‹ La filleule de Lagardère; II L'héritièreChapitre 23 sur 34 · XIX

XIX

A LONGCHAMPS

Pour ces courses de Longchamps, on est réduit à dire toujours la même chose, parce que c'est toujours la même chose.

Qui en a vu une les a vues toutes.

Celles auxquelles nous voici rendus, à la suite de quelques-uns de nos personnages, ne différaient point des autres: _sportsmen_--par goût ou par _genre_--portant au revers de l'habit la même fleur ou le même carton: _merveilleuses_ et _muscadines_ tenant dans la même main crispée le même sceptre de la mode; _turfistes_ lançant sur la piste les produits des même écuries; Aspasies de la république athénienne étalant à la véridique lumière du soleil le même sourire fixé par la peinture; badauds se bousculant le long du cordeau et regardant avec les mêmes yeux écarquillés d'envie duchesses et cabotines, grandes dames et petites dames, diamant et strass, perles fines et perles fausses,--c'étaient les mêmes figures connues, opiniâtres, inamovibles, sur lesquelles on n'apercevait d'autres métamorphoses que celles que fait subir le temps.

Nous ne décrirons donc point ce fouillis de noms et de sobriquets sonores, d'étoffes et de couleurs chatoyantes, d'ombrelles chargées de plumes ou ruchées de dentelles.

Nous nous bornerons à copier, sur le carnet du _reporter_ Max de Furetière, parmi les notes destinées à paraître le lendemain dans le journal «le mieux renseigné» de Paris, cette mention particulièrement flatteuse pour celle qui en était l'objet:

«Parmi les privilégiées qui ont le don d'être le point de mire des lorgnettes et de l'attention de tous, à côté de madame de X..., en bleu céleste, de madame de Y..., en maïs clair, et de madame de Z..., en rose thé, citons miss Flore-Eva Murphy, la nièce de l'opulent Américain dont nous avons été le premier à annoncer la présence dans nos murs, et dont la fortune absurde, impossible, écrasante, atteint un chiffre qui ne s'écrit pas.

»Cette héritière, qui se prodigue beaucoup dans le monde depuis quelque temps, à la grande admiration de ces messieurs et à la plus grande jalousie de ces dames, était fort remarquée par nombre de raisons.

»D'abord, parce qu'elle était seule,--ce qui pouvait paraître assez extraordinaire à ceux qui ignorent la liberté dont jouissent les jeunes filles en Angleterre et aux Etats-Unis, et qui ne savent point que l'honorable sir Samuel, oncle et tuteur de cette charmante personne, est retenu au logis par son état de santé depuis son arrivée parmi nous.

»Ensuite parce qu'elle se montrait plus en beauté que jamais.

»Enfin, à cause de sa toilette, qui éclipsait toutes les autres.

»Robe de faille lilas tendre, le corsage taillé en frac, à boutons d'acier, se croisant sur un grand gilet Louis XV en satin grenat, se relevant en basques par derrière avec parements et retroussis en pareil; première jupe, de même nuance que le corsage, retroussée sur une seconde de même étoffe que le gilet; tricorne en feutre gris garni d'une plume blanche; ombrelle-canne pompadour assortie, avec noeuds et rubans grenats.

»Avons-nous besoin d'ajouter que ce costume sortait des ateliers de Wurtz, l'inimitable, le sans rival, le fameux des fameux?

»Fournisseur des cours étrangères. Rue Royale, au coin du faubourg Saint-Honoré. Envoyer le contour du corps pris sous les bras, la longueur du dos, la largeur de la poitrine et la mesure des hanches au plus fort.»

Dans la matinée de ce dimanche, le faux Yankee était entré chez notre héroïne.

--Ma chère Eva, lui avait-il dit, vous n'avez pas oublié que, selon votre désir et selon ma promesse, c'est demain soir que nous partons... Eh bien! s'il vous plaît de faire vos adieux à cette société parisienne que nous allons quitter pour longtemps sans doute...

--Oh! oui, avait interrompu Florette; oh! oui, pour longtemps, n'est-ce pas?...

