XII
LES DEUX GASPARDS
Le voyageur et le visiteur étaient en présence.
Ils s'étudiaient du coin de l'oeil comme deux adversaires prêts à croiser le fer.
Me Bouginier n'avait pas une mine bien terrible.
Son habit de drap fin, son pantalon de casimir noir qui découvrait des escarpins vernis, à bouffettes, dénotaient le bourgeois aisé, satisfait et patriarcal.
Il avait une cravate d'une entière blancheur, une chemise de batiste à jabot tuyauté et à manchettes plissées, une chaîne de montre à breloques, un chapeau neuf, et, sous le bras, une serviette de maroquin avec son chiffre estampé en lettres d'or.
Ainsi rasé, ganté, tiré à quatre épingles, l'oeil abrité derrière ses lunettes, il ressemblait à tout le monde, en supposant que tout le monde soit composé de courtiers d'affaires et de souteneurs de procès.
Et, cependant, quelque chose de mystérieux, d'équivoque et de menaçant se dégageait de cet aspect inoffensif à première vue.
Mylord le sentait et s'en inquiétait vaguement.
Mais il n'en laissait rien paraître.
L'ex-officier ministériel n'était pas moins maître de lui-même.
Il éprouvait pourtant une violente secousse.
--Ah ça! se disait-il, est-ce que je rêve?... Ou bien est-ce que mon correspondant de New-York aurait la cervelle à l'envers?... Quoi! ce serait là ce milliardaire qu'il me dépeignait, dans sa lettre, comme une sorte de sauvage, grand, gros, herculéen, bourru, primitif,--de physionomie commune, de manières triviales, de tenue négligée,--une façon de Huron ou de Topinambou à peine adouci aux angles par le frottement de la civilisation?...
L'individu que j'ai devant les yeux est mince, correct, élégant... On dirait un compatriote... N'étaient la couleur de ses favoris, un peu de raideur dans les allures et de froideur dans le regard...
Somme toute, un signalement qui se rapporterait assez à celui de ce Richard Vautier qui a débarqué au Havre avec notre Yankee,--la dépêche que j'ai reçue de cette ville en fait foi,--qui a pris la voie ferrée avec lui pour Paris et qui semble s'être évaporé, comme une fumée, dans le trajet...
Saperlotte! j'y perds mon latin! S'est-on trompé? Suis-je le jouet d'une illusion, la victime d'une erreur ou la dupe d'une comédie?
--C'est vous qui m'avez fait remettre cette carte? interrogea le voyageur.
Bouginier ne répondit pas tout d'abord.
Il roulait de stupéfaction en stupéfaction.
--Allons, bon! pensait-il, de plus fort en plus fort!... Cet étranger, qu'on me représentait comme incapable de dire papa ou maman en français, et qui s'exprime dans notre langue comme un Parisien du boulevard!... On me l'aura changé en route...
Puis, avec un tressaillement intérieur:
--Eh! mais j'y songe... Si, par hasard... On voit parfois des choses si extraordinaires!
--Qui êtes-vous et que me voulez-vous? reprit mylord avec impatience.
L'ex-officier ministériel riposta à la question par une question:
--C'est à l'honorable Samuel Murphy, de New-York, que j'ai l'avantage de parler?
L'autre fit, de la tête, un signe affirmatif.
Me Bouginier insista:
--Frère cadet de feu James-Williams, qui séjourna jadis plusieurs années en Angleterre?
--Son frère. Après? Expliquez-vous et soyez bref. Je suis pressé.
--Je désirerais vivement adresser quelques questions à Votre Grâce.
--Adressez.
--Votre Grâce a-t-elle connaissance d'un voyage que son aîné effectua, de Londres à Paris, voici tantôt vingt ans?
--Oui.
--A-t-elle connaissance de l'un des résultats de ce voyage,--j'entends de la liaison que noua mon dit sieur James-Williams avec une jeune Française, la demoiselle Hélène Ferrand?
