‹ La fille du pirateChapitre 100 sur 115 · IV

IV

Il y a dans les sociétés un tyran, plus despotique que la loi, un maître plus fort que la raison, un bourreau plus impitoyable que l'exécuteur des hautes oeuvres.

Ce bourreau, ce maître, ce tyran, c'est le préjugé. Le préjugé est la pierre d'achoppement du progrès: le Gibraltar de l'idiotisme, le terre à terre de la civilisation.

On déracine les abus, on supprime d'un coup les mauvais règlements, en une heure on brise les gouvernements, en un jour on concasse les trônes, comme un verre de cristal; mais pour détruire le préjugé, l'arme des siècles est à peine suffisante.

...Certains préjugés sucés avec le lait Deviennent des tyrans jusque dans la vieillesse.

a dit Chénier. Remplacez le mot «vieillesse» par le mot mort, et vous aurez une idée complète, malheureusement vraie.--Le préjugé est une sève féconde, dont toute l'influence ne saurait être détruite que par une autre sève, celle de l'éducation... et encore!

Nul de nous, hélas! n'est exempt de préjugés! Fils de l'entêtement et de la tradition, les préjugés sont mis en nourrice chez la paresse, ensuite formés à l'école de l'habitude et définitivement portés à l'empire du monde par l'amour-propre individuel.

Le préjugé ne compte guère qu'un antagoniste avec lequel il livre depuis un siècle une lutte acharnée.

Cet antagoniste, c'est le livre: le livre le harcèle, le pousse dans ses derniers retranchements, l'assiège, l'affame, et ne lui laisse ni trêve, ni merci!

Étonnez-vous donc que tant de gens momifiés attaquent, comme pernicieux, le développement de la presse!

Le préjugé vous dit:

Les enfants sont solidaires des fautes de leurs parents, les parents solidaires des fautes de leurs enfants.

En d'autres termes:

Un fils vole, assassine; une fille pèche contre l'honneur; le père et la mère doivent être méprisés!

Et réciproquement,

Le préjugé nous dit encore:

Si tu tues tu seras tué: le juge qui te condamnera à mort sera respecté, considéré; le bourreau qui exécutera la sentence sera méprisé, vilipendé!

Le préjugé nous dit--oh! c'est horrible:--tu n'as pas demandé à vivre, pourtant tu as été lancé sur cette terre, que tu te hâterais de quitter sans la crainte de commettre une lâcheté, et on te montre au doigt, on te crache l'insulte au visage, on te fuit comme un pestiféré, quoique tu sois honnête, instruit, doué de nobles et brillantes qualités, parce que... le nom de ton père est resté en blanc sur les registres de l'état civil!

Tu ne connais pas ton père, tu ne peux présenter au monde le sarcophage d'un nom, alors tu n'es qu'un ilote, un paria; va-t-en, lépreux!

--Mais je ne suis pas l'auteur de mon être.

--N'importe!

--Je travaille à me rendre utile.

--N'importe, nous ne voulons pas de toi.

--Je me sacrifierai pour mes semblables.

--Tes sacrifices!... fi donc!

--Je serai votre valet.

--Mon valet, toi! quelle audace!

--Votre esclave.

--Rien...

Bâtard, à moins que tu ne puisses opposer un préjugé à un autre préjugé, à moins que tu ne puisses doubler d'or le mystère de ta naissance, il te faut boire les dédains des descendances putatives.

Le livre, par contre, vous dit:

L'homme, sur cette terre, n'est responsable que de ses propres actions. Lui, qu'assiègent tant de vicissitudes, ne saurait justement se rendre passible des fautes d'autrui. Si une longue suite d'aïeux illustres, si des enfants célèbres peuvent jeter de la gloire sur un nom, le péché d'un père le crime d'un fils, ne doivent pas rejaillir sur l'autre.

Le livre vous dit encore:

Sois honnête, fais le bien pour le bien, cherche à être heureux autant que possible en ce bas monde, sans nuire à ton prochain, et tu rempliras ainsi la mission que chacun de nous a reçue avec la naissance.

Il vous dira:

Le privilège de la noblesse héréditaire est une absurdité.

Les honneurs que donnent la fortune sont inférieurs à ceux que donnent les talents personnels.

Les mariages d'argent--ces ventes qui font de deux êtres libres, jeunes, des esclaves pour l'avenir--sont des monstruosités: c'est dans le travail et l'amour que repose le bonheur réel.

Il osera même ajouter que eux qui prétendent

étouffer les passions sont des sots ou des hypocrites, parce que les passions sont aussi nécessaires à l'existence d'un état social que les aliments nutritifs à l'existence de l'homme.

Il ira bien plus loin, ma foi! ce diable de livre en faveur duquel M. A. Karr écrivait, dernièrement, de si jolies choses dans ses Bourdonnements.

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