‹ La filleule de Lagardère; I, La saltimbanqueChapitre 10 sur 48 · VIII

VIII

CHEZ LAPIE

Lapie est un marchand de vin-restaurateur dont la cuisine jouit d'une bonne réputation aux environs de la gare de Sceaux et de la place où se dresse le «Lion de Belfort».

La grande salle du premier étage y est flanquée--dans les coins--de réduits où l'on se trouve aussi à l'aise, pour causer, que dans un cabinet particulier ou dans un local réservé.

Or, la surveille du jour où commence ce récit,--c'est-à-dire le vendredi qui précédait la fête des Loges,--deux convives achevaient de déjeuner dans l'un de ces buen-retiros.

Le premier de ces convives n'était autre que le cavalier servant de Sergine Gravier, le beau Marignan en personne, lequel, du fond du fiacre qui l'avait amené, pour se glisser à l'intérieur de l'établissement, n'avait point pris moins de précautions que s'il s'agissait de quelque galant et mystérieux rendez-vous.

Ce n'était pourtant pas une dame qui lui tenait compagnie à table.

Non: c'était un quidam d'un âge mûr,--porteur d'un habit, d'un gilet et d'un pantalon de casimir noir, d'une chemise à jabot tuyauté et d'une cravate d'une entière blancheur.

Cet uniforme fleurait le Palais, le bureau, l'étude, ou, si mieux vous aimez, la basoche, la chicane, le contentieux,--ce mot inventé tout exprès pour fournir des moyens d'existence à des milliers de Normands qui ne sont pas tous de Falaise, de Vire, d'Avranches ou de Domfront.

Me Bouginier (Albéric pour ces demoiselles) était, en effet, un ancien avoué de province qui avait eu des peines de coeur en justice.

Au physique, sa perruque frisée à l'enfant; ses joues pleines, rondes, appétissantes, qui gardaient la fraîcheur luisante et légèrement couperosée de l'homme de cinquante ans, conservé avec soin; son ventre florissant et ses lunettes d'or lui tenaient lieu des plus sérieuses références, éloignaient la défiance et commandaient le respect.

A un moment, il se renversa sur sa chaise et, posant sa fourchette:

--Vous disiez donc, fit-il, cher monsieur Marignan...

L'autre l'interrompit brusquement:

--Pas de bêtise, hein, papa? Appelez-moi Isidore. Je tiens à conserver le plus strict incognito.

L'ancien avoué approuva de la tête:

--C'est juste. Excusez ce lapsus. Il est constant que, si quelque habitué de Tortoni ou du Lyon d'Or apprenait que vous êtes venu vous restaurer à l'ancienne barrière du Maine, il se demanderait à bon droit quel si puissant motif pouvait vous entraîner ainsi aux antipodes du boulevard des Italiens...

--Mon maître, reprit Marignan, j'ai furieusement besoin de gagner quelque argent...

--On a toujours besoin de gagner de l'argent, opina l'ex-officier ministériel: Lovelace et don Juan comme tout le monde...

--A force d'intriguer, je me suis fait recevoir au cercle de la rue de la Paix... Un cercle trié sur le volet... Les plus beaux noms, les plus belles fortunes, les plus honnêtes gens de Paris...

--Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? fredonna Me Bouginier.

--Bref, j'ai joué et j'ai perdu...

--Vous avez perdu?... Vous?... Pas possible!

--Je perds toujours la première fois que je joue quelque part, repartit l'autre froidement.

L'ex-avoué se frappa le front:

--Où avais-je l'esprit?... Vous avez raison... Semer pour récolter, parbleu!

--Seulement, je ne vous cacherai pas que cette avance de fonds n'a pas été sans déranger un tantinet l'équilibre de mes finances: à une époque surtout où, pour jeter de la poudre d'or aux yeux de ceux qui auraient l'idée de regarder de trop près dans ma vie, il faut impérieusement que j'affiche un certain train de maison...

C'est pourquoi je vous ai écrit, à vous qui êtes un collectionneur d'opérations lucratives...

Voyons, n'avez-vous pas quelque chose à me signaler?

--Dans quel chiffre?

--Dans le chiffre de dix à quinze mille.

--Valeurs?

--Non: numéraire. On perd du temps et de l'argent à négocier. Ensuite, les espèces seules ne se reconnaissent pas.

Me Bouginier parut chercher.

Puis, après quelques minutes de réflexion:

--Je crois, reprit-il, que j'ai ce que vous me demandez...

--Bravo!...

--Par exemple, il faudra peut-être pincer d'un instrument...

--A cordes?

--Non, tranchant.

--Eh bien, on en pincera, répondit Marignan avec résolution. Seulement, on mettra des gants. Histoire de ne pas se tacher les doigts.

L'ancien avoué piqua ses deux coudes sur la table et se pencha vers son interlocuteur:

--Connaissez-vous M. de Saint-Pons? s'informa-t-il.

