VI
SUITE DU CHAPITRE DES RECONNAISSANCES
Roger de Saint-Pons avait vingt-deux ans.
Du chef de sa mère,--morte en lui donnant le jour,--il se trouvait à la tête d'une cinquantaine de mille livres de rente au soleil.
A sa sortie du lycée, il avait manifesté l'intention de faire son volontariat,--et il l'avait fait sérieusement, en homme qui veut apprendre à défendre le pays, si le pays a jamais besoin d'être à nouveau défendu par ses enfants.
C'était au cours de cet apprentissage de la vie militaire qu'il avait--à la fête des Loges--rencontré mademoiselle Fine-Lame.
Roger n'avait jamais aimé. Nous ne parlons pas ici de ses bonnes fortunes de collège et de garnison. Autant en emporte le vent!
Il était à l'heure «charmante et violente» qui commence les grandes passions.
Dès l'abord, il s'était juré qu'il ferait sa compagne de cette fille chaste comme un rêve de vierge et réduite à figurer au milieu d'un troupeau grossier de saltimbanques.
C'est que cette fille, il l'avait vue telle qu'elle était, parce qu'il l'adorait sincèrement et profondément.
Il l'avait vue ignorante de la honte qui entourait sa profession et sensible à la musique des bravos.
Il avait deviné le calme angélique de son âme et cette haute fierté qui sommeillait en elle à l'état latent, parce qu'on ne lui avait jamais donné l'occasion d'éclater.
Aussi, jugez de sa stupeur et de sa douleur, quand il avait appris qu'elle était impliquée--indirectement, il est vrai,--à ce qu'annonçaient les journaux--dans cette tentative de vol qui avait eu les capitaux de M. de Saint-Pons pour objectif, le pavillon de la Faisanderie pour théâtre, et qui n'avait échoué que grâce au courage du garde Périn!
Non pas que le jeune homme admît--un seul instant--la culpabilité de son idole...
Non, mais il eût voulu que la jeune fille se montrât...
Elle n'avait qu'à paraître,--selon lui,--pour confondre une accusation absurde...
Or, la Filleule de Lagardère n'avait pas paru:
On eût dit qu'elle avait fait un trou dans le vent...
Le vent l'avait emportée...
Il ne l'avait pas rendue.
Son volontariat terminé, Roger avait voyagé.
Peut-être s'imaginait-il retrouver ici ou là--loin de Paris--à l'étranger--celle dont son coeur pleurait la perte?
Vain espoir: Florette avait échappé à toutes ses recherches.
Le jeune homme était de retour depuis une huitaine environ.
Après avoir touché barre à Paris, il avait manifesté l'intention de venir attendre, au château de Carrières, son père, occupé, pour l'instant, à l'essai de nouveaux procédés de culture dans l'une de ses propriétés en Bourgogne.
Informé de son arrivée, M. Tourangeau, le régisseur, avait envoyé un break et un cocher le prendre à la gare de Saint-Germain.
Notre ex-volontaire était monté dans le break et avait congédié le cocher.
Ensuite, conduisant lui-même, il s'en était allé au quartier de cavalerie serrer la main à ses anciens copains du 11e chasseurs.
Puis, emmenant son ex-camarade de lit Népomucène Briquet,--lequel venait justement d'achever son dernier congé et dont il avait eu l'idée de faire son homme de confiance,--il avait, pour gagner le château, coupé à travers la forêt.
Nous savons quels étonnements lui étaient réservés sur la route.
· · ·
Quand ils furent tous trois installés dans la voiture, le jeune homme demanda en rassemblant les guides:
--Et maintenant, mademoiselle, où faut-il vous conduire?
--Oh! pas bien loin d'ici: savez-vous où se trouve, près de Carrières-Sous-Bois, le pavillon de la Faisanderie?
--A l'extrémité du parc de Saint-Pons?... C'est là que vous désirez vous rendre?
La fillette fit un signe affirmatif.
Son interlocuteur continua:
--Voilà, certes, un heureux et singulier hasard...
--Comment?...
--Le château est justement le terme de mon voyage...
--Le château de Saint-Pons?...
--Oui, mademoiselle... Mais pardonnez, de grâce, à mon indiscrétion... Connaissez-vous donc quelqu'un au pavillon de la Faisanderie?
--J'y habite.
Mademoiselle Fine-Lame rougit et répéta avec une nuance d'embarras:
--J'y habite chez l'un de mes parents,--le garde de M. le marquis.
--Le garde! s'exclama le jeune homme avec l'accent de la plus vive surprise. Est-il possible!... Ce brave Jacques Périn!... Le meilleur serviteur de mon père!
--Votre père?
--Je me nomme Roger de Saint-Pons et je suis le fils du marquis.
--Ah!
Vous auriez cru que notre héroïne allait lever les yeux d'étonnement.
Il n'en fut rien: elle les baissa, au contraire.
Mais les femmes ont le privilège de voir sans avoir l'air de regarder.
Florette paraissait tout entière au plaisir de se sentir emporter par les deux magnifiques trotteurs de l'attelage le long des allées poudreuses, resserrées entre les massifs, et dans la demi-teinte d'une soirée qui commençait à se fleurir d'étoiles.
Mais un rayon glissait en tapinois entre la double grille de ses cils et se promenait à la dérobée sur son voisin.
Celui-ci semblait en proie à une gêne, à un trouble insurmontables. Il cherchait des paroles et n'en découvrait point. Cependant, lorsque le rond-point, qui précédait le pavillon, blanchit à travers les arbres, il se décida à murmurer:
--Allons-nous donc nous séparer encore?
Et, sans attendre une réponse:
--Si vous saviez combien de fois j'ai pensé à vous depuis dix mois?
Le regard de la jeune fille l'interrogea avec étonnement.
Il poursuivit en souriant:
--Car nous sommes de vieux amis...
--De vieux amis?...
--Avez-vous oublié le temps où vous tiriez l'épée?
La Filleule de Lagardère se détourna.
Son front se couvrit d'ombre.
C'était la seconde fois que, depuis une heure, on lui rappelait ce qui avait été le calvaire de sa vie.
Roger s'aperçut de suite de la sensation pénible qu'elle éprouvait.
--Mon Dieu! s'écria-t-il, vous aurais-je offensée?... Je vois bien que vous n'êtes plus aujourd'hui ce que vous étiez naguère... Mais je vous admire toujours comme je vous admirais alors!
Il avait dit: Je vous admire!
Il n'avait pas osé dire: Je vous aime!
La jeune fille se taisait, farouche et impénétrable.
Il poursuivit, après un silence, comme emporté par ses souvenirs:
--En ce temps-là, je portais l'uniforme; j'étais soldat; je ne m'appartenais pas... Mais je vous appartenais déjà... Et je me serais fait tuer pour une rose tombée de vos cheveux...
Il ajouta avec mélancolie:
--Cette rose, je l'ai conservée tant qu'il en est resté une feuille. Après tant de jours écoulés, son parfum caresse, enivre encore mes sens. Ainsi, pendant des mois, j'ai gardé votre image présente à mes yeux et ma blessure saignante à mon coeur.