--Pour toujours, si telle est votre volonté, mon enfant... S'il vous plaît de voir encore une fois ce monde que, assure-t-on, l'on ne retrouve nulle part, allez aujourd'hui à Longchamps. Les journaux annoncent que la réunion y sera fort brillante. J'aurais été moi-même heureux de vous servir de cavalier, mais les soins à donner aux préparatifs de notre voyage...

· · ·

Il ressortait du plan du pseudo-Samuel de tenir ce langage à la _Filleule de Lagardère_.

Il n'eût point parlé ainsi, du reste, que celle-ci se fût rendue tout aussi bien aux courses.

Elle aussi, elle avait appris par les journaux que «tout-Paris assisterait à cette solennité hippique», et l'instinct--qui n'est pas seulement la qualité des policiers, mais pareillement le privilège des amoureux--lui avait soufflé que dans ce «tout-Paris» elle rencontrerait Roger...

Roger et cette _femme_!...

Or, elle voulait se trouver une dernière fois face à face avec le jeune homme...

Elle voulait braver sa rivale...

Et, pour y réussir, elle voulait être belle...

De là cette toilette excentrique, que le couturier en renom lui avait apportée la veille et qui ne pouvait manquer d'attirer les regards.

En s'habillant, la pauvre enfant avait la mort dans l'âme...

Elle l'avait sur le visage quand elle était sortie de l'hôtel dans cette voiture qui avait failli écraser Jacques Perrin...

Oui, mais en arrivant à Longchamps, redevenue maîtresse d'elle-même par un effort surhumain, elle avait imposé un masque d'indifférence hautaine au mal affreux qui lui rongeait le coeur.

Et le _reporter_ Max de Furetière avait eu raison de l'écrire: jamais elle ne s'était montrée plus en beauté.

Marignan, qui la guettait du haut de l'escalier des tribunes, fut positivement ébloui.

Il attendit que la curiosité universelle, dont tout d'abord Florette avait été l'objet, se fût reportée sur la première course qui commençait; puis, caressant sa moustache d'une main, tandis que de l'autre il jouait avec sa badine-cravache, il se dirigea vers la mignonne.

Depuis leur entrevue nocturne au pavillon d'Armenonville, il n'avait pas adressé la parole à celle-ci.

On avait, il est vrai, remarqué son insistance à se présenter partout où elle se produisait; mais il se contentait de la saluer, sans l'aborder, et cette discrétion affectée n'avait pas peu contribué à faire siffler aux langues subtiles «qu'ils cachaient leur jeu, tous les deux.»

Cette fois, il s'approcha résolument de la jeune fille, et s'inclinant avec respect:

--Miss Eva, interrogea-t-il, m'accordera-t-elle la faveur de quelques minutes d'entretien?

De la voiture où elle trônait, la _Filleule de Lagardère_ laissa tomber sur lui un regard étonné, et, d'un ton qui n'était rien moins qu'engageant:

--Un entretien?... Avec moi?... Ici?

--Ici, et veuillez croire que les circonstances qui me commandent de vous exprimer ce désir vous ordonnent de l'accueillir dans votre intérêt immédiat...

Notre héroïne répéta avec un sourire amer:

--Mon intérêt?... Ah! oui, je comprends... Vous avez donc quelque nouvelle trahison à m'annoncer?

L'autre prit un air pénétré:

--Vous me reprochez cruellement ce que je considère comme un devoir accompli, comme un service rendu... Cependant j'irai jusqu'au bout... Il faut que vous soyez prévenue de la plaisanterie de mauvais goût dont vous allez être victime...

--Comment?...

--M. de Saint-Pons...

Florette l'interrompit brusquement:

--Que m'importe M. de Saint-Pons?... Cet homme est mort pour moi... Je défends qu'on en parle...

--J'obéis... Et, puisque ma présence semble éveiller un souvenir pénible, je m'éloigne, mademoiselle... Mais, auparavant, permettez à un ami dévoué, quoique méconnu, de vous donner un conseil--dicté par le soin de votre dignité...

--Lequel?...

--Retournez à l'hôtel...

--Hein?...

--Quittez cette pelouse... N'attendez pas un instant de plus... Je vous en prie...

