‹ La filleule de Lagardère; I, La saltimbanqueChapitre 14 sur 48 · XII

XII

AU PAVILLON DE LA FAISANDERIE

Carrières-sous-Bois est un joli petit village situé à l'extrémité de la terrasse de Saint-Germain et étagé entre celle-ci et la Seine.

Le château de M. de Saint-Pons, alors maire de la commune, faisait, d'un côté, face au fleuve, en bordure sur la route riveraine du Pecq, et, de l'autre, par son parc immense, rejoignait la vaste forêt qui s'étend de Chambourcy à Conflans-Sainte-Honorine et de Poissy à Meudon.

C'était au bout de ce parc et sur la lisière de cette forêt que s'élevait le pavillon de la Faisanderie,--construit autrefois pour servir de rendez-vous de chasse, avec le luxe que les architectes du dix-septième siècle déployaient dans l'édification de ces bâtiments consacrés au plus grand plaisir de la noblesse et de la couronne.

Ses murs de briques à chaînes de pierre, son toit d'ardoises à girouettes, l'encadrement de ses croisées, les deux belles grilles qui l'accolaient et qui, avec un saut-de-loup, défendaient l'accès de la propriété,--grilles ouvragées par Jean Lamour, le célèbre forgeron-artiste à qui l'on doit les élégantes «serrureries» de la place Stanislas à Nancy,--lui donnaient un caractère seigneurial que son entourage rehaussait encore d'une nouvelle et particulière splendeur.

Devant lui, en effet, s'arrondissait la Boule-du-Roi,--sorte de demi-lune au delà de laquelle s'épaississaient les massifs et les taillis de la forêt,--tandis que, derrière, le parc groupait ses arbres touffus, aux essences variées, avec un désordre qui eût fourni à l'abbé Delille l'occasion de cueillir à pleines corbeilles les alexandrins descriptifs.

C'est au seuil de ce pavillon que nous en rencontrerons le locataire,--le garde général Jacques Périn,--le lendemain des scènes qui se sont succédé à la fête des Loges et que nous avons racontées dans les chapitres précédents.

L'ancien brigadier de la sûreté était en train de causer avec un gros homme--à mine honnête et digne--qui semblait sur le point de le quitter.

Ce personnage n'était autre que le régisseur du marquis, qui avait précédé de vingt-quatre heures son maître à Carrières.

--Ainsi, demandait l'ex-détective, ainsi, cher monsieur Tourangeau, vous ne vous décidez pas à rester dîner avec moi?

--Impossible, mon brave Périn. Désolé de vous refuser. Ce sera pour une autre fois.

Le garde général sourit:

--Avouez, continua-t-il, que vous vous défiez de ma cuisine...

--Moi?

--Oui: de la cuisine d'un pauvre diable de garçon, qui vit sans cordon-bleu, sans ménagère, en isolé, en sauvage...

Eh bien, vous auriez peut-être tort: quand on a été soldat, on sait faire à peu près tout,--même la soupe...

Et je connais plus d'un fricot de nos troupiers, dont un gourmand, dont un gourmet se lécheraient les pouces et les babines...

--Je ne dis pas non, je ne dis pas non! Mais j'ai ramené ma femme et mes enfants de Paris. Ils m'attendent, pour se mettre à table, chez le concierge du château, et s'ils ne me voyaient pas arriver, ils seraient capables de se laisser mourir de faim et d'inquiétude.

Et le régisseur ajouta, en faisant mine de prendre congé:

--On ne comprend pas ça quand on n'a pas de famille.

Un nuage passa sur la figure du garde:

--C'est vrai, murmura-t-il tristement. Vous avez raison. Je n'en ai pas, moi, de famille!

Son interlocuteur lui tendit la main:

--Pardonnez-moi si je vous ai causé de la peine... C'est bien sans intention... Mais, après tout, il y a beaucoup de votre faute...

--Comment?...

--Que vous manque-t-il pour animer votre intérieur? Une compagne et des marmots? Est-ce donc si malaisé de se les procurer? Mariez-vous. Vous n'en amènerez pas la mode. Et puis, vous êtes d'âge, que diable!...

