‹ La filleule de Lagardère; I, La saltimbanqueChapitre 40 sur 48 · VIII

VIII

NOCTURNE A DEUX VOIX

Un matin, le garde dit à mademoiselle Fine-Lame, après s'être entretenu un instant avec le régisseur Tourangeau:

--Il faut que j'aille passer la journée à Paris. M. de Saint-Pons le père est revenu hier de province à son hôtel de la rue de Varennes. Il a des instructions à me donner, et, comme j'ignore l'heure à laquelle il me recevra, je reviendrai peut-être assez tard...

--Je vous attendrai, mon ami, répondit notre héroïne.

Sur quoi, l'ex-agent vivement:

--Mais non, mais non. Je n'entends pas que tu te fatigues. Tu te coucheras, ma chérie...

La jeune fille avait insisté avec câlinerie:

--Pourquoi? Les soirées sont si belles en cette saison! D'ailleurs j'aurais peur dans ma chambre. Tandis qu'au rez-de-chaussée, en travaillant près de la fenêtre...

--La porte bien fermée, au moins...

--N'ayez crainte. Je suis prudente. Et puis vous ne serez sans doute pas fâché de prendre quelque chose en rentrant...

--Ah! maman-nanan, tu me gâtes!

· · ·

Il partit en l'idolâtrant encore davantage.

· · ·

Florette était restée pensive.

Elle avait oublié que Roger avait un père.

En le lui rappelant, Jacques la contraignait à un brusque retour à la réalité.

La nuit vint: une nuit noire et chaude. On devinait l'orage. Le ciel menaçait.

Quand le jeune marquis arriva devant le pavillon, il n'eut pas besoin d'appeler: au bruit léger de ses pas, une gracieuse figure de fillette se détacha en silhouette sur le fond clair de l'une des croisées du logis.

--Est-ce vous? demanda une voix contenue.

--C'est moi, répondit le gentilhomme.

La Filleule de Lagardère sortit, leste comme un oiseau. Roger lui offrit le bras. Quand elle s'appuya dessus, l'amoureux sentit qu'elle tremblait.

--Qu'avez-vous? interrogea-t-il. Souffrez-vous ou avez-vous peur?

--J'ai peur et je souffre, murmura-t-elle. Ordinairement, je suis brave et joyeuse. Mais aujourd'hui...

--Aujourd'hui?...

--J'ai peur de vous perdre et je souffre comme si je vous avais perdu...

Puis, soudain:

--M. de Saint-Pons est à Paris, n'est-ce pas?...

--Oui, j'ai reçu, ce matin, une lettre qui m'informe de son retour...

--Et quand sera-t-il au château?...

--Mais dans quelques jours, je suppose...

--Alors, il va falloir nous séparer...

--Nous séparer?... Qui vous fait craindre?...

--Vous ne demeurerez pas toujours à Carrières. On vous emmènera. Votre père vous mariera à quelque noble héritière...

--Me marier!... Malgré moi!... Enfant!...

--Je ne suis pas une enfant, prononça-t-elle gravement, car j'ai essayé de ne pas vous aimer...

Je ne suis pas une enfant, car j'ai mesuré la profondeur de l'abîme qui se creuse entre nous:

Moi qui ne connais pas mes parents, qui ne connais rien au monde, qui ai commencé par appartenir à une caste méprisée entre toutes,--et parfois méprisable, hélas!...

Et vous, comblé de tout ce que l'on désire, de tout ce que l'on ambitionne, de tout ce que l'on envie: titre, naissance, éducation, fortune!...

--Oui, protesta Roger, oui, j'ai un titre et une fortune,--et j'en remercie Dieu, puisque tout cela sera à vous...

Florette secoua le front:

--Non, non, je n'espère pas tant de bonheur... Et, cependant, si mon rêve se réalisait... Si je retrouvais une famille... Si j'étais riche, moi aussi... On prétend que l'argent comble toutes les distances...

Puis, éclatant d'un rire qui sonnait faux et auquel se mêlait une singulière tristesse:

--Est-ce qu'il n'y a pas, dans les livres, de ces histoires d'innocentes créatures vendues à des saltimbanques ou enlevées par ceux-ci, et ne savez-vous pas que toutes les filles sans père ni mère--comme moi--s'imaginent être issues d'un prince et d'une princesse?

--Mon âme, ma chère âme, s'exclama le jeune homme, pourquoi me parlez-vous avec cette amertume?

--Parce que, répliqua-t-elle durement, parce que vous êtes M. le marquis de Saint-Pons et que je suis celle que l'on appelle la Filleule de Lagardère.

