‹ La Fiole de CagliostroChapitre 5 sur 10 · Scène V.

Scène V.

Les Mêmes, REGINALD, un peu gris et entrant sans voir la baronne qui s’est retirée à l’écart.

Air du Cheval de Bronze.

REGINALD.

Repas aimable !
De cette table,
Je sors content, joyeux et transporté.
Bon vin que j’aime,
Philtre suprême,
Ton doux parfum m’a rendu ma gaité.
Repas, etc.

ENSEMBLE.

CHAMPRIGAUX.

Convive aimable,
Il sort de table,
Le cœur content, joyeux et transporté.
Le vin qu’il aime,
Philtre suprême,
A tout-à-coup ranimé sa gaité.

LA BARONNE.

Qu’il est aimable,
C’est un vrai diable.
Le voilà donc, mon enfant adopté !
Oui, c’est lui-même…
Mon cœur qui l’aime,
L’a reconnu d’abord à sa gaité.

REGINALD.

Maintenant que j’ai déjeuné, je suis tout à vous.

CHAMPRIGAUX.

Ainsi, votre estomac…

REGINALD.

Est complètement satisfait..

CHAMPRIGAUX.

Et votre cœur… ne vous dit rien ?

REGINALD, étonné.

Mon cœur ?.. que diable voulez-vous qu’il me dise ?

CHAMPRIGAUX, lui montrant sa tante.

Eh bien ! vous ne voyez donc pas ?

REGINALD, se retournant.

Ah !.. cette dame respectable est ma tante ?… comment, c’est ma tante ?.. oh ! cette bonne tante !.. (Il court l’embrasser.) Embrassons-nous, ma tante… bonjour, ma tante !

LA BARONNE, se débattant.

Ah ! mon Dieu ! Il m’étouffe !.. (Champrigaux intervient.) Le voilà enfin… il a donc fallu vous enlever, vaurien… (À part.) Il est fort joli garçon.

REGINALD.

J’étais un ingrat, ma tante… mais, maintenant…

LA BARONNE.

Regardez donc, Champrigaux… c’est tout le portrait de ma sœur.

CHAMPRIGAUX.

Oui, excepté les moustaches.

REGINALD.

Comment, vous avez traversé les mers pour me voir ?..

CHAMPRIGAUX, à part.

Je ne sais pas trop si ça vaut la peine.

REGINALD.

Tenez, je suis attendri au dernier point… et je sens là que je vous aimerai comme une mère.

LA BARONNE.

Oui, oui, comme ta mère.. ne lui ai-je pas promis de la remplacer ?

REGINALD.

Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas vue plus tôt ce matin !.. vous auriez déjeuné avec moi… vous ne vous seriez pas ennuyée, allez… je vous aurais fait boire du champagne… aimez vous le champagne ?

CHAMPRIGAUX, à part

Il aurait grisé sa tante, le malheureux !

LA BARONNE.

Autrefois, j’en buvais… demande plutôt à Champrigaux… Encore une bonne chose à laquelle il a fallu renoncer, comme à beaucoup d’autres.

REGINALD.

Je parie, ma tante, que vous étiez une petite femme bien gaie, bien folle ?

LA BARONNE.

Un vrai démon.

REGINALD.

Et jolie !..

LA BARONNE.

Àcroquer… demande plutôt à Champrigaux.

REGINALD.

Aussi, que d’amoureux ! hein ! que d’adorateurs !

LA BARONNE.

Àne savoir auquel entendre… (Soupirant.) Ah ! quelques-uns d’entr’eux on fait battre ce pauvre cœur… les autres me faisaient rire… demande plutôt à Champrigaux…

CHAMPRIGAUX, à part.

Qu’elle est méchante !

LA BARONNE.

C’est que de mon tems comme aujourd’hui, il y avait des hommes aimables, séduisans… je ne dis pas cela pour..

CHAMPRIGAUX.

Hein ?…

REGINALD.

Air : Restez, restez, troupe jolie.