--Trop, par malheur; quand on a enjambé la quarantaine...

--Bah! c'est dans les vieilles marmites que se cuisent les meilleurs ragoûts. Vous n'êtes plus un freluquet, c'est entendu; mais vous avez bon pied et bon appétit, comme moi. Or, croyez-vous que mes cinquante ans bien sonnés m'empêchent de danser le rigodon, à votre noce, avec une jolie poulette, et de chanter la mère Godichon au repas de baptême de votre premier-né?...

Jacques Périn secoua la tête.

--Je n'épouserai jamais qu'une femme que j'aimerai,--et si par hasard, cette femme ne m'aimait pas...

--Elle serait difficile, morbleu! Un gars aussi supérieurement conservé! Et doux, et sobre, et économe! Le plus probe, le plus vaillant, le plus loyal qui soit au monde!...

--Monsieur Tourangeau!... Je suis confus... Ces compliments...

--Vous les méritez, camarade, et ce que j'exprime ici, c'est l'opinion de tout le monde, celle de M. le marquis, la mienne...

Oui, notre maître ne se gêne pas pour le déclarer hautement...

Il me répétait encore hier qu'il se félicitait d'avoir rencontré un serviteur de votre courage à la besogne et de votre dévouement à ses intérêts...

--M. de Saint-Pons est trop bon. Il me flatte assurément. Je ne fais que ce que je dois faire...

--Il vous rend justice, voilà tout... Donc, si l'envie vous prend de vous mettre en ménage, choisissez sans crainte la personne qui vous plaira. M. le marquis consentira volontiers à la demander en votre nom, et il n'y a pas de danger qu'une honnête fille et que des parents sensés hésitent à accueillir comme il convient et vos hommages et sa requête...

Le régisseur s'interrompit pour consulter sa montre:

--Mais je bavarde, je bavarde, je bavarde,--et j'oublie que les miens s'impatientent là-bas...

Il n'est que temps que je coure les rejoindre...

Monsieur arrivera demain pour déjeuner: il m'a recommandé de vous prévenir qu'il comptait sur vous au château...

--Je m'empresserai d'aller verser entre ses mains le prix des coupes que j'ai achevé d'encaisser aujourd'hui... A moins que vous ne préfériez vous en charger...

--M'en charger, c'est le mot... Farceur!... Une vingtaine de sacs de mille francs!... Non, les fonds sont bien où ils sont,--jusqu'à demain; car je présume que vous les avez placés en lieu sûr...

--Ils sont serrés dans mon secrétaire, dont la clé ne me quitte jamais...

Et le garde ajouta:

--D'ailleurs, il n'y a pas de voleurs dans le pays...

--Hum! opina son interlocuteur, dans le pays, c'est possible; mais il est venu sans doute tant de rôdeurs de Paris chercher fortune à la fête des Loges...

--Ceux-là, repartit l'ex-agent, je les évente d'une lieue, et je ne leur conseille pas de me forcer à me ressouvenir de mon ancien métier...

--Oui, oui, je sais, vous êtes une rude poigne... Votre surnom l'indiquait assez... Cependant vous êtes seul dans ce pavillon, et celui-ci est non moins éloigné du village que du château...

--Les barreaux des fenêtres et la solidité des portes défient toute espèce d'effraction... Et puis, j'ai des armes: tout un arsenal... Je sais m'en servir, et vous pensez si, au besoin, j'hésiterais à le faire...

Jacques Périn conclut d'un ton convaincu:

--Enfin, si, lorsque je suis seul, je vaux mon homme, j'en vaux dix lorsque j'ai le droit et la loi avec moi...

Par conséquent, n'ayez aucune inquiétude à mon sujet,--non plus qu'à propos de l'argent...

Cet argent est aussi à l'abri des malfaiteurs que si on l'avait confié aux caves de la Banque.

--Je n'en doute pas, déclara le régisseur, et je pars complètement rassuré: au revoir et à demain, compère!

--A demain, monsieur Tourangeau.

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