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LES FRÈRES ENNEMIS
Revenons à la fête des Loges.
Les lampions qui enguirlandaient celle-ci commençaient à s'éteindre. Il était tard. Boutiques et spectacles se fermaient. Seul, le bal Tivoli restait illuminé, bruissait de musique et grouillait de danseurs: le bal Tivoli où le Bijou-des-Dames, le Rouquin et leurs «folles maîtresses» étaient en train de scandaliser l'autorité par leurs en-avant-deux risqués et par leurs pastourelles anti-municipales.
Ce fut vers ce temple de Terpsychore indépendante que se dirigea Marignan en quittant Sergine Gravier.
Comme il y pénétrait, un quadrille s'achevait.
Après le galop final, les deux couples qu'il cherchait de l'oeil s'acheminèrent vers la buvette.
L'associé de Me Bouginier fit--de loin--un signe à Bijou-des-Dames et sortit.
Le voyou le rejoignit au dehors.
Tous deux échangèrent quelques mots.
Ensuite, Marignan mit le cap sur le théâtre des Dislocations-Amusantes.
L'autre lui emboîta le pas à distance.
La baraque semblait sombre et close au premier abord.
Pourtant, des filets de lumière s'échappaient à travers les fentes des planches mal assemblées qui la formaient,--et des voix se disputaient derrière la toile d'emballage qui lui servait de porte.
Cette toile était trouée comme une écumoire.
On n'avait qu'à la soulever pour entrer.
Les frères Snail ne redoutaient point les voleurs.
Que leur aurait-on enlevé?--Des charpentes vermoulues ou des bancs qui ne tenaient pas!--Le reste du mobilier industriel (instruments et accessoires) était remisé, chaque soir, après la représentation, dans une énorme voiture, espèce de maison mouvante qui stationnait derrière le théâtre et dans laquelle la Filleule de Lagardère et la Femme-Canon couchaient sur des matelas.
Les trois Anglais et le paillasse dormaient sur les bancs de la baraque.
Marignan gravit doucement les degrés qui aboutissaient à la porte de celle-ci.
Il mit son oeil, puis son oreille, à l'un des principaux trous de la toile, et voici ce qu'il vit et ce qu'il entendit:
· · ·
Au milieu de la plate-forme,--entourée, en guise de décors, de lambeaux de tapisserie,--qui constituait la «scène», une vieille planche était posée sur deux tréteaux.
Tom, Jack, Bob et la Femme-Canon étaient assis à cette table improvisée.
Il y avait sur celle-ci trois bouteilles d'eau-de-vie vides et une quatrième que l'on venait d'entamer: c'était la façon de souper de nos banquistes.
Après avoir grignoté un maigre morceau de pain, Florette s'était retirée dans la voiture, et le paillasse s'en était allé festoyer «en ville» avec une bouchère de Poissy qui l'avait particulièrement remarqué: les grandes dames ont toujours protégé les artistes.
Les frères Snail se ressemblaient tellement qu'on les aurait pris l'un pour l'autre.
C'étaient trois Anglais trapus, aux jambes et aux bras musculeux, à la mâchoire inférieure proéminente et aux cheveux roux plantés drus et bas sur une figure courte et bouffie qui rappelait le mufle d'un bull.
Ils buvaient silencieusement: l'orgie britannique est taciturne.
A un moment, leur compagne se leva.
--Où vas-tu? lui demanda Tom.
--Tiens! je me réintègre dans mes appartements. Avec ça que vous êtes gais quand vous êtes pafs!... Merci! J'aime mieux aller rêver de mes anciens...
Elle alluma son rat-de-cave au bout de chandelle qui éclairait la table:
--Bonsoir la compagnie!
Mais Tom lui adressa un geste impérieux:
--Reste! commanda-t-il.
Héloïse Chamoiseau,--souveraine du royaume-uni des Dislocations-Amusantes par l'abdication volontaire de ses trois princes-conjoints,--n'était point, paraît-il, habituée à ce qu'on lui parlât de la sorte; car elle regimba, glapissant:
--Qu'est-ce que c'est que ces manières-là?... On me donne des ordres, à présent!... Et pourquoi n'irais-je pas pioncer si ça me plaît?
--Parce que j'ai besoin de causer seul à seule avec la Florette.
--Voyez-vous ça, je vous gênerais!
Et se tournant vers les deux autres, la virago questionna:
--Entendez-vous, mes chérubins?
Bob, le second des frères, dressa l'oreille.
