DEUXIÈME PARTIE - L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY - I
DEUX VOYAGEURS
L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur l'enceinte des fortifications.
La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée.
Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare.
Le mécanicien avait serré le frein. Le train stopa. Des employés ouvrirent les portières:
--Paris! Tout le monde descend!...
Deux voyageurs sautèrent d'un sleeping-car sur le quai.
Avec le suit en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un mouchoir, ces deux gentlemen portaient, croisés en bandoulière, cette sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui sont la caractéristique de l'étranger en tour.
Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans sa courroie, et, sur le bras, un imperméable en gutta-percha gris de souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le prince de Galles.»
Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,--encore qu'ils s'exprimassent, avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope, Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs impérissables chefs-d'oeuvre.
Le Labrador les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre.
--Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, captain!
--By God! répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la traversée que nous venons d'opérer sans encombre...
--Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et, dans vingt minutes au plus tard...
--Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là, ami Dick...
--Comment?...
--Je ne sais si c'est la longueur du trajet,--vos rapides de France ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,--la chaleur de la saison ou l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise...
Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un quartier de boeuf saignant arrosé d'un vin généreux...
Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première taverne venue!...
--Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages?
--Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge sur un cab, et ce cab les transporte à l'hôtel--au Grand-Hôtel, où vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement convenable...
Dick s'inclina:
--Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté.
--All right! s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français et Parisien...
--Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif et satisfaire votre appétit.
Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur ait eu le temps de l'apercevoir:
--Allons, murmura celui que le captain avait appelé l'ami Dick, allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient!
· · ·
Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir.
C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors de leurs logis étroits.
Il faisait une chaleur étouffante.
Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas.
Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui ouvrent sur la rue d'Amsterdam.
Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci.
Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle, la nuque sur l'oreiller,--portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte.
L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en face:
--Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous plaît-il d'entrer?
--Hé! my dear, dans le plus proche.
--Eh bien! que dites-vous de ce bar à la façon anglaise?
--Va pour le bar et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la rhubarbe.
· · ·
Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la chaussée.
· · ·
En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient l'intention d'entrer.