--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?...

--Parce que...

Puis, s'interrompant à son tour:

--Ah! mon Dieu, il est trop tard!...

--Qu'est-ce donc?...

--Ne regardez pas de ce côté!... C'est odieux!... Le ciel m'est témoin que je brûlais de vous épargner cet affront!...

Il se produisait, en effet, un certain brouhaha dans la foule...

Un murmure de surprise courait le long des tribunes, et une sorte de houle faisait osciller les promeneurs, dont le front s'ouvrait comme devant une proue...

Et, dans l'espace vide, Sergine Gravier s'avançait au bras de Roger...

Sergine Gravier, habillée exactement de la même façon que mademoiselle Fine-Lame: même étoffe, même couleur, même coupe, mêmes garnitures de robe, même coiffure originale, mêmes gants et mêmes bijoux, même ombrelle-canne enrubannée...

Les yeux allaient de l'une à l'autre des deux jeunes femmes...

Les commentaires se déchaînaient de toutes parts...

On ricanait...

En se sentant l'objectif de toute cette rumeur, en reconnaissant M. de Saint-Pons et en devinant sa rivale sous ce costume identique au sien jusque dans les moindres détails, Florette--qui s'était levée dans sa calèche pour mieux voir--éprouva quelque chose d'inexprimable et d'inouï: on eût dit que les doigts brutaux d'un tortionnaire élargissaient la blessure de son pauvre coeur déjà si brisé et si meurtri, pour y enfoncer une pointe de fer rougie au feu.

Sous ce martyre atroce, toute vaillance et toute force l'abandonnèrent et elle se laissa aller en arrière, en battant des paupières pour ne plus apercevoir la foule, Roger, la comédienne, et en murmurant dans un spasme de honte et d'indignation:

--Oh! cette fille! cette fille!...

--Ne l'accusez pas, repartit Marignan rapidement. Elle n'a fait que se prêter à ce qu'a exigé son amant...

--Oh!...

--C'est cet amant qu'il faut haïr; c'est cet amant qu'il faut punir...

Il ajouta avec un geste significatif:

--Je me charge de ce soin...

--Vous!...

--Oui, moi, moi qui vous aime!...

Notre héroïne n'entendit pas ces derniers mots...

De ce que venait de lui dire son interlocuteur, elle n'avait saisi que ceci: c'est qu'il parlait de «punir» Roger...

Et comme il semblait se préparer à la quitter:

--Où allez-vous? balbutia-t-elle.

Le jeune homme retroussa sa moustache:

--Je vais, répondit-il d'un ton bref, demander raison à ce jeune monsieur de l'offense qu'il vous a faite.

--Et de quel droit?...

L'autre eut un beau mouvement chevaleresque:

--Du droit que tout galant homme a de protéger une femme contre ce qui lui paraît un outrage...

· · ·

Vous avez compris que toute cette scène avait été élaborée de longue main par les intéressés pour achever de détacher mademoiselle Fine-Lame de M. de Saint-Pons et pour amener entre celui-ci et le spadassin une rencontre qui ne pourrait manquer d'être fatale au fils du marquis.

Le couturier pour dames, dûment récompensé, avait fourni à ce complot l'appui de ses ciseaux sans pareils.

De là cette similitude de toilettes qui blesserait la mignonne comme une suprême injure, et à propos de laquelle Marignan--improvisé cavalier servant et vengeur de la jeune fille--exigerait de Roger des explications qu'il saurait bien faire dégénérer en querelle.

Le spadassin serait hautain et agressif; notre jeune amoureux _s'emballerait_; il provoquerait sans doute le redresseur de torts...

Celui-ci mettrait, de cette façon, l'opinion de son côté, et personne ne plaindrait le jeune fou d'avoir payé de sa vie les légèretés de sa conduite...

Mais ce que n'avaient prévu ni l'ami Dick, ni Bouginier, ni Marignan, c'était l'intervention de mademoiselle Juliette.

