II
ROSINE ET BARTHOLO
Notre héroïne n'avait pas dépouillé son costume de cavalcade.
Comme son gilet d'armes, autrefois, alors qu'elle appartenait, à titre de _première épée_, au théâtre des _Dislocations-Amusantes_, son amazone de drap noir moulait son buste, si finement assis sur les hanches et si riche, au corsage, en provocantes rondeurs.
Ses joues, sous le treillage de son voile, montraient des teintes rosées produites par l'animation de la course ou par une joie intérieure.
Ses cheveux magnifiques ondoyaient sous son chapeau, dont la plume se relevait avec des crâneries mousquetaires.
Somme toute, le bonheur aidant, elle était plus belle que jamais.
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L'Angleterre est un pays où les femmes font des miracles à cheval.
Pendant son séjour sur cette terre des plus hardies et des plus gracieuses _sportwomen_, au temps de ses succès et de la splendeur des frères Snail, la fillette avait pris les leçons d'équitation dont il ne lui fallut que quelques heures de manège pour se ressouvenir.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au Bois, sur Ralph ou Ketty lancés au galop de charge, on l'admirait,--comme partout.
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Regardez par nos rues et sur nos boulevards.
Combien de Gothons décrassées par le flot d'or du Pactole ont l'air d'avoir passé aux Oiseaux ou au Sacré-Coeur une jeunesse qui s'est écoulée dans une mansarde ou dans une loge de concierge!
Mademoiselle Fine-Lame était supérieure à la plupart de ces parvenues de la fortune ou de l'amour.
Elle avait reçu au couvent une de ces éducations susceptibles de faire aussi bien une femme du monde qu'une femme de foyer.
Aussi, lorsqu'elle s'était montrée au Bois, pour la première fois, avec le riche Américain et dans la calèche de celui-ci, n'y avait-il eu qu'une voix pour célébrer sa souveraine aisance à porter sa récente fortune et les modes de la saison.
Ce jour-là, Roger de Saint-Pons, qui avait appris par son père la transformation de Florette en miss Eva et qui avait, lui aussi, senti son coeur s'ouvrir à toutes les espérances,--Roger qui cherchait par tous les moyens à retrouver sa bien-aimée,--Roger qui chevauchait au milieu de la foule des promeneurs, avait croisé la voiture de l'Américain.
Le jeune homme avait salué.
La jeune fille avait rougi.
Le pseudo-Samuel, qui accompagnait notre héroïne, s'était aperçu de ce double mouvement.
De suite il avait flairé amoureux sous roche.
Malheureusement, il ne lui était point facile de surveiller hors de chez lui les faits et gestes de la mignonne.
Toute rencontre fortuite avec quelque citoyen des Etats-Unis ayant présents à la mémoire les traits du véritable Murphy, devant nécessairement entraîner la découverte de la substitution opérée et mettre la justice sur la trace du crime commis, Richard Vautier--rendons-lui ce nom pour un moment--s'était imposé une retraite presque absolue dans laquelle il attendait avec une impatience fébrile que la réalisation de la fortune de sa victime lui permît de quitter Paris et de se fixer en province, ainsi que nous l'avons entendu en dénoncer l'intention.
Au cours de cette attente, de cette séquestration forcée, ne pouvant accompagner la jeune fille lorsqu'elle sortait, il la faisait suivre par Jim et espionner, jusque dans ses moindres démarches, par le reste des serviteurs dont il l'avait entourée.
L'aimait-il donc?
Nous ne savons.
Toujours est-il qu'il la désirait avec emportement, avec frénésie, avec rage, et qu'il la voulait tout entière: corps et âme.
Tout en lui s'allumait surtout à cette idée qu'elle pût appartenir à un autre.
Jugez s'il se mangeait le coeur pendant les promenades matinales de Florette!
Il avait, en effet, deviné que, si quelque Almaviva rôdait autour de la Rosine dont il s'était constitué le Bartholo, si celle-ci correspondait à la flamme déclarée du galant, c'était à ce moment, dans les allées du Bois, qu'ils devaient se rejoindre tous deux et se parler.
De là les instructions données au groom et le rapport de ce dernier.
Notre héroïne était loin de se douter de la tempête qu'elle avait soulevée chez «l'ami Dick.»
