VII
OU LE BERGER INTRODUIT LE LOUP DANS LA BERGERIE
La Filleule de Lagardère avait l'habitude, quand Jacques rentrait à la maison, de lui rendre un compte détaillé de tout ce qu'elle avait fait, de tout ce qui s'était passé en son absence.
Ce soir-là pourtant, quand le garde eut réintégré le pavillon,--où le break l'avait ramenée quelques instants auparavant,--elle s'abstint avec soin de parler du danger qu'elle avait couru.
Racontant ce danger, il eût fallu expliquer comment elle y avait échappé; il lui eût fallu mentionner l'intervention du jeune marquis. Elle ne le voulait point. Partant, elle se tut.
Au souper, elle mangea à peine.
L'ex-policier s'inquiéta:
--Tu n'es pas malade, mignonne? lui demanda-t-il avec sollicitude.
Il avait fini par la tutoyer, comme un père ou comme un mari.
--Non, mon ami, répondit-elle en remontant dans sa chambre. Un peu de fatigue et de malaise seulement. Il n'y paraîtra plus demain.
En réalité, elle avait la fièvre.
Elle dormit mal.
Le lendemain, elle travaillait dans le parloir, comme de coutume.
Le garde avait été mandé, dès le matin, au château.
La femme de ménage préparait le déjeuner.
Florette se sentait tout étourdie.
Ses idées s'embrouillaient dans son cerveau comme son écheveau de fil dans sa main.
Elle avait d'étranges pâleurs sur le visage et d'étranges frissons par le corps.
Soudain, la porte s'ouvrit, et la voix de Jacques éclata, joyeuse.
Le garde s'effaça pour laisser passer quelqu'un.
--Monsieur le marquis, dit-il, entrez; vous êtes ici chez vous.
Le jeune M. de Saint-Pons entra et s'inclina devant la fillette.
Celle-ci ne détacha pas ses yeux de son ouvrage.
Mais son coeur battait bien fort sous la fine toile de sa guimpe; un rouge brûlant remplaça la pâleur de sa joue; par la baie de la fenêtre, le ciel lui sembla plus clair, les arbres plus verts, la forêt plus riante.
L'ex-détective continua:
--M. Roger nous fait l'honneur de partager notre modeste repas. C'est le fils de notre digne maître. Il faut l'aimer comme nous aimons et comme nous respectons son père.
Notre héroïne se hâta de se lever...
En apparence pour vaquer aux derniers apprêts du déjeuner...
Véritablement, pour cacher aux deux hommes--et peut-être aussi pour se dissimuler à elle-même--les sentiments qui l'agitaient.
On se mit à table et l'on causa.
Florette percevait comme un murmure confus les propos en l'air des convives.
Elle éprouvait à la fois une joie et une angoisse profondes.
En la saluant, le jeune homme n'avait pas paru la connaître.
Il était évident, en outre, qu'il n'avait point parlé à Jacques de leur rencontre de la veille.
A un moment, le garde éleva la voix:
--Comment! monsieur le marquis, vous songeriez déjà à nous quitter? Arriver hier et repartir demain!
Est-ce possible?...
Que diable! je sais bien que le séjour de Carrières n'est pas aussi divertissant que le tourbillon de Paris...
Mais quoi! on se mettra en quatre pour vous distraire...
La campagne a ses plaisirs: des plaisirs sains, qui fortifient le corps et l'âme...
D'abord, il y a la chasse: une guerre sans dangers...
Et puis, il y a la forêt...
La forêt, voyez-vous, monsieur Roger, c'est tout un monde: un monde qui vaut, sans les déprécier, tous les spectacles et tous les concerts de la capitale!...
Quand il s'en mêle, le bon Dieu est un décorateur autrement inventif que les barbouilleurs de toiles peintes de vos théâtres,--et, quand la grande voix de la nature entonne son hymne de reconnaissance au Créateur, voilà qui vous remue davantage que les roulades de vos chanteuses et les symphonies de vos orchestres!...
· · ·
Le brave garçon aurait pu aller longtemps comme cela.
Roger ne l'écoutait pas.
Il regardait en tapinois la Filleule de Lagardère.