--Oui.
--A-t-elle connaissance du résultat de cette liaison,--je veux parler de la naissance d'un enfant du sexe féminin?
--Oui.
La sécheresse de ces monosyllabes ne déconcerta point l'ancien officier ministériel.
Il poursuivit, imperturbable:
--Alors, c'est vous qui avez fait insérer dans les journaux américains une note relative à la disparition et à la fortune de cet enfant?
Le voyageur eut un instant d'hésitation qui n'échappa point à son interlocuteur.
Ensuite il répondit:
--C'est moi.
--Dans ce cas, reprit Me Bouginier, j'estime que vous ne seriez pas fâché d'avoir des nouvelles de mademoiselle votre nièce, et j'accours vous offrir mes services à cet effet...
--Vous?
--N'avez-vous donc pas lu mon prospectus? «Recherches de débiteurs introuvables, de personnes disparues et d'objets égarés.» Il est vrai que miss Flore-Eva n'est pas un débiteur, à proprement parler...
Il ajouta avec une expression narquoise:
--Ce serait plutôt une créancière,--une forte créancière... Vous comprenez: eu égard à l'héritage paternel... En l'espèce, elle rentrerait, de préférence, dans les deux autres catégories; car c'est une personne disparue, et, n'étant qu'égarée, elle n'est point perdue...
--Enfin, vous vous flattez de pouvoir la retrouver...
L'ex-avoué frappa sur sa serviette:
--Je vous l'apporte: elle est ici.
--Ici?...
--Pas dans ce portefeuille. Son âge s'y oppose. Ce n'est plus une poupée, bien sûr...
J'entends: sous la forme de papiers qui constituent son identité...
Voici son extrait de naissance, une copie de son baptistaire, l'acte par lequel sa nourrice, une paysanne de Chatou, «cède et transporte» à trois saltimbanques anglais les droits qu'elle s'imagine avoir sur l'innocente créature...
Examinez. Tout est en règle. La vue n'en coûte rien.
· · ·
Le voyageur avait pris les paperasses qu'on lui tendait et les avait étudiées avec une minutieuse attention.
--En effet, ne put-il s'empêcher de déclarer, ces pièces me paraissent avoir une certaine autorité...
--Dites qu'elles sont d'une authenticité incontestable...
--Soit... Après?... Concluez...
--A vos ordres... Il y a un dilemme... Ou vous avez intérêt à ce qu'on retrouve miss Flore-Eva, ou vous avez intérêt à ce qu'on ne la retrouve pas...
Dans les deux hypothèses, je vous suis nécessaire; plus même: indispensable...
Dans la première, moyennant une somme dont je laisse le chiffre à votre générosité, je vous ramène l'aimable enfant, ou, si vous préférez, je vous conduis vers elle...
--Et dans la seconde?...
--Oh! mon Dieu, ce n'est pas moins simple. La petite a disparu, n'est-ce pas? Eh bien, elle ne reparaît point...
Au besoin, je m'engage à ce qu'elle ne reparaisse jamais...
Jamais, vous comprenez...
Seulement, ce sera plus cher,--beaucoup plus cher...
--Ah çà! s'exclama l'autre, c'est un crime que vous me proposez là!...
L'ex-officier ministériel cligna de l'oeil en souriant:
--J'imagine que je m'adresse à un homme intelligent...
--Bon! fit son interlocuteur avec une menaçante ironie, bon! Et si, moins intelligent et plus honnête que vous ne supposez, je vous prenais par les épaules et je vous jetais à la porte?
Me Bouginier brossa son chapeau du coude avec sérénité.
Le voyageur articula, sans élever la voix davantage, mais d'une façon encore plus nette et plus catégorique:
--Si je vous prenais par la nuque et si je vous lançais par la fenêtre?...
L'ancien avoué épousseta d'une chiquenaude un grain de poussière sur la manche de son habit.
