‹ La fille du pirateChapitre 47 sur 115 · XI

XI

Soudain la sonnerie d'une vieille horloge, appendue à la muraille, fit entendre ce ron-ron enrhumé qui précède le choc du marteau sur le timbre, et Angèle s'éveilla en sursaut.

Mu d'un sentiment exquis, dont les femmes sauront apprécier toute la délicatesse, Alphonse feignit aussitôt de dormir.

Trompée par ce subterfuge, la jeune fille sourit, en remarquant le désordre de sa toilette, se dégagea du collier que le bras du malade formait autour de son cou, et ayant jeté sur le pâle visage de notre héros un coup d'oeil plein de sollicitude, courut à un petit miroir, devant lequel elle renoua ses cheveux et rajusta son corsage.

Le charpentier l'épiait entre les cils de ses yeux entr'ouverts.

Quand elle eut fini, Angèle revint, d'un pas léger, près de la couchette, borda les couvertures qui s'étaient dérangées, renouvela la veilleuse de sa lampe et prit une broderie qu'elle avait quittée pour savourer les pavots de Morphée. Dieu qu'elle était ravissante ainsi, notre Angèle!

Comme la robe de barége noir qu'elle portait, sur une jupe de piqué blanc, faisait bien valoir les admirables proportions de sa taille, si mignonne à sa naissance, qu'on l'aurait emprisonnée entre deux empans, si développée à la hauteur des épaules, qu'on craignait de la voir fléchir, sur sa cambrure, comme un roseau sur sa tige!

Comme cette même robe tranchait vivement avec la carnation veloutée de la jeune fille, carnation qui avait emprunté ses nuances à la pulpe d'une pêche?

Comme, enfin, on aurait aimé à baiser ses petits doigts blancs, effilés, aux ongles transparents et rosés comme l'opale, qui s'échappaient des manches longues, agrafées au poignet de cette robe de barége noir!

Les phalanges de ces doigts, ornées de fossettes, nuancées de filets d'azur, eussent défié le ciseau de Pradier, comme le visage d'Angèle eût fait pâlir la madone de Sanzio.

Ce visage, oserons-nous bien essayer de le reproduire avec une plume incolore, des mots inanimés!

Si Pygmalion voulait le feu sacré de la vie pour Galatée, si son chef-d'oeuvre lui semblait frappé de mort, que dirons-nous, nous qui ne possédons pour mouler la beauté d'Angèle, pour vivifier ses grâces inimitables, qu'un peu d'encre boueuse et une feuille de papier jauni!

Quoi donc, la langue française offrirait des expressions correspondantes à ce modèle de perfection, dont chaque trait, chaque teinte était un cartel lancé à l'art!

Quoi donc, nous pourrions vous faire toucher, palper les touffes de cette chevelure blonde, aux reflets dorés, qui, se partageant au-dessus du front en deux bandeaux mouvants, venaient se rouler par une opulente torsade derrière une tête, dont le galbe surpassait celui de la Vénus de Milo!

Quoi donc, nous pourrions ciseler ce front d'une pureté angélique! indiquer l'arc de ces sourcils, mollement courbés en demi-cercle! éclairer ce grand oeil brillant où roulait une prunelle noire, comme le jais, dans un médaillon d'émail, frangé d'une fibrille rose tendre!

Et, suivant la progression, nous sculpterions ce nez grec, taillé sur des méplats arrondis, et précédant une bouche plus fraîche que le calice d'une fleur, et dans laquelle étincelaient les trente-deux perles classiques, chantées par tous les poètes du XVIIIe siècle!

Quoi donc, notre main inhabile pourrait dévoiler ces trésors enchanteurs, ces charmes divins, qui avaient fait surnommer mademoiselle Angèle la jolie fille du faubourg Québec.

Avouons-le, en toute humilité, nous ne la croyons pas!

Aussi, pour ne point tenter une tâche impossible, nous vous dirons, lecteurs: ayez foi dans le bon sens populaire, et figurez-vous ce que pouvait être celle que la foule envieuse et toujours plus prête à médire qu'à louanger, avait unanimement baptisée la jolie fille, du faubourg Québec.

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