‹ La Fiole de CagliostroChapitre 4 sur 10 · Scène IV.

Scène IV.

CHAMPRIGAUX, LA BARONNE DE MURVILLE.

(Champrigaux va au devant d’elle et lui offre son bras.)

LA BARONNE.

Air : Quand on est fille. (Du Cheval de Bronze.)

Mon bras, du vôtre

Implore ici le secours ;
Et l’un de l’autre,
Mon cher, soutenons les vieux jours.
Où donc, hélas ! est le beau tems,
Où je courais dans les champs,
Plus rapide que le vent ?
À présent,
Je veux courir, je ne puis pas,
Je chancelle à chaque pas ;
Alors j’enrage tout bas
Mais ce qui me fait grand plaisir,
Oui, je peux en convenir,
C’est que vous étiez jeune aussi,
Et que vous avez vieilli…
Point de colère ;
Mon cher ami, tout comme moi,
Du tems sévère
Sans peine subissez la loi :
Si nous gardons au fond du cœur
Le souvenir enchanteur
Des beaux jours
Et des amours,
Si nous conservons la gaité,
L’appétit et la santé,
Le bonheur nous est resté ;
Le tems n’a rien emporté !

(Elle s’assied.)

Ah ! j’avais besoin de mon grand fauteuil.

CHAMPRIGAUX.

Vous aurez fait une trop longue promenade, chère amie….. vous avez ce matin oublié vos soixante-huit ans.

LA BARONNE, vivement.

Mes soixante-huit ans !… parlez donc de vos soixante-neuf, s’il vous plaît… Il est toujours là à me numéroter mon âge… je le sais mieux que personne, mon âge….. Vous êtes insupportable, Champrigaux.

CHAMPRIGAUX, à part.

Bon ! voilà déjà.. (Haut.) Allons, ne vous fâchez petite impatiente… je suis votre aîné, c’est vrai.. vous savez bien que je me donnerais l’âge de Mathusalem pour vous faire plaisir.

LA BARONNE.

Vous êtes un vilain… vous me contrariez toujours.

CHAMPRIGAUX.

Faisons la paix.. votre main que j’y dépose mon baiser d’ami.

LA BARONNE.

Vous n’aurez pas ma main….. laissez-moi, vous m’impatientez.

CHAMPRIGAUX.

Me refuser ma satisfaction habituelle, le baiser quotidien !… Il y a vingt-neuf ans que je vous le donne tous les matins.

LA BARONNE.

Raison de plus… c’est toujours la même chose.

CHAMPRIGAUX.

Il est assez difficile de varier dans ce genre-là Mais jamais vous n’avez pu me souffrir….. j’ai toujours été votre bête noire….. je dirai mieux, votre victime, votre souffre-douleurs….. et je m’étonne, en y réfléchissant, d’avoir supporté si long-temps vos caprices…

LA BARONNE.

Du dépit ? de la colère ?..

(Elle lui présente sa main.)

CHAMPRIGAUX, courant lui baiser la main.

Ah ! si vous aviez voulu m’aimer…

LA BARONNE.

J’y ai fait tout mon possible… ça n’est pas venu… Vous étiez un ami si dévoué, que je ne pouvais me séparer de vous, je vous avais sans cesse sous les yeux… et c’est ce qui vous a fait du tort.

CHAMPRIGAUX.

C’est flatteur.

LA BARONNE.

La, entre nous, vous n’avez jamais été beau… et vous n’avez pas changé en vieillissant… (Soupirant.) Moi, c’est différent… Champrigaux, j’ai été bien jolie, n’est-ce pas ?

CHAMPRIGAUX.

Coquette !.. à qui le dites-vous ?.. J’ai toujours votre portrait, à l’âge de dix-huit ans… en petit costume créole… il ne me quitte pas.

LA BARONNE.

Oh ! ne me montrez jamais ce portrait-là, mon ami…

Air de Téniers.

Lorsque j’arrive au bout de ma carrière,
Ce souvenir doit m’être défendu :
Je ne veux pas regarder en arrière,
Pour ne pas voir tout ce que j’ai perdu.
Je ne veux pas admirer tant de charmes,
Mes yeux surtout, qui vous dictaient des lois :
Ceux d’aujourd’hui verseraient trop de larmes,
En revoyant ceux d’autrefois.

Soyons prudens, laissons cela, et parlez-moi vite de lui, de ce cher enfant….. que je croyais trouver ici… Où est-il ? que fait-il maintenant ?…

CHAMPRIGAUX.

Il déjeune.

LA BARONNE.

Et bien ! vous l’avez vu… est-il joli garçon ?

CHAMPRIGAUX.

Pas trop mal.

LA BARONNE.

A-t-il les yeux bleus ?

CHAMPRIGAUX.

Je crois qu’oui.. à moins cependant qu’il ne les ait noirs.

