‹ La filleule de Lagardère; I, La saltimbanqueChapitre 17 sur 48 · XV

XV

LE NARCOTIQUE

La fugitive eut un long soupir de soulagement.

Puis elle questionna brusquement:

--Qu'est-ce que vous allez faire de moi?

Jacques lui prit la main à son tour:

--Vous resterez ici jusqu'à demain, sous ma garde, et je vous réitère qu'à cette heure avancée ces misérables saltimbanques ne vous relanceront point sous mon toit. D'abord, ils n'ont aucune espèce de droits sur vous. Ensuite, je vous certifie qu'ils trouveraient à qui parler.

Florette le considéra en face:

--Oh! oui, vous êtes brave! fit-elle.

L'ancien soldat baissa les yeux devant la flamme qui allumait les prunelles de la jeune fille.

Il poursuivit après un silence:

--Demain, je vous conduirai au château et je vous présenterai à mon maître. M. le marquis est le plus humain et le plus généreux des hommes. Il a pour moi quelques égards. Je ne doute pas que, sur mon instante prière, il ne vous trouve une situation, non près de lui,--car il est veuf,--mais dans quelqu'une des riches familles parisiennes avec lesquelles il entretient des relations...

Et, comme la fugitive se levait dans un élan d'actions de grâces passionnées:

--Ne me remerciez pas, ajouta-t-il en se reculant. Tout autre à ma place eût agi pareillement. C'est moi qui suis trop heureux de pouvoir vous être utile.

Puis, pour couper court aux expressions de gratitude qui se pressaient sur les lèvres de la Filleule de Lagardère, il continua en lui montrant la table:

--Vous devez avoir besoin de vous réconforter. Allons, asseyez-vous et partagez mon modeste repas. Ah! dame! si j'avais su avoir, ce soir, une invitée, je me serais approvisionné et arrangé en conséquence...

Il s'en fut chercher un couvert et le disposa près du sien:

--Mais bah! reprit-il avec rondeur, à la guerre comme à la guerre! La première fois, on se distinguera davantage. D'ailleurs, c'est offert de bon coeur.

Mademoiselle Fine-Lame refusa du geste:

--Je n'ai pas faim, murmura-t-elle.

Elle porta la main à son front:

--Le sommeil, la fatigue m'accablent...

Sa tête s'abaissait, lourde, sur sa poitrine; ses paupières se fermaient malgré elle; son corps se ployait sur sa chaise...

--Bon! je comprends! fit Jacques; l'alerte, la course, la frayeur... Le repos vous est nécessaire... Eh bien, on va aller préparer votre chambre.

Il alluma un bougeoir à la lampe qu'il avait placée sur la table pendant le récit de Florette.

--Mais, interrogea celle-ci, n'avez-vous pas commencé de dîner?

--Oh! ne vous inquiétez pas de moi: j'achèverai quand je vous aurai installée dans votre casernement.

Il se dirigea vers l'escalier qui conduisait au premier étage:

--Attendez-moi tranquillement... Je reviens dans cinq minutes... L'histoire de disposer le lit...

La jeune fille ne répliqua rien. Sa tête s'était renversée sur le dossier de sa chaise. Elle paraissait s'être endormie...

Oui, mais quand le garde eut disparu au haut de l'escalier, elle se redressa avec lenteur et précaution...

Son oeil, qui jetait un éclat singulier, parcourut rapidement la pièce et s'arrêta sur la table chargée des accessoires du repas de son hôte...

Entre le plat et l'assiette, le verre de Jacques était à demi plein...

Florette fouilla dans sa poche...

Un petit flacon de cristal brilla entre ses doigts...

Elle fit un pas vers la table...

Puis elle s'arrêta,--hésitante...

Un combat violent semblait se livrer en elle...

Deux fois, elle étendit au-dessus du verre la main qui tenait le flacon...

Et, deux fois, cette main ne consomma point l'oeuvre qui déterminait ce mouvement, et contre laquelle protestaient la révolte, l'indignation, l'horreur qui bouleversaient les traits de la fugitive...

A un moment, celle-ci eut l'air de prendre une résolution énergique...

Elle se détourna de la table et se glissa vers la porte...

Comme elle en atteignait le seuil, le cri de la chouette--un cri lugubre et prolongé--s'éleva au dehors, de la lisière de la forêt...

Florette demeura immobile. Elle devint pâle comme une morte. Une indicible expression de terreur se répandit sur son visage:

--Ils sont là, pensa-t-elle tout haut. Ils me rappellent ma promesse. Si j'y manque, malheur à moi!

Le cri retentit de nouveau avec des modulations impératives.

La Filleule de Lagardère se tordit les bras:

--Seigneur, gémit-elle, inspirez-moi, conseillez-moi!... Cet homme est si confiant et si hospitalier!... Non, non, c'est impossible!

Le cri persista, strident et funèbre, dans le silence de la nuit.

En même temps, l'on entendit la voix du garde qui grondait:

--Ah! méchante bête, c'est moi qui irai, demain matin, te dénicher à coups de fusil, pour t'apprendre à troubler ainsi le sommeil de mes locataires!

Mademoiselle Fine-Lame balbutia avec égarement:

--S'ils n'avaient parlé que de me tuer... Mais ce vitriol, oh! ce vitriol!... Mon Dieu! pardonnez-moi: ce serait trop cruel!

Elle eut un geste de décision suprême...

Puis elle revint--d'un bond--vers la table...

Sa main s'allongea derechef...

Quelques gouttes d'une liqueur brune tombèrent du flacon dans le verre...

Puis encore, la fillette se laissa aller sur sa chaise en murmurant:

--Ils l'ont voulu! Si je suis coupable, que ma faute retombe sur leur tête!

· · ·

La pièce du premier étage servait de chambre à coucher à Jacques.

Celui-ci venait d'y transporter Florette--qu'il croyait s'être assoupie de lassitude et qui s'était évanouie d'angoisse,--et de la déposer doucement sur le lit.

A côté de ce lit, sur une petite table, un revolver était placé. Le garde avait voulu l'enlever. Mais la jeune fille, rouvrant les yeux et l'arrêtant:

--Non, non, laissez cette arme; elle ne me fait pas peur.

Et, comme il se préparait à la quitter, elle avait eu un mouvement instinctif pour le retenir.

Elle avait tenté de parler,--mue par une force intérieure.

Ses lèvres avaient remué pour formuler un aveu ou une prière; mais les mots s'étaient embarrassés dans sa gorge sèche et sifflante. S'ingéniait-elle à les retenir ou à leur donner essor? On ne sait; toutefois ses joues s'empourpraient, son sein bondissait, ses prunelles brûlaient sous l'effort.

--Ma chère demoiselle, lui avait dit le garde, vous avez un peu de fièvre. Il ne faut pas vous fatiguer davantage. Je me retire. Tâchez de dormir un bon somme, et demain il n'y paraîtra plus.

Puis, le digne garçon était redescendu au rez-de-chaussée, où, après avoir fermé à double tour la porte qui communiquait avec le rond-point, il s'était mis à se promener de long en large dans le parloir.

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