TROISIÈME PARTIE - I
LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
RETOUR AU PAVILLON DU GARDE
Dix mois environ après les scènes que nous vous avons mises sous les yeux dans la première partie de ce récit,--et six semaines approchant avant celles auxquelles vous avez assisté tout à l'heure,--Jacques Périn sortait, un matin, de chez lui pour faire sa tournée ordinaire.
Le temps était clair, radieux, superbe.
La forêt formait comme une muraille de verdure autour de la demi-lune qui s'arrondissait devant le logis du garde.
Le ciel bleu reposait sur la cime des grands arbres, ainsi qu'une coupole d'azur sur des colonnes de feuillage.
Le soleil était d'une douceur inexprimable. On entendait sous bois des vols et des chants d'oiseaux. Tout respirait la paix, la grâce,--et cette sérénité, cette beauté du jour levant mettaient dans l'âme comme une aurore.
Le fusil sur l'épaule, la guêtre au mollet, la carnassière au dos, Patte-de-Fer était en train de siffler ses chiens et de refermer sa porte, quand un roulement de voiture gronda dans une allée.
Bientôt le véhicule--une de ces antiques berlines, contemporaines du sacre de Louis XIV, dont Versailles et Saint-Germain ont seuls conservé l'apanage--déboucha sur le rond-point et vint s'arrêter en face du pavillon.
Deux personnes en descendirent:
La première était une religieuse d'un certain âge, drapée de la robe bleue et du voile de laine blanche des Dames de Sainte-Marie-des-Anges.
La seconde était une jeune fille vêtue de noir avec une élégante et charmante simplicité.
La religieuse tenait une lettre.
La jeune fille portait une valise.
En apercevant Jacques Périn, elle ne put se défendre d'un mouvement de joie enfantine, et, courant à lui, souriant, montrant dans son allégresse ingénue les perles qui brillaient derrière ses lèvres roses:
--Comment me trouvez-vous, mon ami? demanda-t-elle.
Le garde l'examina un moment avec une attention toute frémissante de surprise et d'émotion.
Puis il poussa ce cri:
--Florette!
· · ·
La lettre était de la supérieure du couvent:
«Mon cher Jacques, disait-elle, vous m'avez envoyé--voici tantôt bien près d'un an--une pauvre créature, sauvage, confuse, toute troublée, qui allait dans la vie à tâtons et qui n'avait, pour se guider, que des instincts à défaut de principes.
»Je crois vous renvoyer aujourd'hui une femme accomplie, telle que pas une mère de famille n'hésiterait à l'appeler sa fille, telle que pas un galant homme n'hésiterait à la choisir pour compagne.
»Ce travail de transformation nous a, du reste, été facile.
»Florette était remplie de bonne volonté.
»Elle étudiait, elle s'appliquait avec une persévérance, avec un courage surhumains.
»A présent, elle a acquis tout ce que doit savoir une ménagère chrétienne,--et son esprit, son coeur ne renferment plus seulement en germe les qualités qui sont destinées à répandre le bonheur autour d'elle.
»Ici, tout le monde l'apprécie à sa haute et pure valeur, et son départ sera un véritable chagrin pour toute la communauté.
»Mais les règles de notre ordre ne nous permettent point de la conserver parmi nous, à moins qu'elle ne manifeste l'intention de prononcer des voeux.
»Or, Florette ne me paraît pas avoir la vocation de servir Dieu dans l'abnégation, dans l'isolement absolus.
»Encore que son enfance et sa première jeunesse aient été cruellement éprouvées, elle n'a pas assez souffert pour renoncer au monde dans ce qu'il a de plus saint, de plus noble et de plus doux: le mariage et la maternité.
»D'un autre côté, il est juste qu'elle vous consulte sur le choix d'une profession: n'êtes-vous pas, en quelque sorte, comme son tuteur, et n'avez-vous pas charge de son avenir?
»Pour ma part, je me serais volontiers employée à la placer chez des personnes recommandables, si je n'avais craint de vous affecter en la séparant à jamais de vous.
»Ajouterai-je que je ne la soupçonne pas de nature à se plier aux exigences de la domesticité?
»C'est une fille jalouse de son indépendance.
»Et puis, il m'a semblé par vos lettres, qu'elle m'a montrées spontanément et naïvement, il m'a semblé, dis-je, qu'elle vous avait inspiré des sentiments qui ont résisté à l'absence.
»Ces sentiments, que ne les lui avouez-vous de prime abord? Le droit chemin est le plus court. Allez à Florette et dites-lui franchement:
»--Je vous aime!
»J'ai pour certain qu'elle professe à votre endroit une confiance, une estime, une reconnaissance sans bornes...
»De tout cela, je ne doute pas que vous fassiez--avec le temps--une tendresse réelle et durable.
»Vous êtes tous les deux sincères et vaillants. Vous serez heureux. Vous méritez de l'être. C'est ce que vous souhaite, du fond de sa retraite, celle que vous avez connue jadis sous le nom d'Eliane de Jouy et qui prie pour vous en signant
»SOEUR ANNONCIADE.»
--Oui, certes, pensa l'ex-détective à la lecture de cette épître, oui, la digne demoiselle a raison, et, dès demain, Florette saura que je ne puis plus vivre sans elle...
Mais, pour aujourd'hui, laissons-lui le loisir de se retourner...
C'est un ange qui m'est tombé du paradis: j'ai bien assez de m'occuper à l'admirer...