — Ah ! (À travers les buissons en fleurs il regarde ardemment. On entend la musique d’une marche.) Mais je la reconnais, ami, cette femme !… belle et touchante, majestueuse et fragile, fleur rare, fleur impériale… Ami, que penses-tu de ce présage : elle est telle, absolument, que je l’avais vue, reflétée dans le miroir des songes…
Puits-des-Bois. — Les regards du dragon traversent l’espace.
L’Empereur regagne le banc, appuyé sur Puits-des-Bois et s’y laisse tomber, presque défaillant. — Vois comme l’émotion brise mes forces…
Puits-des-Bois. — Vous êtes comme la lyre sacrée dont les cordes frémissent au moindre souffle.