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--Oui, reprit le charretier comme s'il répondait à une question mentale, oui, c'est bien mystérieux, pour le certain. J'ai souvent rêvé à cette nuit-là. C'était le bon temps où je possédais Carillon et la Brune, deux bêtes... ah! enfin... Et il faisait un frète que la barbe en fumait... Oh! je ne l'oublierai jamais... puis ces pressentiments... Bast! il ne faut pas y croire... les pressentiments, c'est de la bêtise.
--Des pressentiments! s'écria Angèle qui ne perdait pas un mot de ce monologue; des pressentiments! que vous disaient-ils?
--Rien, rien du tout, s'écria brusquement Morlaix. D'abord, les pressentiments mentent comme les astrologues, et M. le curé dit qu'il ne faut pas y ajouter foi, sous peine de péché.
--Pierre, oh! pitié, fit la jeune fille affolée, pitié pour une pauvre orpheline; dévoilez-moi tout ce que vous savez, tout ce que vous présumez de ma famille! C'est si cruel, voyez-vous, de ne connaître ni son père, ni sa mère! Ah! mon Dieu! Je ne pensais pas...
--Allons, allons, ne te désole pas comme ça, mon enfant, dit Pierre ému jusqu'aux larmes. Ça me fend le coeur de te voir pleurer. Moi qui donnerais tout au monde, jusqu'à mon dernier attelage--un attelage ben superbe cependant--pour te sentir heureuse. Quelle idée subite aussi...
--Pierre, vous ne répondez pas à ma question, interrompit Angèle d'un ton suppliant.
--C'est vrai; mais...
--Vous voulez donc me faire mourir! s'écria-t-elle avec cet accent désespéré dont toutes les femmes connaissent le diapason, et lequel manque rarement de vaincre l'opiniâtreté de ceux qui les aiment.
--Moi, te faire mourir! est-ce que tu y penses, Angèle! Je passerais au feu pour satisfaire un de tes caprices. Pour te le prouver, je vas te dire ce que j'ai supposé quelquefois, en songeant à cette nuit-là. Mais au moins ne dis plus que je veux te faire mourir.
--Parlez, Pierre, mon ami, mon père, oh! parlez vite, dit Angèle, en pressant les grosses mains basanées et calleuses du charretier dans ses petites mains blanches et satinées.
--Eh ben! il m'est venu à l'esprit que cet inconnu que j'avais embarqué en sortant du Griffinton et débarqué au coin de la rue Visitation, n'était pas étranger à....
Le charretier hésita.
--A? répéta anxieusement la jolie fille.
--A... ma foi, je cherche le mot.
--A moi?
--Oui, c'est pour trouver ça que je me creusais la tête.
Angèle poussa un soupir de désappointement
--Pas étranger à moi, reprit-elle ensuite. Quel rapport! Qui a pu vous suggérer une semblable conjecture?
--Ah! voilà! je l'ignore moi-même. Ça m'est venu un jour dans la cervelle, puis ça y est revenu un autre jour, puis un autre, et malgré tous mes efforts pour me débarrasser de cette imagination, elle est toujours là qui me tient en souci. Mais, continua-t-il en se frappant le front, j'ai eu tort de te parler de ça, puisque ça ne sert de rien. Il y a plus de seize ans que cette histoire est arrivée; et maintenant qu'aucun indice n'a justifié mes présomptions, il aurait mieux valu me taire que de mettre, par mon bavardage, ton esprit à la torture.
--Seize ans, hélas! ce n'est que trop réel, murmura Angèle. Jamais je ne déchirerai le voile qui couvre ma naissance; il faut renoncer aux joies de ce monde.
--Renoncer aux joies de ce monde! Qu'est-ce que j'entends, dit Pierre stupéfait. Tu déraisonnes, petite. Quoi! toi qu'on a surnommée la jolie fille du faubourg Québec; toi qui as reçu une éducation comme pas une des demoiselles les plus huppées, toi que chacun envie, toi qui pourrais, si tu voulais, ne rien faire du matin au soir, et qui hériteras, quelque beau matin, de dix mille écus, que nous t'avons amassés, ma mère et moi, toi, chère enfant, tu crois au malheur, parce que....
--Oh! je me souviens de toutes vos bontés pour moi, Pierre, dit Angèle en sanglotant,--le dévouement de toute ma vie ne suffirait pas pour payer la dette de reconnaissance...
--Chut! assez causé, interrompit le charretier en lui fermant la bouche sous un baiser. Allons, séchez-moi ces beaux yeux, mademoiselle la méchante; nous dînerons, et après, pour te distraire, je te mènerai faire un tour de promenade à la Longue-Pointe, dans la nouvelle calèche que j'ai achetée pour toi, mauvaise fille.
--Non, dit Angèle, je ne puis y aller; des travaux pressants...
--Encore ton travail! qu'as-tu besoin de travailler, je te demande un peu! Tant pis, pour cette fois, je ne te lâche pas. L'ouvrage se fera comme il voudra.
--Pardon, mon ami; c'est impossible.
--Pas plus impossible que de te prendre par le bras et de te conduire comme ça.
Joignant le geste à la parole, Pierre entraîna sa fille adoptive dans la salle.
--Un couvert de plus, la bonne femme, dit-il en entrant, l'enfant va manger la soupe avec nous.
--Non, ma mère, dit Angèle en arrêtant madame Morlaix; excusez-moi, je n'ai pas faim.
--Bast! l'appétit vient en mangeant.
--En vérité, je ne saurais. Laissez, j'ai besoin de retourner chez moi.
--Es-tu malade?
--Non, répartit-elle avec un sourire forcé.
Après quelques nouvelles instances des braves gens qui l'avaient recueillie, Angèle put regagner son domicile.
Tandis qu'elle descendait la rue des Voltigeurs, Pierre la suivit du regard en marmottant:
--Ou je me trompe fort, ou la petite n'est pas dans son assiette ordinaire. Faudra que je la surveille.