--M. de Saint-Pons?... Attendez donc!... Si je ne me trompe, un agronome distingué...

--Oui, et l'un de nos plus riches propriétaires terriens... M. de Saint-Pons possède, entre autres biens, un magnifique château à Carrières-sous-Bois, au bout de la terrasse de Saint-Germain. Ce château fait face à la Seine. Le parc, qui est immense, confine à la forêt, à l'endroit dit: le Rond-Point-du-Roi ou le pavillon de la Faisanderie,--pavillon habité par le garde général chargé de la surveillance du domaine...

Une notable partie de ce côté de la forêt appartient au marquis, qui y pratique, chaque année, des coupes dont il vend le produit aux marchands de bois des environs...

Cette vente a lieu à la mi-août. Elle a eu lieu, la semaine passée, comme d'habitude. Les sommes qu'elle représente sont parfois considérables. Elles sont versées par les acheteurs entre les mains du garde-chef dont je vous parlais tout à l'heure...

Celui-ci, en qui son maître a toute confiance, les conserve par devers lui jusqu'au retour de ce dernier au château...

Or, M. de Saint-Pons et son régisseur,--l'excellent papa Tourangeau,--ne reviennent à Carrières que pour l'ouverture de la chasse...

Or, la chasse ouvrira la semaine prochaine...

Donc le garde a dû battre le rappel de la monnaie; les acheteurs ont dû délier les cordons de leur bourse; les fonds, qu'ils ont expectorés, doivent être centralisés au pavillon de la Faisanderie...

S'ils n'y sont pas encore, ils y seront sous peu. On s'en assurera facilement. Il n'y a qu'à s'informer avec adresse dans le pays...

Le pavillon de la Faisanderie est entièrement isolé de toute habitation...

Par derrière, le parc le sépare du château et du village: un parc de plusieurs kilomètres, dont les ombrages touffus interceptent tout bruit...

Au village, on a l'habitude de se coucher avec les poules. Au château, il n'y a que le concierge. Le nombreux domestique du marquis ne s'y installera qu'avec lui...

Par devant s'étend la forêt, dont la solitude n'est troublée, la nuit, que par ses hôtes: les lapins, les furets, les renards qui se promènent hors de leurs terriers; les sangliers qui foncent à travers les halliers; les chevreuils, les cerfs et les daims qui bondissent dans les clairières...

--Bon! murmura Marignan, ceux-là ne gênent personne: ce ne sont point des témoins bavards.

Me Bouginier poursuivit:

--Un assez mauvais gars de Saint-Germain,--moitié grinche et moitié escarpe,--qui avait observé toutes ces particularités, caressait depuis longtemps le projet que voici:

S'immiscer en catimini dans ce local des Hespérides et effaroucher les pommes d'or pendant le sommeil du gardien...

Quitte à buter (tuer) celui-ci, s'il se réveillait, par hasard...

Il n'attendait même qu'une chose pour exécuter son dessein: c'est que la récolte des susdites pommes fût faite...

Par malheur pour le pauvre diable, on l'a coffré, il y a huit jours, pour une histoire de vol commis précédemment...

Il est dans les prisons de Versailles. La cour d'assises le réclame. Escalade, effraction, tentative de meurtre, toutes les herbes de la Saint-Jean sont réunies dans son cas. Total: vingt ans de travaux forcés...

Sa femme est venue me trouver...

Ayant hérité de l'idée de son mari, elle me l'a cédée, moyennant une récompense honnête...

Moi, j'avais presque envie de l'exploiter, cette idée, à cette fin d'arrondir la dot de ma fille aînée, qui va sortir prochainement des Oiseaux...

Mais les clients avant tout, saperlotte!...

Et, s'il vous plaît de soumissionner l'entreprise, je me dépouille pour vous l'adjuger,--me réservant mes droits de courtage, bien entendu: vingt-cinq pour cent, payables après réussite, comme toujours.

--C'est convenu! s'exclama Marignan. L'affaire me paraît sortable; elle me convient; je la prends. Signons-nous un bout de traité? Ou désirez-vous des arrhes, des garanties, une petite prime?

--Allons donc!... Vous badinez!... Entre gens qui s'estiment, la parole suffit.

Les deux convives échangèrent une étreinte cordiale.

L'ancien avoué ajouta:

--Seulement, je vous demanderai--en guise d'épingles--un piano pour ma cadette qui a des dispositions étonnantes pour la musique...

--Entendu. Erard ou Pleyel, à son choix. Enchanté d'avoir pu contribuer à former le talent de cette virtuose de l'avenir.

Il y eut une seconde poignée de main.

Après une nouvelle effusion, Marignan fit mine de se lever.

Mais Bouginier, le retenant:

--Un instant! un instant, que diable!...

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