‹ La filleule de Lagardère; II L'héritièreChapitre 32 sur 34 · XXVIII

XXVIII

COMMENCEMENT DE LA FIN

En quittant le Tortoni de Pantin-la-Guenille, le faux Samuel avait retrouvé son coupé à l'endroit où il l'avait laissé et avait donné l'ordre à Jim de retourner sur-le-champ à l'hôtel.

En rentrant chez lui, le _gentleman_ s'était informé de sa nièce.

Il lui avait été répondu que, revenue des courses, miss Eva s'était retirée dans son appartement en recommandant que personne ne vînt l'y déranger avant le lendemain matin.

--C'est cela, avait pensé Richard, elle est agitée, elle souffre; elle a besoin d'être seule, afin de cacher à tous les yeux les dernières convulsions d'une tendresse qui se débat contre la fierté blessée, contre l'affront reçu, contre la colère et la haine envahissantes. Assurément, ce qui a dû se passer aux courses aura porté le coup suprême à cette tendresse. Le départ, le voyage, l'absence feront le reste...

· · ·

Le lendemain, à la première heure, il avait quitté _Murphy-House_ pour vaquer, dans Paris, à différentes démarches, dont la moins importante n'était pas de réaliser à la Banque et chez nos principaux financiers les magnifiques résultats de la liquidation de la fortune des frères Williams et Samuel.

Tout lui avait réussi à merveille.

Par contre, une nouvelle renversante lui était réservée au retour:

Miss Eva avait disparu!

Dans la matinée, mistress Simpson avait crié, par une fenêtre, aux domestiques étonnés, qu'elle était enfermée dans le cabinet de toilette de sa jeune maîtresse et que l'on prévînt sir Samuel que celle-ci s'était échappée de l'hôtel, la veille au soir.

On attendait les ordres de «mylord» pour rendre la liberté à la duègne, en faisant ouvrir par un serrurier l'appartement de notre héroïne.

--Qu'on enfonce les portes! avait commandé l'ami Dick, au paroxysme de la surprise et de la fureur.

On avait obéi.

L'Anglaise, délivrée, avait expliqué--en ayant soin, toutefois, d'omettre certains détails la caractérisant--ce qui avait eu lieu entre elle et la mignonne.

Comme elle achevait son récit, le valet de chambre Thompson avait remis une carte au pseudo-Yankee.

--Cette personne, avait-il dit, insiste pour parler sur-le-champ à Son Honneur.

Le _gentleman_ avait jeté les yeux sur la carte.

Puis, bondissant sous l'éperon d'une stupéfaction nouvelle:

--Roger de Saint-Pons!... Lui vivant!... Sur mon âme, est-ce que je rêve?...

· · ·

C'était le jeune homme, en effet.

· · ·

On l'avait introduit dans un salon du rez-de-chaussée, où Richard descendit le rejoindre.

Il y eut un salut échangé, semblable à celui de deux adversaires sur le terrain.

Ensuite le fils du marquis parla vivement, comme si sa parole eût arrêté un geste de violence:

--Monsieur, commença-t-il d'un ton où vibrait malgré lui le courroux contenu, monsieur, si je n'écoutais que ce que j'ai souffert par vous, j'aurais un compte sévère à vous demander du piège tendu à deux enfants dont le seul crime était de s'aimer...

Mais vous êtes le tuteur, l'unique parent de celle dont j'ai juré de faire ma femme...

Ce titre, qui vous crée sur elle des droits que je ne saurais contester, en même temps qu'il vous impose des devoirs que vous eussiez dû mieux remplir--ce titre m'oblige à une réserve dont je m'efforcerai de ne point me départir...

Je ne chercherai donc pas à découvrir dans quel but vous et votre complice--et celui-là, ce Bouginier, n'est pas, Dieu merci! couvert par les mêmes immunités que vous--vous aviez imaginé...

--Pardon! interrompit nettement le faux Américain; puisque vous savez tout, il me semble inutile de revenir sur le passé. Causons du présent, n'est-ce pas? Et, avant que je vous demande, à mon tour, où vous avez dessein d'en venir, permettez-moi de vous féliciter...

--Me féliciter?...

La voix du _gentleman_ devint mordante:

--Eh! oui: de l'heureuse issue de la rencontre de ce matin...

--Je comprends tout votre étonnement, répliqua le jeune homme avec la même ironie; vous ne vous attendiez pas à me revoir...