Vous les remarquiez donc, ma tante ?

LA BARONNE.

Oui, je l’avouerai franchement,
Dans ce tems-là, j’étais contente
De voir un visage charmant,
Comme je te vois maintenant.

(À part.)

Àcette époque florissante,
Ah ! si mon neveu par malheur,
Avait soupiré pour sa tante,
Pour son oncle j’aurais eu peur.
Oui, s’il avait aimé sa tante,
Pour son oncle j’aurais eu peur.

(Haut.) Laissons cela et parlons raison… (À Champrigaux.) Je vais l’interroger avec sévérité… Mon enfant je suis à présent ta seule parente… c’est à moi de veiller sur toi avec toute la sollicitude maternelle… c’est à moi de t’aider de mes conseils, comme de ma bourse…

REGINALD.

Ah ! oui, ma tante, j’ai bien besoin de conseils et surtout de..

LA BARONNE.

Allons… (Bas à Champrigaux.) Vous allez voir, (À Reginald.) Es-tu bien rangé, bien sage ?

REGINALD.

Un modèle pour la jeunesse.

LA BARONNE.

Reginald, tu n’est pas querelleur, mon ami ?

REGINALD.

Querelleur ? moi !… je suis d’une douceur angélique… Par exemple, il ne faut pas qu’on me regarde de travers, ou qu’on me marche sur le pied… Oh ! alors, je me fâche… et sur le terrain… c’est bientôt fait.

LA BARONNE.

Tu as raison… Un gentilhomme doit être délicat sur le point d’honneur et corriger les insolens.

CHAMPRIGAUX, à part.

Si elle appelle ça de bons conseils…

LA BARONNE, à Champrigaux.

Si j’avais été garçon, j’aurais été très-mauvaise tête… (À Reginald) C’est très-bien… Tu n’aimes pas le jeu, n’est-ce pas ?… tu ne joues jamais ?… c’est une bien vilaine passion.

REGINALD.

Le jeu ?… fi donc !…je ne peux pas le souffrir… je déteste les dés et les échecs… Les cartes, à la bonne heure… et encore, je n’y touche pas souvent… mais lorsque ça me prend, par exemple, je ne quitte jamais sans ruiner les autres ou perdre tout ce que j’ai…

LA BARONNE, bas à Champrigaux.

C’est comme moi au biribi.

REGINALD.

Parce que voyez-vous, ma tante, un lieutenant de dragons ne doit pas regarder à l’argent.

CHAMPRIGAUX, à part.

Pour cause.

LA BARONNE.

Au fait, c’est juste… il faut bien que tu tiennes ton rang… Joue mon ami, joue, et je te donnerai de l’argent.

REGINALD.

Quand aux mœurs… c’est mon fort… Je n’ai qu’une seule maîtresse.

LA BARONNE.

Il n’est guère possible d’en avoir moins… Tu en aurais même deux, que je ne te blâmerais pas… on ne sait pas ce qui peut arriver. (À Champrigaux.) On ne sait pas ce qui peut arriver.

CHAMPRIGAUX, à part.

Elle le rendra plus mauvais sujet qu’avant, c’est sûr.

LA BARONNE.

Allons, c’est à merveille… je vois que ta conduite est exemplaire !

REGINALD.

Ma tante, vous êtes bien bonne.

LA BARONNE.

Bonne ?… je suis sûre, Reginald, que tu croyais trouver en moi une vieille bien maussade, bien impitoyable… au regard sévère, avec des lunettes, et le nez barbouillé de tabac.

CHAMPRIGAUX, bas.

Mais vous en prenez.

LA BARONNE, de même.

Taisez-vous donc… il est inutile de dire ça devant…

REGINALD.

C’est vrai… voilà juste le portrait que j’avais tracé… le tabac, les lunettes, tout s’y trouvait… Mais quelle différence !… vous êtes indulgente, vive, enjouée, toujours de bonne humeur… Vous me plaisez, vrai !

