XIV
FAUSSES CONFIDENCES
Vous l'avez déjà reconnue:
C'était la Filleule de Lagardère...
La Filleule de Lagardère, dépouillée de son costume, de ses oripeaux de théâtre et vêtue, comme le vulgaire des saltimbanques pauvres, d'une misérable robe d'indienne, que son passage dans les fourrés de la forêt avait déchirée en maint endroit; d'un petit châle de mérinos, tout effiloqué et tout déteint, et d'un mouchoir en marmotte ajouré comme une dentelle.
Et, cependant, à travers les trous de ces haillons s'échappaient des parfums et des rayonnements étranges: des parfums de pudeur réelle, exquise et fière; des rayonnements de vie et de jeunesse à peine voilés par une nuance de mélancolie, qui n'était pas sa nature même, et qui trahissait à demi le secret d'une infortune vaillamment supportée.
Pour le moment, elle suffoquait.
De grosses gouttes de sueur roulaient de son front sur ses joues.
D'un mouvement machinal, elle enleva le mouchoir qui la coiffait et dégrafa le haut de sa robe...
Ses magnifiques cheveux ruisselèrent sur ses épaules, et les lignes de son cou se dégagèrent, jusqu'à la naissance de sa gorge, dans toute leur noblesse et toute leur pureté.
Jacques l'examinait avec une surprise, une admiration muettes.
--Ainsi, vous ne répondez pas? reprit-elle après un silence. Vous repoussez ma prière? C'est bien. Il ne me reste qu'à m'en aller.
Elle se mit debout péniblement et fit quelques pas en chancelant...
Puis un étourdissement subit parut la saisir.
Le garde la reçut dans ses bras et la replaça sur le siège qu'elle venait de quitter.
--Voyons, mon enfant, lui dit-il, calmez-vous et rassurez-vous. Vous êtes ici en sûreté. Moi présent, personne n'osera vous faire de mal.
Il prépara un verre d'eau sucrée et le lui offrit en ajoutant:
--Tenez, prenez ceci et tâchez de vous remettre... Je vous répète que vous n'avez plus rien à craindre. Les gens que vous semblez redouter ne viendront pas vous chercher jusque dans cette maison.
La fillette but une gorgée. Elle respira longuement. Ses yeux se rouvrirent et son regard, chargé de reconnaissance, s'arrêta sur l'ancien agent qu'il remua de fond en comble.
--Vous êtes bon, fit-elle. Le ciel vous bénira!
Ensuite, s'emparant des mains du garde et les pressant avec une effusion soudaine:
--C'est donc vrai? Vous ne me chassez pas?
Jacques, embarrassé et ému, se dégagea doucement de l'étreinte:
--Non, certes, je ne vous chasse pas, et je suis tout disposé à vous prêter aide et assistance... Mais encore faut-il que je sache qui vous êtes et ce qui vous menace... Parlez! expliquez-vous, de grâce!...
--Je comprends: vous voulez que je vous raconte mon histoire...
Elle avait une voix charmante, dont les cordes basses vibraient et pénétraient.
L'ex-policier protesta:
--Je désire connaître ce qui vous est arrivé, afin d'apprendre comment je puis vous protéger et vous défendre...
Florette eut un sourire triste:
--Elle n'est pas gaie, mon histoire; mais, puisqu'il vous plaît de l'entendre, écoutez-moi et ayez pitié d'une malheureuse qui n'a d'espoir et de ressource que dans la charité des honnêtes gens.
Et elle entama un récit dont plusieurs parties ne sont pas tout à fait étrangères à nos lecteurs:
Ce qu'elle se rappelait imparfaitement de son enfance; la façon dont les Snail l'avaient élevée; son rude apprentissage de l'escrime, son voyage et ses succès en Angleterre, son retour en France et l'empire qu'Héloïse Chamoiseau avait pris par degré sur les trois frères abrutis par leurs vices...