La femme de chambre avait trouvé M. de Saint-Pons chez Doyen, l'avait fait appeler dans un cabinet voisin de celui où il déjeunait avec le duc de Montaran et le vaudevilliste Verdier, et là, à brûle-pourpoint:

--J'ai un secret à vendre. Voulez-vous me l'acheter?

--Combien?

--Ce que vous jugerez qu'il vaut. Ecoutez-moi de vos deux oreilles. Ce sera comme dans les baraques de la foire au pain d'épice: vous payerez en sortant si vous êtes content.

Et elle lui avait conté la trame qui les avait enveloppés, mademoiselle Fine-Lame et lui, dans ses plis tissés avec une simplicité si habile,--tout, depuis les lettres anonymes qu'ils avaient reçues en même temps, depuis le piège où on les avait attirés tous les deux au pavillon d'Armenonville et depuis ce qui s'était passé, ce soir-là, entre notre héroïne et Marignan, dans le bosquet, en face de la fenêtre éclairée qui encadrait la comédie jouée par Sergine, jusqu'à l'entretien que l'actrice avait eu, le matin même, avec son ancien amant et jusqu'à l'affaire que ce dernier devait chercher au jeune homme, aux courses!

Lorsqu'elle eut terminé:

--Ah! les misérables! les misérables! s'écria Roger, livide. Pauvre Florette et pauvre moi!...

Puis, avec colère, à la camériste:

--Pourquoi ne m'as-tu pas averti, dès le premier jour, de cette exécrable machination?...

--Ah! dame! c'est que le premier jour vous ne m'auriez donné guère plus d'une douzaine de louis, tandis qu'à présent, vous ne me refuserez pas les trois mille francs dont j'ai besoin pour m'établir.

Le jeune homme lui jeta son portefeuille.

Il rentra ensuite dans le cabinet où l'attendaient ses deux compagnons, et s'adressant à M. de Montaran:

--Duc, deux mots, je vous prie... Vous permettez, mon cher Verdier?...

--Comment donc! fit le vaudevilliste en prenant un journal. Je m'enfonce dans les papiers publics. Echangez vos confidences.

M. de Saint-Pons tira Montaran à l'écart:

--J'ai, reprit-il, un service à réclamer de vous. Je me battrai probablement demain matin...

--Un duel?... Demain matin?... Et vous ne nous en aviez pas parlé?

--Je viens d'apprendre tout à l'heure seulement que cette rencontre est inévitable. Voulez-vous me servir de témoin? Je compte prier le général de Kéraval de se joindre à vous pour m'assister...

--Mais le motif de cette affaire?...

--Je vous l'expliquerai ce soir ainsi qu'au général...

--Le nom, au moins, de votre adversaire?...

--Un certain M. Marignan...

--Cet aventurier qu'on prétend un peu escroc et légèrement rufian? Que diable! on ne se bat pas avec de pareils drôles!...

--On se bat avec ceux que l'on hait et je me battrai avec cet homme.

--C'est votre volonté?

--Inébranlable.

M. de Montaran redevint sérieux.

--Alors, poursuivit-il, je dois vous prévenir que ce gentilhomme de sac et de corde passe pour être également redoutable à l'épée et au pistolet, et qu'il a fait du tir et de l'escrime un art, presque un métier...

--On me l'a dit, et c'est ce que nous verrons demain.

La voix était nette, le regard calme, le visage tranquille. Le duc n'insista plus. Il tendit la main à Roger:

--C'est bien. Je suis tout à vous. Disposez de moi: que faut-il faire?

--Eh! nous rendre aux courses, d'abord, comme nous l'avions projeté.

--Soit. Partons. Venez-vous, Verdier?

Le vaudevilliste posa son journal sur la table et se leva:

--A vos ordres, messeigneurs... Et, cependant, j'étais en train de lire un article joliment intéressant... Un article dans lequel un monsieur, qui n'est pas encore à Charenton, affirme que notre charmante Sergine Gravier est une grande comédienne...

--Ce monsieur a raison, déclara M. de Saint-Pons avec une gravité amère. La personne dont il s'agit est, en effet, une très grande comédienne. J'en suis convaincu par expérience. Le malheur est, mon cher Arsène, qu'elle ne joue pas que vos pièces.