XVII
»--C'est bien! me cria-t-il alors, d'un ton aigu, comme le grincement d'une scie qui accroche un clou. Va-t-en:
»Vous comprenez que je ne me fis pas prier.
»Quel grain! Ah! si vous eussiez vu le capitaine Larençon! ventre de baleine! était-il un peu en colère! Quand je vous dirai que les écubiers lui sortaient de la tête, que ses cheveux étaient droits et raides sur son crâne, comme des cabillots dans les râteliers, que ses dents craquaient comme s'il eût-broyé des galets entre leurs marteaux, et que, dans ses mains crispées, il brisait la coquille de son sabre!
»Pour lors, je virai de bord.
»Le lendemain, pas plus de lieutenant sur le Corbeau que dans la paume de ma main.
»On nous assura que, durant la nuit, notre dit lieutenant avait fait un plongeon dans la grande tasse.
»Les autres en prirent ce qu'ils voulurent, pour moi, je savais à quoi m'en tenir. Notre commandant avait lâché une bordée au second, vous sentez.
»Bon! A partir de ce moment, tout fila de mal en pis: le Corbeau fit naufrage... Pauvre Corbeau, va! Le capitaine Larençon, trois des nôtres et moi échappèrent seuls.
»C'est dans les parages de Cuba que nous échouâmes.
»Après ça nous fîmes la traite des noirs, avec une barque affrétée par des armateurs.
»Chien de métier que celui de pourvoyeur de chair humaine, mille tonnerres!
Ȃa dura deux ou trois ans.
»Il y avait longtemps que nous étions débarrassés de cette chipie dont je vous ai parlé. Dans un abordage elle s'était fait larguer la poulaine[32], et le capitaine l'avait alors renvoyée à Montréal, avec une bonne pacotille de dollars, car dans ce temps-là, comme je l'appris plus tard, il n'était pas regardant, le capitaine!
[Note 32: La poulaine, dans le langage figuré des matelots est le nez du navire comme les écubiers en sont les yeux.
Par «larguer la poulaine», Mike veut dire couper le nez.]
»Le trafic africain ne donnait pas.
»Un beau matin, le commandant Larençon et moi, nous nous trouvâmes aussi à sec sur le pavé de New-York, que des morues sur une botte de paille.
»Faut vous dire que, malgré tout, je l'aimais encore le commandant; à preuve, c'est que je le suivais comme un chien.
»Ma foi! ne sachant plus où prendre le vent; nous nous étions engagés sur un baleinier, lui comme second, moi comme maître d'équipage, et nous avions touché trois mois de solde à l'avance, quand le capitaine me dit:
»--Bonne chance! bonne chance, troun de l'air, Mike.
»--Quoi donc, commandant?
»--Mon père est mort aux Indes, en laissant une fortune considérable.
»--Pas possible!
»--Aussi vrai que je te le dis. Mais il paraît que mon frère, Charles Bourgeot....
»--Bourgeot!
»--Oui, c'est mon nom véritable, Larençon n'est qu'un pseudonyme.
»--Et?
»--Et, comme on ne suppose pas que j'existe, mon frère Charles reste l'unique héritier....
»--Mais comment savez-vous?
»--En lisant un journal anglais j'ai vu qu'on mandait Charles Bourgeot au consulat de France: je m'y suis rendu. Le consul m'a dit que mon frère résidait à Québec, conçois-tu?
»--Mais, commandant, votre frère Charles, mais, n'est-ce pas lui qui....
»--Était à bord de l'Alcyon?
»--Je n'osais vous rappeler ce souvenir.
»--S'il y a au monde un Charles Bourgeot, natif de Marseille, c'est lui.
»--Bast! c'est impossible, puisqu'il a été tué et jeté à la mer.
»--Si c'est un imposteur, tant mieux!
»--De fait, vous serez le légataire universel.
»--En attendant, dépêchons-nous de faire voile vers la métropole du Canada.
»--Et notre engagement?
»--Imbécile!
»Nous sommes en route. Va, comme je te pousse, si tu t'orientes bien, tu toucheras à bon port.
»Après dix jours de marche, en bateau et en stage, nous jetons l'ancre à Québec.
»Fameuse ville, potence des potences, que Québec, quoique j'y aie dansé la danse des pendus! Quel gin, quel whiskey! et le rhum, donc!
»Enfin, nous amarrons.
»Le commandant Larençon ne perd pas un noeud de temps. Il vous fait des recherches, des recherches, et le même soir il est renseigné!
»--Mike, qu'il me dit.
»--Présent, capitaine.
»--Tu m'es dévoué!
»--Jusqu'à la culasse, capitaine.
»--Nous allons être riches, si tu veux.
»--Riches, ça m'accommode. Que devons-nous faire?
»--Nous aurons un trois-mâts, et tu seras mon second.
»--C'est diantrement de l'honneur, capitaine, mais que faut-il gréer pour cela?
»--Presque rien.
»--C'est encore mieux.
»--Cependant...
»--Ah! j'écoute.
»--Mon frère Charles, à ce qu'il paraît, n'a pas été tué comme tu le pensais, encore moins lancé à la mer.
»--Hein! j'en doute.
»--Voici ce qu'on m'a raconté; il aurait été blessé, serait demeuré inaperçu à bord de l'Alcyon, et après notre départ, un bateau-pilote l'aurait recueilli, transporté à Halifax.
»--Ça sent tonnerrement le mystère.
»--J'en conviens, mais il possédait des papiers qui ont établi son identité. Bref, il est venu à Québec où il s'est marié.
»--C'est toujours drôle!
»--Bref, il est mort dernièrement.
»--Ah! je commence à respirer, capitaine.
»--Mais il a laissé un enfant.
»--Et une femme?
»--Non, sa femme l'avait précédé au tombeau.
»--Resta l'enfant.
»--Oui, dit le capitaine, d'un air qui avait l'air d'avoir deux airs.
»--Connu, commandant.
»--Que veux-tu dire?
»--L'enfant nous gêne.
»--Troun de l'air!
»--Quel âge?
»--Deux ans à peine.
»--Facile de s'en délivrer.
»Je joignis les mains pour donner du sens à mes paroles.
»--Non, pas ça, répondit-il en se frappant le front; pas ça!
»Il était curieux, parfois, le capitaine Larençon: sur terre, une véritable poule mouillée.
»--J'exécuterai vos ordres.
»--Me jures-tu?...
»--Sur l'âme de mon père que je n'ai jamais connu!
»--Tu enlèveras l'enfant et me l'apporteras à Montréal, mais je ne veux pas que mal lui arrive.
»--On le soignera... fiez-vous à moi.
»Pour lors, le capitaine m'indiqua l'endroit où le poupard avait été mis en nourrice: puis il me dit:
»--Tu mettras le feu à la maison, tu sauveras la petite, pendant l'incendie, et la conduiras à Montréal.
»--Pourquoi mettre le feu à la maison?
»--Eh! afin qu'on croie l'enfant brûlé.
»--Magnifique, commandant, magnifique!
»Tout alla pour le mieux. Le capitaine se procura même,--je ne sais trop comment,--un lot de billets de banque, avec lesquels nous fîmes une ripaille, une ripaille... enfin!
»L'enfant fut mené chez la mère Juliette, à Montréal.
»La mère Juliette était l'ancienne maîtresse du capitaine Larençon. Ici, on l'avait baptisée la Camarde.»