‹ La fille du pirateChapitre 95 sur 115 · XVIII - XIX

XVIII - XIX

--La Camarde! interrompit l'Cageux, maintenant je me souviens d'elle comme d'hier Elle habitait une masure du faubourg Québec. C'était une femme hideuse, sans nez.

--C'est cela même, répliqua l'Irlandais.

--N'a-t-elle pas été rôtie avec sa cassine?

--Attends: tu le sauras.

Puis, Mike ayant bu un verre d'eau-de-vie, reprit son épouvantable récit:

«Donc j'avais transporté l'enfant chez la Camarde.

»C'était en hiver. Il faisait un froid... un froid de loup!

»Pour me réchauffer, je m'amusai à pinter quelques verres en attendant le capitaine mon bourgeois, comme il m'avait ordonné de l'appeler depuis que nous avions quitté la marine.

»Pendant ce temps la vieille sorcière ne s'avisa-t-elle pas de vouloir nager dans nos eaux. Ah! oui, c'est bien à Mike qu'on joue de ces tours-là.

»Le commandant arriva; plus d'enfant.

»Quelle rage! une tonne de salpêtre embrasée, quoi!

»Il commença à taper sur la Camarde, pif, paf, pouf! comme s'il eût touché sur un matelas. Jamais distribution ne fut plus équitable et plus complète! je jouissais dans ma peau comme un porc dans une mare. Tonnerre! avec quel courage le capitaine travaillait!

»Ce n'était que le début.

»Juliette prétendait que l'enfant avait gagné le large!

»Un enfant à la mamelle, il aurait fallu être bête pour avaler celle-là!

»Pour lors, je sentais se réveiller ma petite inimitié pour la Camarde. En voyant le capitaine Larençon bûcher, ça me donna envie d'en faire autant.--Fantaisie assez naturelle, n'est-ce pas? je suis sympathique et rancunier, en tonnerre, moi!

--Donc, je réfléchis que Juliette pouvait bien avoir caché l'enfant pour s'en servir contre nous, et je le dis au capitaine:

»--Stop!

»Bon, je jette le grappin d'abordage sur ma satanée Camarde qui s'était réfugiée dans la cuisine comme une sournoise, et je lui dis:

»--Où donc est la petite'

»--Sais pas.

»--Ah! ah! je vais te rafraîchir la mémoire.

»J'avais mon knife[33], un beau knife, un souvenir d'autrefois! le tirant de ma poche, j'en caresse la peau de la vieille--histoire de la raser, je vous assure, car elle avait des poils long comme des ralingues. Elle crie à son chien:

[Note 33: Un couteau.]

»--Ici, Hurleur!

»--Peuh!

»Maître Hurleur me chatouillait déjà les mollets.

»--Oh! oh! un moment, un moment;

»Deux coups de couteau envoient ledit chien où nous irons tous quelque jour.

»Juliette essaya de tirer une bordée.

»--Pas si vite, l'ancienne! Que diable, est-ce que deux amis comme nous se sépareront sans se serrer la main?

»--Au secours!

»--Où est la petite? réponds-moi, et dépêchons.

»--Je ne veux pas le dire.

»--Alors, je la déterrerai.

»Et mon couteau faisait une large trouée dans la carcasse de la Camarde. C'était justice. Jamais ma conscience ne m'a reproché ce péché véniel.

»Je trouvai l'enfant caché dans un caquet de guenilles.

»L'ayant rapportée au capitaine Larençon, je mis le feu à la cambuse qui, au bout d'une heure, était réduite en cendres.»

--Buvons encore, mille caronades! buvons, car j'achève.

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