XX
PROVOCATION
On se rappelle que M. de Saint-Pons avait donné rendez-vous à l'actrice à Longchamps, dans l'enceinte du pesage.
Il l'y retrouva, formant le centre du bouquet de la fleur des pois de la haute _gomme_, qui s'épuisait à lui débiter toutes sortes de madrigaux, de _concetti_ et de fadeurs auxquels elle ripostait avec l'insolence de sa verve faubourienne. Roger fendit le cercle brusquement:
--J'ai à vous parler, venez, dit-il tout bas à l'oreille de l'actrice, mais d'un ton impératif et résolu.
--Est-ce donc si pressé? questionna-t-elle.
--Très pressé.
--De quoi s'agit-il?
--De moi, de vous et de deux autres personnes.
--Qui sont?
--Je vous l'apprendrai tout à l'heure.
La jeune femme leva les yeux sur le jeune homme et remarquant le froncement de ses sourcils, le feu sombre de ses prunelles et la colère qu'il s'efforçait de maîtriser:
--Oh! oh! fit-elle, sur quelle note et de quel air me chantez-vous cette romance? Je ne vous ai jamais vu ainsi. Ah çà! il y a donc du nouveau?
Le fils du marquis réitéra:
--Venez.
La comédienne lui prit le bras et demanda:
--Où allons-nous?
--Au-devant de votre complice.
--Mon complice?
--N'est-ce pas ainsi qu'il faut nommer celui qui a joué avec vous l'infâme comédie du pavillon d'Armenonville?...
--On vous a dit...
--On m'a dit, poursuivit Roger dont la voix, quoique contenue, vibrait avec des éclats de menace étouffée, on m'a dit qu'après vous être associée à ce misérable pour me voler mon bonheur, vous étiez encore de moitié avec lui pour essayer de me prendre ma vie... On m'a dit cela, et, si j'étais de la race de ce faux gentilhomme, vous auriez tout à redouter de l'explosion des sentiments que vous m'inspirez... Mais, Dieu merci! si je me sens désarmé devant une femme, quelque vile et quelque criminelle qu'elle soit, je vais pouvoir trouver, du moins, à portée de ma main, une face et une poitrine d'homme...
Sergine le considérait avec plus de curiosité que de frayeur.
Elle poussa un soupir de soulagement.
--De sorte, fit-elle, que vous avez découvert le pot aux roses?... Eh bien, je n'en suis pas fâchée: ça finissait par me peser comme du foie gras sur l'estomac... Par exemple, vous attesterez que ce n'est pas moi qui ai vendu la mèche...
Elle ajouta avec volubilité:
--Pour ce qui est de mon ancien amant, faites-en des copeaux, des boulettes, des miettes, je m'en soucie comme d'une vieille robe. C'est pour vous que je brûlerai un cierge. La colère vous va comme un gant. Vous me trépigneriez un brin que je crierais que c'est pain bénit et que je n'ai que ce que je mérite!...
--Je vous répète, reprit M. de Saint-Pons, que je n'ai affaire qu'à cet homme. Vous devez savoir où il m'attend. Allons, conduisez-moi vers lui. Je suis aussi impatient de le tenir sous mon mépris qu'il a hâte sans doute de me sentir au bout de son épée de spadassin.
Ils avaient marché. On chuchotait autour d'eux. L'actrice s'arrêta:
--Inutile d'aller plus loin.
Roger, qui s'était penché vers l'actrice pour lui parler de plus près, leva la tête vivement...
Il aperçut Marignan...
Celui-ci venait de quitter Florette...
Il s'avançait en fouettant l'air de sa badine...
A sa vue, le jeune homme sembla comme cinglé en plein visage par un coup de cravache...
Ses yeux s'injectèrent; une sorte de congestion monta à son front...
La violence du courroux qu'il s'épuisait à dominer, pour ne pas exciter l'attention de la galerie, était telle qu'il n'entrevit qu'à travers un voile notre héroïne pâle et presque pâmée dans sa voiture. Il dégagea son bras de celui de Sergine.
--Je n'ai plus besoin de vous, dit-il. Allez, et que le ciel vous pardonne!...
La comédienne ne le retint point...
Mais elle murmura en aparté:
--C'est un petit lion!... Quel dommage!... S'il m'avait seulement giflée, je crois que je lui aurais sauté au cou devant tout le monde!
· · ·
On venait de «donner le départ» de la deuxième course.
Les chevaux filaient sur la piste.
La foule ne s'occupait plus que d'eux. Elle était bien loin de l'incident qui l'avait passionnée quelques minutes auparavant, et la curiosité générale galopait en croupe des jockeys aux casaques jaunes, blanches, rouges ou bleues.
Marignan et M. de Saint-Pons s'étaient abordés.
Ce fut le dernier qui prit l'offensive.
--C'est moi que vous cherchez, n'est-ce pas? demanda-t-il avec hauteur.
L'autre fit un signe affirmatif.
Roger continua:
--Soyez satisfait. Me voici. Je vous apporte le moyen de gagner plus vite votre argent...
--Mon argent?...
--Ne vous a-t-on pas payé pour me tuer demain?
Le spadassin ne s'attendait point à cette attaque. Il blêmit et se mordit les lèvres:
--Ah! ricana-t-il, vous savez...
Le jeune homme appuya:
--Je sais tout.
Il ajouta:
--Et celle que, si je ne m'abuse, vous aviez, il n'y a qu'un moment, l'impudence de salir de votre contact, celle-là apprendra tout à l'heure comment elle a été lâchement et indignement trompée.
Ces paroles de M. de Saint-Pons touchèrent Marignan en plein coeur.
Quelque chose de terrible passa sur sa physionomie blafarde.
Il fit un pas en avant, de manière à toucher presque son interlocuteur, et, d'une voix assourdie par une rage froide:
--Puisque vous savez tout, gronda-t-il, vous devez savoir aussi que je ne suis pas un adversaire à dédaigner.
--A dédaigner sur le terrain, non; mais à mépriser toujours et partout, repartit Roger d'un ton glacial.
A cette sanglante insulte, les doigts de Marignan se crispèrent sur sa badine...
Il eut l'idée de s'élancer sur le fils du marquis...
Celui-ci se croisa les bras et brava le choc,--impassible...
MM. de Kéraval et de Montaran avaient suivi M. de Saint-Pons et ne perdaient, à quelques pas, aucune des phrases de l'explication...
Ils intervinrent à propos...
--Monsieur, dit brusquement le général au spadassin, je vous conseille de vous modérer, autrement je serais obligé de requérir les gardiens de la paix...
--Et puisque notre ami, poursuivit Montaran, consent, s'obstine, si vous voulez, à se rencontrer avec vous, voici nos cartes: nous attendrons ce soir, chez moi, les personnes que vous aurez chargées de vous représenter.
L'aventurier saisit les cartes d'une main tremblante.
Puis, d'un air de défi:
--A demain, messieurs, à demain donc!
Il s'éloigna, grinçant des dents sous sa moustache.
Roger se retourna vers ses compagnons:
--Mes chers amis, le reste vous regarde. Agissez comme vous l'entendrez. Ce que vous ferez sera bien fait.
Il cherchait quelqu'un des yeux...
Ce quelqu'un, c'était Florette...
Il était impatient de courir à elle; de lui crier avec toute son âme combien on les avait trompés, combien il avait souffert, et de lui demander pardon,--pardon à deux genoux...
La jeune fille avait disparu...
Et sa voiture demeurait vide!...