L'autre, dont la colère sourde semblait s'exaspérer de cette placidité goguenarde, accentua, non seulement du ton, mais encore du visage et du geste:
--Ce qui serait mieux, si je vous appréhendais au collet pour vous traîner chez le commissaire de police?...
Bouginier ne perdit rien de son sourire.
Il imprima à son trousseau de breloques un mouvement expressivement gouailleur.
Les fenêtres du salon où avait lieu cette scène étaient ouvertes sur le boulevard.
De celui-ci, les mille bruits d'une après-midi parisienne montaient vers les deux interlocuteurs: allées et venues des passants, roulement des voitures, brouhaha des voix extérieures...
Soudain, une note aiguë jaillit de ce fond confus...
C'était le cri d'un camelot annonçant les journaux du soir:
--Demandez les dernières nouvelles!... Le Mystère de la place de l'Europe!... Avec le signalement de la victime inconnue, le procès-verbal de l'autopsie et les résultats de l'enquête!...
Le voyageur avait fait un pas vers l'ancien homme de loi...
On eût dit que ce cri le frappait, comme une balle, en pleine poitrine...
Il s'arrêta en chancelant. Son front pâlit. Ses traits se contractèrent violemment, en dépit de l'effort auquel il eut recours pour leur imposer le calme...
Aucun détail de ce trouble, de cette émotion n'avait été perdu pour Me Bouginier.
Il reprit du même ton tranquille:
--Me conduire chez le commissaire?... En vérité, ce serait combler le plus cher de mes voeux... Mon premier soin serait, en effet, d'inviter ce magistrat à ouvrir, lui aussi, une enquête immédiate sur quelques points qu'avant de soumettre à son appréciation sagace, j'ai la liberté de déférer à votre jugement éclairé...
D'abord, par quel prodige d'application à l'étude l'honorable sir Samuel Murphy, qui ne savait pas un traître mot de français en quittant son pays natal, est-il parvenu, après une aussi courte traversée, à se servir de notre langue aussi facilement que moi--ou vous?...
Ensuite, comment se fait-il que le signalement réel,--réel, vous entendez?--de ce riche étranger réponde si peu à celui du voyageur de qualité qui me fait le plaisir de me recevoir en ce moment?...
--Vous possédez ce signalement? s'écria l'autre en bondissant.
--Exact comme une photographie... On me l'a expédié de là-bas... Une agence de renseignements avec laquelle j'entretiens commerce d'amitié, d'affaires...
--Oh!...
--Et m'est avis que, si je le communiquais, ce signalement, à la justice, ce serait peut-être jeter une lumière éclatante dans ce ténébreux Mystère de la place de l'Europe, qui révolutionne tout Paris, en même temps qu'aider la police et le parquet à reconstituer la personnalité de la victime, à découvrir le mobile du crime et à en châtier l'auteur...
A cette péroraison significative, le masque de l'auditeur de Me Bouginier revêtit une expression si terrible, que l'ancien avoué recula en s'exclamant d'une voix qui s'embarrassait dans le gosier:
--Si vous me touchez, j'appelle!...
Il ajouta, en se débattant par avance contre une attaque qui lui semblait imminente:
--D'ailleurs, j'ai un ami qui m'attend en bas, dans une voiture, sur le boulevard. S'il m'arrivait quelque chose, c'est lui qui se chargerait d'aller avertir le commissaire.
Mais déjà la figure de l'autre était redevenue aussi immobile et aussi froide que le marbre de la cheminée du salon sur lequel il était allé s'accouder.
Il y eut une pause assez semblable à celles qui ont lieu sur le terrain dans un duel à outrance, entre deux tireurs d'égale force qui se reposent sur les armes avant de recommencer le combat.
Ensuite, le voyageur sonna.
Un domestique parut.
--Je n'y suis pour personne.
--Bien, mylord.
Quand le domestique se fut retiré, mylord désigna un siège au visiteur:
--Gentleman, fit-il, asseyons-nous et causons.