‹ La fille du pirateChapitre 91 sur 115 · XIV

XIV

Ce dialogue fut suivi d'un intermède, durant lequel le choc des verres succéda au cliquetis des paroles.

Mais bientôt le bar-keeper fit remarquer que les bouteilles étaient vides.

--Va en chercher d'autres, ivrogne, lui répliqua Mike. Du reste, apporte ta cave ici, je veux la boire, ta cave, moi, et toi par-dessus le marché.

--Farceur! ricana Stephen en s'éloignant.

--Du même, encor du même, toujours et toujours du même! lui cria l'Irlandais. Le Champagne était ma liqueur favorite autrefois; je ne sais pas comment j'ai pu changer de goût. Ah! si ma bourse n'avait pas varié? mais tout est fragile en ce monde. Vanité des vanités, tout n'est que vanité... hormis le gin, le whiskey et le Champagne! le reste, psit! je m'en soucie comme d'une chaloupe défoncée, et toi, l'Cageux? tu ne dis rien, tu te tiens là comme une tanche pâmée sur une botte de paille! Je gage que tu es déjà pochard! blanc-bec, va! Deux verres de vin, ça leur tourne la boule à ces mariniers d'eau douce. Regarde-moi et imite-moi, je suis solide à un coup de liquide comme l'était le _Corbeau_ à un coup de mer. On n'a pas été corsaire pour rien, qu'en dis-tu, mon bonhomme?.. Ohé! qu'est-ce qui me passe donc devant les yeux! ça ressemble pas mal à un nuage... Bon, voilà que tout vire autour de moi... Eh! l'Cageux, pourquoi, diable, t'amuses-tu à danser comme ça sans ma permission, ce n'est pas joli de danser sans les camarades... La table et les chaises qui s'en mêlent... Allez! allez! je ferai l'orchestre... pas de raison pour que ça finisse! Quelle tempête! notre cabine roule de tribord à bâbord, comme si Lucifer la secouait dans ses bras... ohé! arrêtez, je m'oppose... Jette la dernière ancre, l'Cageux... Bravo! voilà Stephen... verse-moi à boire, l'ancien... je sue toutes les larmes de mon corps...