LA BARONNE.

Des moustaches ?

CHAMPRIGAUX.

Parbleu ! un dragon.

LA BARONNE.

Tant mieux… ça sied à une jolie figure… vous devriez laisser pousser les vôtres, Champrigaux.

CHAMPRIGAUX.

Laissez-moi donc tranquille.

LA BARONNE.

Il doit avoir l’air bien mauvais sujet… n’est-ce pas ?

CHAMPRIGAUX.

Un air très-scélérat.

LA BARONNE.

J’ai toujours beaucoup aimé ces petits airs-là.

CHAMPRIGAUX.

Alors vous serez contente de votre neveu… sous le rapport des mœurs, j’en ai une idée effrayante.

LA BARONNE.

Je lui donnerai de bons conseils, des conseils de grand’mère… je m’y entends… D’ailleurs, ces petits mauvais sujets, le mariage les change, les rend raisonnables.

CHAMPRIGAUX.

S’il n’y a que le mariage pour changer celui-là…

LA BARONNE.

Comment ? que voulez-vous dire ?

CHAMPRIGAUX.

Il a refusé net.

LA BARONNE.

Ah ! mon Dieu !.. et pourquoi ?

CHAMPRIGAUX.

Vous allez être indignée… parce qu’il a une maîtresse…

LA BARONNE.

C’est pour cela ?..

CHAMPRIGAUX.

Et il veut lui rester fidèle… quelle horreur ! quelle dérèglement… Comment ! vous n’êtes pas furieuse ?..

LA BARONNE.

Furieuse ?.. contre lui, ce pauvre enfant, parce qu’il est fidèle à sa maîtresse ?.. c’est si beau, et si rare !.. aujourd’hui, comme de mon tems… Mais enfin, cette maîtresse, quelle est-elle ?

CHAMPRIGAUX.

Voilà le comble… c’est une…

LA BARONNE.

Une ?..

CHAMPRIGAUX.

Une Comédienne.

LA BARONNE.

Oh !.. c’est immoral… Si c’était une comtesse…

CHAMPRIGAUX.

Il en perd la tête.

LA BARONNE.

Une comédienne… je ne puis pas souffrir ces créatures-là… Savez-vous qu’elles nous ont toujours fait beaucoup de tort… Vous souvenez-vous, Champrigaux, du voyage que je fis en France… il y a vingt-cinq ans ?

CHAMPRIGAUX.

Avec moi.

LA BARONNE.

Oui, et M. de Nangis… que j’aimais… ah !.. j’en étais folle… Eh bien ! il alla souper chez la Sophie Arnould, et cette drôlesse-là me vola comme dans un bois… Mais comment n’avez-vous pas fait comprendre à mon neveu…

CHAMPRIGAUX.

Ah ! bien oui… parlez donc raison à cet enragé-là.

LA BARONNE, s’animant.

Vous vous y serez mal pris.. vous êtes d’une gaucherie !..

CHAMPRIGAUX.

Mais chère amie…

LA BARONNE.

Refuser de se marier !.. renverser tous mes projets, tous mes plans… c’est abominable !.. n’est-ce pas, Champrigaux ?.. mais dites-moi quelque chose, consolez-moi donc… ou plutôt n’ouvrez pas la bouche, ne dites pas un mot… car c’est vous qui êtes cause de tout cela… Tenez, j’ai envie de vous battre.

CHAMPRIGAUX.

Allons ! bon… quand je disais que tout retomberait sur moi..

LA BARONNE, avec colère.

Oh ! mais j’y mettrai de l’obstination… je ferai son bonheur malgré lui !

CHAMPRIGAUX.

Vous avez raison.

LA BARONNE.

Je le marierai de force !

CHAMPRIGAUX.

Vous ferez bien.

LA BARONNE.

Et si je ne réussis pas… (à Champrigaux.) Je ne vous le pardonnerai de ma vie !

CHAMPRIGAUX.

Ah ! c’est trop fort !

LA BARONNE.

Je vais l’aller trouver !

CHAMPRIGAUX.

Voilà mon bras.

LA BARONNE.

Bah ! pourquoi faire ?.. je ne suis pas paralytique… je marche, je cours même, quand je veux.

(Elle veut faire quelques pas.)

CHAMPRIGAUX.

Allez, allez…

LA BARONNE.

Aie ! aie ! Champrigaux… Champrigaux !..

CHAMPRIGAUX.

Eh bien ?

LA BARONNE.

Venez donc ici… donnez-moi donc la main.

CHAMPRIGAUX.

Bah ! pourquoi faire ?

LA BARONNE.

Vous savez bien que j’ai un rhumatisme.

CHAMPRIGAUX.

Vous l’avez oublié, vous.

LA BARONNE.

Vous devez toujours vous en souvenir… Vous êtes une vieille ganache !..

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