Elle n'avait guère vu en lui qu'un parent affectueux et dévoué, qui s'ingéniait à satisfaire toutes ses fantaisies et semblait n'avoir pris à tâche que de la rendre la plus heureuse des pupilles dans le plus nouveau des mondes possibles, et elle lui rendait en sincère reconnaissance ce qu'il lui prodiguait de soins, d'attentions et de bontés.
En ce moment, du reste, où il venait d'acquérir la certitude que Rosine était d'accord avec Almaviva pour essayer de le tromper et où il se sentait tenaillé par les cruelles morsures de la jalousie, le faux oncle montrait à sa prétendue nièce un visage calme, digne et paternel.
Quand la jeune fille lui tendit son front avec une expression naïve, il n'eut aux lèvres qu'un insensible et imperceptible frémissement.
Et ce fut de son ton le plus ordinaire qu'il la salua de cette phrase habituelle de tous les jours:
--_Good morning_, ma chère Eva! Avez-vous fait une bonne excursion?
--Excellente. Le Bois était charmant, ce matin. Je m'en suis donné à coeur-joie de galoper à travers le grand air, la verdure, le soleil et les chants d'oiseaux.
Bartholo sourit avec bonhomie.
--Voilà, reprit-il, qui a dû vous aiguiser furieusement l'appétit, et j'imagine que vous ferez honneur au _breekfast_...
Rosine sourit à son tour, et, rougissant légèrement derrière son sourire:
--Vous vous trompez, mon cher oncle...
--Comment?
--J'avais faim au cours de ce que vous appelez mon excursion; je passais devant la Laiterie; j'y suis entrée et je m'y suis réconfortée d'une tasse de crème et d'un ou deux petits pains de seigle...
--Et ce _lunch_ était confortable?...
--Exquis; si bien...
--Si bien?...
--Si bien que je vous demanderai la permission de ne me mettre à table que pour vous tenir compagnie...
Le prétendu Yankee riait toujours:
--_All right_! déclara-t-il, voici qui tombe à merveille. J'ai moi-même déjeuné en vous attendant. Car, ceci soit dit sans reproche, votre promenade n'a pas duré moins de quatre heures. Avais-je donc tort de la baptiser une excursion? Ne serait-ce pas plutôt un voyage?...
--Monsieur... commença la mignonne, embarrassée.
--Oh! je ne vous gronde pas, mon enfant! poursuivit l'autre avec une persistante douceur. La jeunesse a besoin de mouvement, d'exercice et d'une certaine indépendance qui n'est peut-être pas dans les moeurs françaises, mais que, chez nous, en Amérique, nous laissons volontiers à nos femmes, à nos filles, sans avoir l'occasion de nous en repentir. D'ailleurs je suis persuadé que, hors de ma présence, vous ne faites rien qu'une miss de votre franchise ne puisse avouer hautement, et qui ne demeure en deçà des limites de la convenance...
Sa voix n'avait pas la moindre inflexion ironique; mais son oeil, sournois sous ses caresses, étudiait le visage de notre héroïne.
Celle-ci ne possédait point l'aplomb de la Rosine de Beaumarchais.
Un flot de pourpre monta à ses joues, et ses paupières s'abaissèrent pour voiler le trouble de son regard.
Son interlocuteur continua, sans paraître remarquer ce désarroi:
--Aussi bien, au lieu de descendre dans la salle à manger, nous resterons ici, à causer, s'il vous plaît...
Il ajouta:
--A causer de choses sérieuses.
Puis, comme les yeux de Florette l'interrogeaient avec un soupçon d'inquiétude:
--Rassurez-vous. Je serai bref et je tâcherai de ne pas vous sembler ennuyeux. Ce sera l'affaire de dix minutes. Après quoi, je m'empresserai de vous rendre la clef des champs.
--Oh! mon oncle! protesta mademoiselle Fine-Lame, je serai toujours heureuse de vous entendre.
Et elle ajouta résolument:
--J'ai moi-même une confidence des plus importantes à vous faire...
--Vraiment?... Eh bien, parlez, ma chère nièce... Je vous écoute...
--Non... Vous d'abord... Je vous en prie...
Elle déposa sa cravache sur un meuble, ôta ses gants et son chapeau, et s'assit dans un fauteuil,--curieuse, attentive, émue.
L'ami Dick se promenait de long en large dans le salon.
A un moment, il s'arrêta devant la jeune fille et lui demanda brusquement:
--Eva, n'avez-vous pas envie de vous marier?