Elle sentit sur sa main les lèvres de Roger:

--Vous êtes mon amour, déclara celui-ci avec un accent plein de passion. Vous êtes mon espoir et mon avenir tout entier. Ce que vous prenez pour un rêve, c'est la réalité de votre vie. Mon âge me rend presque libre,--et s'il est nécessaire de lutter pour vous obtenir, je suis prêt.

Ils avaient traversé la demi-lune qui s'étendait devant le pavillon.

Notre héroïne pesa sur le bras de son cavalier:

--N'allons pas plus loin, dit-elle; Jacques va revenir tout à l'heure.

--Oh! de grâce, encore un instant! implora le gentilhomme. Tenez, asseyons-nous sur ce banc. On entend parfaitement d'ici le sifflet du train entrant en gare à Saint-Germain. Ce sifflet nous avertira de nous quitter.

La fillette ne répondit pas...

Mais elle se laissa conduire à un banc qui s'adossait à la lisière de la forêt.

Il y eut un silence entre eux.

Pendant ce silence, un vague bruit se fit entendre derrière le siège rustique sur lequel ils avaient pris place.

Roger se retourna vivement.

Il regarda et ne vit rien.

Cependant les broussailles d'un fourré remuaient.

Mademoiselle Fine-Lame reprit:

--Je ne doute point que vous m'aimiez; mais je ne veux pas qu'il y ait lutte... Etre un sujet de discorde entre le père et le fils!... Le ciel m'est témoin que je préférerais renoncer à vous--et mourir!...

--Ma Florette adorée, repartit le jeune homme, nous n'en sommes pas là, Dieu merci! M. de Saint-Pons est humain, juste et bon. J'irai à lui sans faiblir et je lui déclarerai franchement que je ne puis vivre sans vous. Il m'écoutera sans colère. Nous lui avouerons sans détour ce passé dont vous rougissez comme si vous l'aviez accepté de gaieté de coeur, au lieu de le subir comme un arrêt du destin; nous l'en ferons juge, et je suis sûr...

Notre héroïne l'interrompit brusquement.

Le même bruit venait de se reproduire sur le même point.

Cette fois, c'était la mignonne qui avait tourné la tête...

Et sa main s'allongeait, crispée de terreur, vers le rideau de verdure, totalement assombrie par la nuit, auquel le banc s'appuyait, en même temps que sa voix bégayait, étranglée d'émotion:

--Dans ce buisson... Quelqu'un se cache... Quelque chose a brillé dans l'ombre...

Roger était déjà debout...

Il concentra toute son attention sur l'endroit indiqué...

Tout y paraissait noir et rien n'y bougeait...

Néanmoins il fit un mouvement pour aller s'assurer de ce qui effrayait sa compagne...

Mais celle-ci le retenant:

--Ne me laissez pas seule... Marchons plutôt... Voyez, je suis toute tremblante...

--Comment! avec moi? interrogea le jeune homme d'un ton de reproche.

--Avec vous, répliqua-t-elle, et surtout pour vous... Oh! j'ai confiance en votre courage et en votre force... Mais s'il vous arrivait malheur...

Elle l'entraîna en questionnant:

--Que me disiez-vous tout à l'heure? Ah! oui, je me souviens: vous parliez de mon passé... De ce passé qui m'accuse, qui me condamne, et que je maudis...

--Ce passé, répondit Roger avec chaleur, ce passé que je crois pur, dont vous êtes innocente et dont une délicatesse excessive exagère sans raison les conséquences et la portée, eh bien, ne peut-on pas le fuir?...

Le monde est grand: il y a d'autres pays que la France...

Un seul mot, et nous nous envolons partout où il vous plaira en Europe: plus loin, si vous le souhaitez...

Nous mettrons ainsi les mers et l'espace entre la marquise de Saint-Pons--ma femme--et celle que l'injustice du sort égara un instant hors des hommages dont elles est digne...

--Ainsi, questionna la Filleule de Lagardère en le considérant avec attendrissement, ainsi, pour moi, vous n'hésiteriez pas à briser votre avenir et à abandonner votre patrie?

--Consentez: nous partons demain.

--Et votre père?

--Il pardonnera.

--Vous êtes noble et généreux, murmura-t-elle.

Ensuite, avec une sorte de fierté:

--Mais rien ne me surprend de vous, parce que je me sens capable des mêmes sacrifices et parce que je me suis répété bien souvent que, si jamais les circonstances vous faisaient pauvre et malheureux, tout en me prodiguant,--bonheur inespéré,--tous les trésors et toutes les jouissances de la vie, c'est encore vous que je choisirais entre tous pour vous aimer et vous servir.

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