--C'est-à-dire que je ne l'espérais plus...

--Eh bien, il faut en prendre votre parti, cette rencontre n'a pas eu lieu...

--Vraiment?... C'est donc la mode, en France, que ces querelles publiques finissent par des excuses?... Je croyais, cependant, votre adversaire décidé à n'en accepter d'aucune sorte...

M. de Saint-Pons demeura calme:

--Mon adversaire, répondit-il, n'a plus rien à démêler avec ce qui est de mode ici-bas...

--Comment?...

--Mon adversaire est mort.

--Mort!...

--Puni par celle qu'il vous avait aidé à tromper. Cette fois, malgré toute la puissance qu'il avait sur lui-même, l'ami Dick ne put retenir ce cri, qui jaillit, vibrant et strident, de ses lèvres:

--Ma nièce!... Eva!... Elle a frappé cet homme!...

--Dans un combat consenti librement par le misérable, et dont la loyauté, certifiée par quatre témoins, ne saurait être mise en doute...

Et, rapidement, éloquemment, exaltant avec émotion, avec enthousiasme, cette héroïque résolution, ce mâle courage de la jeune fille, qui n'avait pas hésité à exposer sa vie pour sauver celle de l'homme aimé, Roger avait raconté à son interlocuteur, précipité de choc en choc et d'effarement en effarement, Roger avait raconté, disons-nous, tout ce qu'il avait appris des événements de la veille par le fidèle Népomucène Briquet: la provocation sanglante jetée à la face du spadassin; les différentes phases de ce duel nocturne, romanesque, incroyable; le coup qui l'avait terminé, et l'agonie de Marignan, qui ne voulant pas mourir sans vengeance, avait dévoilé les intérêts criminels qui l'unissaient à Bouginier...

L'autre l'écoutait en s'ingéniant à dominer les sentiments de stupeur, de rage et de désespoir insensés que ce récit soulevait en lui...

Quand le narrateur s'arrêta, il y eut un instant de silence...

Le faux Samuel étouffait...

Il alla à une fenêtre, l'ouvrit, exposa son front brûlant à la fraîcheur du dehors et respira avec bruit une ou deux bouffées d'air...

Ensuite, revenant à Roger:

--Après cette belle équipée, reprit-il avec amertume, c'est probablement chez vous, monsieur, que s'est réfugiée votre maîtresse.

--Vous nous calomniez tous deux, repartit vivement le jeune homme. En quittant Suresnes, miss Eva s'est fait conduire à la maison des _Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges_, rue des Missions, où elle a trouvé un asile et d'où elle ne sortira qu'avec le nom et le titre de marquise de Saint-Pons.

Il ajouta en se levant:

--Maintenant, il me reste à savoir comment je dois prendre congé de vous. Cette démarche n'avait qu'un but: solliciter un consentement que la loi me contraint à vous demander... Donc, voulez-vous que votre pupille soit ma femme?... Si vous accueillez ma requête, nous nous efforcerons d'oublier le passé et de ne voir en vous qu'un parent, sinon un ami... Dans le cas contraire...

Un regard, un geste menaçants complétèrent sa pensée. Le _gentleman_ ne sourcilla point. Il était redevenu correct, froid, un peu hautain:

--Avez-vous réfléchi, répliqua-t-il, que vous n'avez pas qualité pour m'interroger? C'est à votre père qu'il appartient de m'adresser une pareille demande. Que M. de Saint-Pons me fasse l'honneur de se présenter ici; qu'il me répète ce que je viens d'entendre de vous; c'est à lui que je me réserve de répondre catégoriquement.

--Soit, vous recevrez demain la visite du marquis.

--Je l'attendrai quand il lui plaira de me la rendre.

· · ·

Lorsque Roger eut disparu après un: «_Au revoir!_» plein de sous-entendus énergiques:

--Oh! oh! gronda Richard Vautier, il ne craint point de m'indiquer la retraite de celle que nous nous disputons, qu'il prétend m'arracher, et qu'il salue déjà, dans sa folle présomption, du titre et du nom de marquise de Saint-Pons,--titre maudit, nom abhorré, qu'elle ne portera jamais, moi vivant!... Et, avec cela, il me laisse vingt-quatre heures devant moi!... C'est plus qu'il ne me faut pour réussir!...