Héloïse la haïssait...
La fillette ignorait pourquoi...
Mais elle l'avait deviné de prime abord, et, plus tard, la virago s'était chargée de le lui prouver d'une manière non équivoque...
Il n'y avait pas de jour qu'elle ne l'accablât d'invectives, d'humiliations et de menaces; pas de jour qu'elle ne la frappât sournoisement; pas de jour qu'elle ne lui promît de la défigurer...
L'attitude de Tom, de Jack et de Bob n'était pas beaucoup plus rassurante à l'endroit de la pauvrette.
Depuis quelque temps, ils lui lançaient à la dérobée des oeillades qui l'épouvantaient.
Bref, la vie en commun avec cette mégère et ces brutes était devenue insupportable pour leur victime.
Elle leur avait donc signifié--et cela le matin même--qu'elle prétendait les quitter immédiatement, qu'elle renonçait au métier de saltimbanque et qu'elle avait l'intention de se rendre à Paris et d'y chercher de l'ouvrage.
Alors la tempête avait éclaté:
On avait écrasé la récalcitrante de reproches, d'injures et de horions.
Puis les trois Anglais s'étaient précipités sur elle et l'avaient enfermée dans leur voiture qui s'était éloignée des Loges, sans attendre la fin de la fête, dans une direction inconnue...
Mais, tandis que le véhicule roulait dans la forêt, Florette avait sauté par une fenêtre et s'était jetée sous le couvert...
Les Snail lui avaient donné la chasse...
Inconsciente, éperdue, affolée, elle avait couru devant elle,--à travers les halliers, les buissons, les broussailles,--jusqu'à ce qu'elle aperçût une maison où se réfugier:
--Maintenant, conclut-elle, tout ce que je vous demande, c'est de me permettre de passer la nuit ici, sur cette chaise...
A l'aube, vous me mettrez sur la route de Paris...
Je sais lire, écrire et coudre; je suis forte et j'ai du courage; je rencontrerai bien là-bas, dans la grand'ville, quelque bonne âme qui consentira à me prendre en service ou à me donner du travail...
Autrement...
--Autrement?...
La physionomie et l'accent de la jeune fille devinrent sombres:
--Autrement, n'ayant ni asile pour le présent, ni espérance dans l'avenir, je vous l'ai dit, la Seine coule pour tout le monde...
--Mourir!... Vous songeriez à mourir!... A votre âge!...
--Oh! répliqua-t-elle amèrement, la souffrance m'a vieillie... D'ailleurs, qui est-ce qui me regrettera?... Je n'ai ni parents, ni amis, ni personne qui s'intéresse à moi sur cette terre.
· · ·
S'il eût écouté la narratrice avec l'attention minutieuse qu'il apportait naguère à «débrouiller» les affaires compliquées pour lesquelles on avait recours à son office, le détective émérite eût remarqué ceci:
C'est que la première partie de son histoire--celle qui avait trait à l'aversion que lui témoignait la Femme-Canon et aux craintes que lui inspiraient les allures des trois frères,--avait été détaillée par mademoiselle Fine-Lame avec une chaleur, une conviction, une éloquence qui affirmaient la sincérité de ce récit.
Dans la seconde, au contraire,--celle qui se rapportait à la scène du matin, ainsi qu'à la fuite de la fillette et à la poursuite qui en avait été le résultat,--la Filleule de Lagardère avait montré, à plusieurs reprises, une hésitation, un embarras qui eussent donné à réfléchir à un auditeur moins prévenu en sa faveur.
Mais Jacques subissait le charme qu'épandait l'étrange et ravissante créature.
Sa pensée vacillait comme s'il eût ressenti une sorte d'ivresse. Nous n'insinuerons point qu'il fût déjà amoureux. Mais ce fut en tremblant qu'il dit:
--Ma chère enfant, je vous donnerai un asile et je vous rendrai l'espérance.