Chapitre 75 EXPLICATIONS
Certes, le docteur Lunat, membre de l’Institut, avait eu tort, professionnellement parlant, de ne pas rendre au fils blessé du plus riche banquier libéral l’usage de ses sens, mais on ne peut songer à tout, et l’attention du docteur avait été naturellement monopolisée par l’estampe du Juif-Errant, tirage de 1790. Il faut excuser ce célèbre médecin aliéniste. Sans ses immenses travaux, exécutés avec l’aide du bon abbé Romorantin, notre histoire serait pleine d’invraisemblances et de lacunes.
Il est bien avéré, n’est-ce pas, que le monde prend de l’âge et qu’il laisse aller ses secrets comme un vieillard en enfance. On a appris depuis peu le véritable nom de Mathieu Laensberg, ce bienfaisant père des almanachs, occupé le long des siècles à prédire jour par jour le temps que Dieu ne doit pas faire. Un médium illustre m’a avoué en pleurant qu’il était Joseph Balsamo : il se repent amèrement des espiègleries de sa jeunesse. Nous avons vu la sibylle de Cumes condamnée en police correctionnelle, et Apollonius de Tyanes à son théâtre de prestiges sur le boulevard, où on le voit changer de corps et de nom tous les sept ans.
Voici le fait ; nous le tenons du docteur Lunat, dont la compétence ne peut guère être récusée : En principe, Ozer, le soldat d’Hérode, a trois minutes pour opérer les déménagements de son âme. Passé ce temps, si son âme reste entre deux selles, elle meurt.
Est-il possible, cependant, qu’une âme meure ? Schiavone, répété par l’Ecossais Lockhard, l’affirme, mais ils ne sont pas forts.
El Edrisi aime mieux se demander si l’âme de ce coquin d’Ozer est véritablement une âme. Je vous recommande Schedt sur la matière. Il n’en sait pas le premier mot, mais il est Tyrolien et il a bon cœur.
L’âme ne meurt pas, si ce n’est de cette mort terrible dont parle l’Ecriture, et qui est le châtiment éternel, mais les coquins meurent, même ceux à qui la patience céleste accorde ces longs répits qui étonnent les siècles.
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