‹ La fille du pirateChapitre 96 sur 115 · XX - XXI

XX - XXI

--Buvons, répéta l'Cageux se croyant en proie à un affreux cauchemar.

--Buvons jusqu'à la mort! ajouta Stephen atteint lui-même de l'ivresse qui flamboyait en gerbes de flammes dans le cerveau de ses hôtes.

--Oui, buvons des bouteilles, des tonnes! buvons un lac d'eau-de-vie.

Après une pause de quelques minutes, Mike reprit la parole.

«Ça finira mal. J'ai quelque chose qui m'avertit. Enfin...

»Pour lors, le capitaine devait faire disparaître l'enfant et se rendre en Europe, afin d'y recueillir la succession de feu son père. Moi, je devais l'attendre aux États-Unis, où il viendrait me prendre avec un nouveau corsaire.

»Il m'oublia.

»Seize années se passèrent sans que j'en entendisse parler. Durant cet intervalle, je roulai ma bosse de côté et d'autre, et par aventure tombai, il y a quelques semaines, à Montréal.

»J'étais aussi sec qu'un rat d'église.

»A mon âge on ne vit pas d'amour et d'eau claire.

»J'entre chez un changeur, je lui présente un _bill_ de ma façon. On m'empoigne sous prétexte que le bill était faux.

»Dix ans de pénitencier en perspective; quelle chance!

»Un brave jeune homme, un républicain, comme ils disent, devient mon compagnon de cachot. Nous tâchons de nous échapper. Il y parvient. Moi, je me fais rempoigner; mais une diablesse de sentinelle,--Dieu la bénisse!--m'avait blessé. Presque rien, un bobo! On m'envoie à l'infirmerie. Quelle chance! le lendemain soir, je réussis à dérober les habits d'un de nos gardiens; je me les flanque sur le dos, et vous tire loyalement ma révérence à la prison, par la grand'porte, s'il vous plaît. Ah! Mike n'a pas froid aux yeux. C'est moi qui vous le dis.

»Une fois dehors du pétrin, que faire? je commençais à tirer la langue, quand, dans une _bar_, on prononça le nom de Bourgeot.

»Bourgeot, me dis-je, hein! est-ce que ce serait le capitaine Larençon? Veillons au bossoir, tonnerre! Ça mérite considération.

»Un temps, deux mouvements, je suis chez mon particulier. Il était logé comme un prince; de la soie, du velours, de l'argenterie, plus que ça de genre! l'eau me montait à la bouche. Du reste il avait toujours beaucoup aimé la bagatelle, le capitaine Larençon!

»Pour lors, ledit Bourgeot arrive. C'était mon homme, mon ancien commandant, le capitaine Larençon! mais changé! il avait fait cargaison de graisse. Tout autre que moi ne l'eût pas reconnu.

»Dans ma joie, je courais pour l'embrasser.

»--Que voulez-vous?

»--Capitaine!

»Il pâlit.

»--Je suis Mike, votre...

»--Ce nom m'est étranger.

»Là-dessus, il me tourne le dos et on me campe à la porte.

»En ville, j'apprends que ce ruffien de Bourgeot était Français, natif de Marseille, débarqué ici, il y a plusieurs années, qu'il avait épousé une veuve et adopté le fils de cette femme.

»Il se donnait pour commerçant retiré des affaires, voyez-vous ça, ventre de baleine!

»Ah! mon vieux coquin, tu veux manger la poire que j'ai cueillie, minute! minute!

»J'aurais pu l'expédier à la potence par l'entremise du bourreau, mais ce moyen était compromettant, et le résultat peu fructueux.

»Je patientai.

»L'occasion de me venger s'offrit bientôt: hier, je sus d'un domestique, que mon ex-capitaine partirait dans la nuit pour sa maison de campagne.

»J'embauche deux Irlandais, et nous établissons une croisière, au pied de la montagne. Bateau, comme j'étais content! mon coeur battait.

Oh! les ingrats, je les déteste! Brigand de capitaine, m'avoir reçu comme ça, moi qui avais fait sa fortune!...»