CHAMPRIGAUX, à part.

Est-ce qu’il deviendrait amoureux de la baronne ?

LA BARONNE.

Je veux être ta meilleure amie.

REGINALD.

Toujours.

LA BARONNE.

Ta confidente

REGINALD.

C’est ça, je vous raconterai toutes mes aventures.

CHAMPRIGAUX, à la baronne.

Comment, vous voulez entendre des confidences de dragons !…

LA BARONNE.

Certainement… ça m’amusera. (À Reginald.) Je veux et j’entends que tu mènes joyeuse vie, que tu fasses mille extravagances… Bah ! chacun son tour.

Air de Voltaire chez Ninon.

Oui, ces plaisirs que j’aimais tant,
Qu’ils charment aussi ton jeune âge :
Ces plaisirs-là sont, mon enfant,
Une part de mon héritage.
Je ne te blâmerai jamais
D’avoir et mon cœur et ma tête…
Car les péchés que tu commets,
Sont les péchés que je regrette.

(Changeant de ton.) Eh bien ! non, monsieur, j’ai tort… je ne dois pas être votre amie. car vous n’avez pas d’affection pour moi, de déférence pour mes volontés.

REGINALD.

Moi, ma tante ! moi, qui me jetterais au feu pour vous !…

LA BARONNE.

Je n’en demande pas tant… il ne s’agit pas de feu, mais de mariage… et tu refuses la femme que je t’offre.

CHAMPRIGAUX.

Un trésor !

REGINALD.

Que ne puis-je vous prouver ma reconnaissance et ma soumission !… mais vous ne voudriez pas ne voir malheureux.

LA BARONNE.

Malheureux !… toi ! mon enfant !… Ah ! ce mot-là seul… Ne parlons plus de mariage.. Et pourtant je suis sûre que si tu voyais celle…

REGINALD.

Ne l’exigez pas… car refuser cette personne après l’avoir vue, ce serait lui faire outrage… Aussi, je suis décidé à repartir sans la connaitre.

LA BARONNE.

Allons, soit… je lui dirai que l’entrevue ne peut avoir lieu.

REGINALD.

Vous allez m’en vouloir… me détester ?

LA BARONNE.

Veux-tu te taire ?… Qu’est-ce que ces idées là !… moi, ne plus t’aimer, parce que tu es fidèle à tes sermens, à ta maîtresse !… Oh ! je sais tout, et c’est à elle que je m’en prends… Je la déteste… (Mouvement de Reginald.) Non, non, je ne la déteste pas… ça te ferait de la peine… Pourvu qu’elle te rende bien heureux… te rend-elle bien heureux, mon garçon ?…

REGINALD.

Mais jusqu’à présent….

LA BARONNE.

Aussi il te tarde de la revoir… Je ne te retiens plus… Allons, viens m’embrasser, viens.

(Reginald lui saute au cou, elle le caresse.)

REGINALD.

Quelle bonne petite vieille !..

LA BARONNE, soupirant.

Air : Je prends ici le parti plus sage. (Mari charmant.)

Adieu, retourne auprès de ta maitresse,
Et que mon vœu du ciel soit écouté :
Qu’elle te rende en bonheur, en tendresse,
Ce que ton cœur pour elle a rejeté.
Mais il se peut que ta belle, inconstante,
Trahisse un jour l’amour qu’elle jura…
Reviens alors trouver ta vieille tante,
Si Dieu permet qu’elle soit encor là.

ENSEMBLE.

Adieu, retourne, etc.

REGINALD.

En vous quittant, je sens que la tristesse
Trouble déjà mon bonheur, ma gaité.
Je n’oublierai jamais votre tendresse,
Et mon amour paiera tant de bonté.

CHAMPRIGAUX.

Vous le voyez, votre tante s’empresse
De vous laisser maitresse en liberté :
Conservez-lui toujours votre tendresse,
Et n’oubliez jamais tant de bonté.

(La baronne sort. Reginald la reconduit.)

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