‹ La filleule de Lagardère; I, La saltimbanqueChapitre 15 sur 48 · XIII

XIII

LA FUGITIVE

Jacques Périn était de taille et de corpulence ordinaires; d'apparence robuste et agile, encore que ses cheveux,--coupés presque ras,--qui grisonnaient vers les tempes, annonçassent ce que nous savons, de l'aveu du garde lui-même: c'est-à-dire que celui-ci confinait à la cinquantaine.

Sa moustache rejoignait une barbe courte et touffue qui lui recouvrait le bas du visage.

Ce visage, bruni par le hâle du soleil, de la pluie et de l'air libre, avait une remarquable expression d'énergie, tempérée par ce je ne sais quoi de mélancolique et de doux de l'homme fort, de l'honnête homme qui souffre et qui cache aux yeux de tous la blessure qui le fait souffrir.

La bouche était franche et sérieuse. Le nez quêtait dans le vent, comme celui d'un chien de race. Le sourcil abritait un regard loyal et intelligent. En somme, une physionomie ouverte, claire, martiale et sympathique, où le soldat se retrouvait sous la veste du garde-chasse.

Le pavillon qu'habitait ce dernier n'avait pas l'air moins avenant, en dépit des barreaux dont on a parlé tout à l'heure et qui en protégeaient les fenêtres contre toute tentative d'escalade.

Il comprenait un rez-de-chaussée, un premier étage et des mansardes.

Le rez-de-chaussée se composait d'un parloir ouvert sur le rond-point et d'une cuisine ouvrant sur le parc.

Ce parloir avait une tapisserie à raies bleues sur champ blanc, imitant le coutil d'une tente.

Il était meublé d'un secrétaire, d'une armoire, d'une table et de six chaises en acajou, et décoré de gravures militaires représentant les principaux épisodes de nos campagnes de Crimée, d'Italie et du Mexique, ainsi que de panoplies d'armes, d'engins, de harnais de chasse et de fusils, de casques prussiens,--trophées de la dernière guerre.

Au fond de cette pièce, un antique escalier de bois, noirci par le temps, conduisait au premier étage, lequel se divisait en deux parties inégales: une vaste chambre à coucher et un cabinet de débarras.

· · ·

Après le départ de Tourangeau, Jacques Périn s'était assis--dans le parloir--devant son repas du soir.

Mais il ne mangeait pas.

Il songeait...

Il songeait qu'en effet, il était bien seul dans cette maison comme dans le monde...

La tranquillité de sa vie présente,--opposée au mouvement, aux péripéties de son existence passée,--lui rendait cette solitude encore plus lourde et plus pénible.

En Afrique, la chasse aux Arabes; à Paris, la chasse aux coupables avaient absorbé toutes ses facultés et tout son temps.

Or, c'était une nature essentiellement aimante sous la rude enveloppe du policier et du soldat.

Les exigences professionnelles étaient seules parvenues à refouler en lui, pendant de longues années, les trésors de tendresse qu'il brûlait de dépenser au dehors.

Puis, plus tard, il avait lâché la Préfecture, et il était redevenu un homme comme les autres.

Alors toutes les passions du commun des mortels s'étaient brusquement réveillées en lui. Tous les désirs d'un coeur vierge avaient bouillonné de sa poitrine à son cerveau. Des désirs développés, aiguillonnés, exaspérés par l'isolement.

Un isolement d'autant plus douloureux qu'il était plus sensible. On ne passe pas impunément du feu à l'eau. Songez que, de l'effroyable quantité d'aventures publiques et privées où son paisible caractère s'était trouvé mêlé, que des drames les plus violents qu'avait traversés sa candeur, et dans lesquels son activité, sa perspicacité avaient joué leur rôle, notre ex-agent était tombé--sans transition--dans le calme léthargique et le silence tombal des journées uniformément dénuées d'événements, d'incidents, de luttes!

Ceci ne l'empêchait point, du reste, de s'acquitter de ses fonctions avec une intelligence hors ligne et une fidélité sans bornes.

Chaque matin il prenait son fusil et s'enfonçait, marchant lentement, sous les arbres de la forêt.

Mais chaque soir il s'en revenait plus morne qu'il n'était parti.

Ce soir-là, sa conversation avec l'excellent Tourangeau avait donné un corps à ses aspirations.

Il rêvait les joies de la famille.

Oh! la ménagère qui va, qui vient, alerte, accorte; qui attend l'époux au retour de la besogne quotidienne; qui est l'écho de ses pensées, la moitié de sa chair, le complément de son âme!...

Oh! les petits enfants, roses et blonds comme des Jésus de cire, qui vous grimpent sur les genoux, vous jettent au cou leurs bras potelés et remplissent de leur gentil ramage et de leur mouvement désordonné le logis dont ils sont comme les anges gardiens!...

Tandis que le brave garçon se demandait où il trouverait cette félicité intime; tandis qu'il demeurait accoudé sur la table, sans effleurer des lèvres le verre de vieux vin qu'il s'était versé, sans toucher au plat de gibier dont il s'était servi, la nuit était venue peu à peu...

Un léger bruit retentit au dehors...

Le garde dressa l'oreille:

--Oh! oh! murmura-t-il, on a remué dans les taillis...

Le bruit s'accentua...

C'étaient des pas précipités qui traversaient la demi-lune...

L'ancien policier se dit:

--Quelqu'un accourt de ce côté...

Il se leva et marcha vers la porte...

En cet instant, celle-ci s'ouvrit brusquement...

Une femme apparut sur le seuil...

Elle s'y arrêta une minute,--retournée vers l'extérieur...

Elle semblait écouter avec anxiété...

Puis, d'une voix qui haletait de l'effort d'une course furieuse:

--Je ne les entends plus! balbutia-t-elle. Seigneur mon Dieu, merci! Ils ont perdu ma trace!

Puis encore, elle referma la porte derrière elle, s'avança dans le pavillon, vint s'affaisser sur une chaise près de la table et, joignant les deux mains qu'elle éleva vers Jacques:

--Si vous êtes chrétien, supplia-t-elle avec une volubilité fébrile, accueillez-moi, protégez-moi, cachez-moi, sauvez-moi!

Elle reprit haleine, s'essuya le front d'un geste sauvage et poursuivit d'un ton farouche:

--Sinon, indiquez-moi le chemin de la rivière. Celle-ci ne refusera pas de me recevoir. Car j'aime mieux mourir,--oui, mourir,--que de retomber en leur pouvoir!

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