Il fronça le sourcil et interrogea:
--Qu'est-ce que tu lui veux, à cette fille?
--A la Florette?
--Oui.
Tom avala un verre d'eau-de-vie et répondit froidement:
--Je ne lui veux rien. Je la veux. Voilà tout.
--Toi?
--Pourquoi pas? Elle est belle et elle me convient. J'ai décidé qu'elle serait ma femme.
Bob absorba pareillement une rasade d'alcool; puis il brisa son verre sur la table et gronda:
--Si c'était vrai...
Son frère lui lança un regard de défi:
--Si c'était vrai?...
L'autre retroussa ses manches:
--On boxerait...
Tom l'imita:
--On boxera, soit; qui cherche trouve.
Héloïse éclata de rire:
--Bravo!... Déchirez-vous!... Kiss! kiss!...
Les deux adversaires s'avancèrent l'un sur l'autre. Les joues sanguines du premier avaient pris une nuance rouge plus foncée. Celles du second étaient écarlates jusqu'aux oreilles.
A cet instant, le troisième Snail se mit sur son séant:
--Une minute, mes enfants! fit-il.
--Tu ne vas pas les empêcher de se peigner, hein? lui cria aigrement la Femme-Canon. Si c'est leur plaisir, à ces hommes! Il faut bien s'amuser un brin...
Jack serra les poings et repartit avec sérénité:
--Je ne veux pas les empêcher. Au contraire. Qu'ils commencent. J'assommerai celui qui restera.
--Comment?
--By God! je connais quelqu'un qui a autant envie que qui que ce soit de la Florette...
Tom et Bob demandèrent à l'unisson:
--Et ce quelqu'un?...
--Mes garçons, c'est, comme vous, le fils de notre père.
Héloïse battit des mains.
--A la bonne heure! C'est complet! Mon époux, mes beaux-frères, elle me rafle tout, votre mijaurée de Fine-Lame!...
Elle toisa les saltimbanques avec un mépris farouche:
--Mais ce n'est pas pour ça que je l'abomine! Ah! mais non! Vous êtes trois brutes qui ne valez pas la poussière de mes souliers!...
Puis, avec une exaspération croissante:
--Elle m'offusque, cette pimbêche. J'exècre ses menottes effilées, son teint de cire, ses airs de princesse. Quand elle paraît quelque part, il n'y en a plus pour personne!...
D'ailleurs, je me doutais bien que vous en teniez dans l'aile. Une sainte-nitouche qui n'a que la peau sur les os! Des gars taillés comme vous! Si ce n'est pas une honte!...
Oh! mais j'ai mon projet, par exemple. Pas plus tard que demain matin, j'achète un litre de vitriol et je le lui casse sur la frimousse. Alors, quand elle se sera débarbouillée, nous verrons si vous êtes encore disposés à vous tanner le cuir pour elle...
--Ma fille, fit Jack, un conseil...
--Donne: les petits cadeaux entretiennent l'amitié...
--Je te ferai celui-ci d'autant plus volontiers qu'il ne me coûtera pas un farthing...
--Eh bien?...
--Eh bien, garde-toi de toucher à un cheveu de la Florette.
Bob frappa sur la table:
--A la bonne heure! Notre frère Jack a parlé comme au prêche. Hurrah pour notre frère Jack!
Et, comme la Femme-Canon haussait les épaules, l'ivrogne appuya:
--Si jamais tu t'avisais...
--Oui, renchérit Tom avec un geste menaçant, si jamais tu t'avisais...
--Qu'est-ce qu'il m'arriverait, les agneaux?
Tom leva un poing qui était comme un marteau:
--Il arriverait que je t'écraserais avec ceci.
Bob crispa ses doigts, qui étaient comme des tenailles:
--Il arriverait que je t'étranglerais avec cela.
Jack ajouta:
--Et que moi, je te l'entonnerais, ton vitriol.
La virago bondit:
--Venez-y donc un peu, pour voir! prononça-t-elle résolument.
Les Snail se consultèrent:
--Autant tout de suite, proposa le premier.
--Débarrassons-nous, d'abord, de celle-ci, opina le second.
Le troisième conclut:
--On s'arrangera ensuite pour l'autre.
Ils firent un pas vers Héloïse.
Celle-ci les attendait de pied ferme.
L'escabeau, sur lequel elle était assise une minute auparavant, tournoyait, comme une massue, au bout de son bras nerveux.
En ce moment, une voix impérieuse s'éleva:
--La paix, mes maîtres! intima-t-elle.