Celle-ci, de toute cette tirade, n'avait retenu qu'une seule chose: c'est que le jeune homme allait s'éloigner à nouveau...
Et elle sentait que la moitié de sa vie s'en irait, avec cet inconnu, cet indifférent de la veille, que, maintenant, elle considérait comme lui appartenant depuis nombre d'années!...
Le garde, cependant, avait quitté sa place.
--Pour fêter le retour de M. le marquis, reprit-il avec la même bonne humeur, et pour boire à l'espoir qu'il se décidera à prolonger son séjour parmi nous, il convient que j'aille quérir une vieille bouteille au cellier... Vous permettez, monsieur Roger?... Je suis à vous dans une minute.
Il sortit sans s'apercevoir de ce qui se passait au dedans des deux jeunes gens.
Ceux-ci demeurèrent seuls.
Roger ne bougeait pas.
Quelque chose comme une supplication douce et triste se dégageait de lui et enveloppait, et pénétrait, et attirait notre héroïne.
Mademoiselle Fine-Lame avait beau essayer de se soustraire à cette influence muette, à cette espèce de magnétisme involontairement exercé; elle avait beau se débattre, se raidir, lutter contre elle-même, son coeur était gagné: elle était à bout de résolutions et de forces.
Un instant, elle songea à fuir...
Mais il ne lui fut pas possible de s'arracher de sa chaise...
Epuisée, vaincue par cet effort suprême, elle s'affaissa comme si elle allait mourir...
Ses yeux se fermèrent, comme si elle reculait de honte et d'épouvante devant les paroles qu'elle se reconnaissait impuissante à retenir...
Et, d'une voix si basse que ce n'était plus qu'un souffle:
--Ne parlez pas! balbutia-t-elle.
· · ·
Roger de Saint-Pons ne partit pas. Il revint au pavillon de la Faisanderie. Il y revint quand Jacques Périn y était et aussi quand il n'y était point. Son service obligeait le garde à vaquer fréquemment hors de son logis. Le marquis profita de ces absences. C'était immanquable et fatal.
Les entrevues des deux «amoureux» étaient chastes, d'ailleurs.
Si la jeune fille était, en effet, une de ces natures généreuses qui se livrent, le jeune homme n'était pas--jusqu'alors, du moins--un de ces habiles qui abusent sans scrupule d'une magnanime faiblesse.
Ces entrevues avaient lieu le plus souvent à l'extérieur du pavillon.
Tromper Jacques chez Jacques eût paru aux deux jeunes gens une action odieuse et lâche.
Et puis, leur bonheur, pour s'épanouir à l'aise, avait besoin d'air et d'espace.
Partant, ils se promenaient dans le parc ou dans la forêt, en échangeant, d'une voix étouffée, des paroles auxquelles l'eau des bassins, les fleurs des parterres et le feuillage des arbres frissonnaient.
L'ivresse qui les occupait, qui les absorbait, était telle, que Florette n'avait pas plus songé à interroger son Roger sur l'avenir, que celui-ci n'avait songé à questionner sa Florette sur le passé.
Jamais la fillette n'avait demandé au jeune homme à quoi aboutirait cette liaison d'un fils de famille, riche et noble--par conséquent, pouvant prétendre à tout--avec une enfant trouvée, sans nom, sans sou ni maille, sans la moindre notion de son origine, et vivant, au jour le jour, de la charité de l'excellent garçon qui l'avait recueillie.
Le jeune homme, de son côté, n'avait jamais demandé à la fillette ce qu'elle était devenue pendant les dix mois qu'il l'avait perdue de vue, et par suite de quelles circonstances, après l'avoir quittée sur le théâtre des Dislocations-Amusantes, il l'avait retrouvée jouant son rôle de «ménagère» et de parente au pavillon de la Faisanderie.
Quant à l'ancien policier,--cet Argus habitué naguère à éclaircir les plus ténébreux mystères de l'intrigue et du crime,--il ne se doutait absolument de rien.
Dans ces affaires d'amour, les tiers intéressés sont les derniers instruits.
Un petit nombre de précautions les maintient dans un aveuglement complet, jusqu'à ce que le hasard leur arrache le bandeau tissé en partie de leurs propres illusions.