XXIX - XXX
Je suis la barque; vous êtes la mer et aussi le nautonier.
Vous m’entraînez dans les profondeurs, mais pourquoi m’inquièterais-je?
Vaut-il mieux atteindre le port que de se perdre avec vous?
J’ai rencontré de nombreuses vierges en de lointains pays. Les unes m’abordaient pour me demander mon nom, d’autres baissaient les yeux et demeuraient muettes. J’ai vu des sourires aigus comme des épées et des sourires évoquant un abîme de larmes. Et j’allais toujours, attiré par la distance qui renouvelle ses promesses incertaines comme ses différents paysages.
C’est aux jours printaniers, avec les feuilles naissantes, que j’atteignis le royaume enchanté du Sommeil. A travers une haie de serviteurs endormis je franchis la porte d’un palais. Le long des longs corridors vides je passai devant la chambre du Roi et la chambre de la Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, couchée sous les lueurs adoucies du crépuscule, dormait la fille du Roi.
Son lit moëlleux était blanc comme un pétale de lotus. Ses tresses répandues au bord de l’oreiller ressemblaient à une sombre cascade immobile; son bras gauche était jeté sur le désordre de ses voiles et son bras droit reposait sur sa poitrine remuée par un souffle égal. Dans cet étrange domaine du Sommeil elle semblait en vérité l’image même du Rêve!
Agenouillé devant elle, j’ai penché mon visage au-dessus du sien jusqu’à ce que son haleine fît bondir mon sang; j’ai fixé longuement ses paupières closes et je les ai baisées pour que mon baiser pénétrât jusqu’à ses songes... Sur une feuille de bouleau je traçai mon nom et j’ajoutai ces mots: «Dormeuse, je t’abandonne mon cœur.» Enfin, ayant noué la feuille de bouleau à ma chaîne de perles et l’ayant jetée sur ses cheveux épars, je m’enfuis.
... Mais l’enchantement se dissipe; le royaume dormant sort peu à peu de sa torpeur. Au fond du silence vibrent des voix humaines; le Roi et la Reine se sont réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent de voir la terrasse nue envahie par des herbes déjà hautes. Dans la chambre où les lampes se sont éteintes, où l’encens des cassolettes n’est plus qu’une pincée de cendres, la fille du Roi assise sur sa couche contemple tour à tour une feuille de bouleau et une chaîne de perles.
Pudiquement, d’une tunique elle revêt sa gorge nue; frissonnante elle épie, elle cherche, et ne découvre nul mystérieux visiteur. Elle lit et relit le message tracé sur la feuille de bouleau: elle prend son front entre ses mains, et s’interroge, et s’interroge encore. Et longtemps elle demeure incertaine.
Près d’elle les secrets de la nature sont murmurés par les feuillages du jardin, mais elle sent que de pareils secrets accompagnent les battements précipités de son cœur; les souffles du vent viennent de temps à autre lui poser une impatiente question, et c’est la même question qui hante son esprit troublé. La fille du Roi s’interroge: Qui donc déposa sur sa chevelure un message amoureux et une chaîne de perles?
Ainsi passent les jours. Le printemps disparaît, faisant place à l’été pluvieux; ensuite vient l’automne dans la chaude lumière qui dore les moissons mûres; l’hiver, avec ses brumes matinales, avec ses nuits hostiles, succède à l’automne. Et voici que le nouveau printemps renaît des saisons mortes. La fille du Roi est à sa fenêtre; parmi ses cheveux défaits brille toujours une chaîne de perles...
MADÂNA
Aux premiers matins du monde, Madâna, dieu de l’Amour, vous rôdiez ici-bas parmi les mortels. Votre frémissant oriflamme ralliait de jeunes hommes qui s’élançaient à votre rencontre pour vous saluer. Et tandis que l’air s’embaumait du parfum des vendanges, leurs pensées, comme de chaudes roses, se couvraient d’une pourpre soudaine!
Des poètes, sur les marches de votre temple, vous présentaient leurs chants; des gazelles en couples léchaient vos doigts divins; le tigre et la tigresse se couchaient docilement à vos pieds. Chaque soir des vierges allumaient la torche de votre sanctuaire et déposaient devant vous les bourgeons acérés du Champâ pour en façonner des javelots.
Celles-ci, les timides, vous suppliaient de les épargner lorsque, soulevant votre arc, vous en étirez la corde; celles-là, les curieuses, dérobant en secret une flèche de votre carquois en essayaient la pointe sur leur sein. Quand vous dormiez las et languide, à l’ombre des forêts, des fiancées passaient, repassaient devant vous et remuaient les clochettes de leurs ceintures tout en vous épiant d’un regard sournois et voilé.
L’une d’elles ne vint-elle pas au bord de la rivière? Ignorant encore qu’elle serait votre victime et paresseusement étendue sur la berge herbeuse, elle laissait sa cruche flotter dans le courant. Vous approchiez... Votre rire éclatant surprit sa rêverie... Confuse elle se leva et tenta vainement de vous punir en vous lançant de l’eau.
Retournez vers la terre, dieu de l’Amour! Les fleurs sauvages voudraient se mêler au désordre de vos boucles; la lampe nuptiale, au fond du silence nocturne, attend votre venue; la terre desséchée songe au baiser de vos pas. Le cœur de l’homme, comme une coupe offerte, demande à recevoir le vin de votre Paradis!
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Le feu de ta colère, ô Shiva, divin Ascète, a réduit en cendres le corps de Madâna pour délivrer son âme--ainsi s’est-elle répandue à travers les éléments! Depuis lors, jour et nuit, son haleine trouble celle du vent; le brouillard de ses larmes descend comme un voile sur le visage des crépuscules; sa plainte semble émaner du sein même des choses, et son chant assourdi, dans le silence des soirs d’Avril met en extase la terre!
L’adolescent s’émerveille des sauvages ardeurs qui soudain vibrent en lui avec le rythme de son sang; la vierge interroge les signes mystérieux qui lui sont faits par la nature; les épaves d’un monde de félicités semblent glisser sur les nuages d’Automne... Un message nous est confié par ce tournesol épanoui sous le soleil du jour.
Le halo de la lune entre les branches ressemble à la robe lumineuse d’une apparition déjà dissipée; la rougeur naissante de l’aube évoque un sourire évasif derrière un masque à demi levé; là où des amants, jadis, échangeaient leurs baisers, naissent aujourd’hui les fleurs de la prairie. Ta colère, ô divin Ascète, n’a consumé le corps de Madâna que pour immortaliser son fantôme dans l’âme de l’univers!
OURVASHI
Vous n’êtes ni mère ni fille, ni fiancée, Ourvashi! Vous êtes femme pour avoir de telle sorte volé l’âme du Paradis!
Quand le soir fatigué s’en revient avec les troupeaux, vous ne préparez point les lampes de la demeure; vous n’entrez pas avec un cœur ému, avec un sourire tremblant, heureuse du secret nocturne, dans la couche nuptiale. Comme l’aurore vous êtes sans voiles, Ourvashi, et sans honte.
Nul n’imaginerait le débordement de splendeur qui vous créa!
Sortie des flots dès le premier matin du premier printemps vous portiez la coupe de la vie dans votre main droite et du poison dans votre main gauche. L’orageux océan, apaisé comme un serpent qu’on charme, roulait ses têtes innombrables à vos pieds. Votre grâce radieuse émergea des écumes, nue et sans tache et pareille à la fleur du jasmin.
Fûtes-vous jamais enfantine ou timide, Ourvashi, jeunesse inaltérable?
Dormiez-vous, Fille des îles de corail, bercée au fond des nuits bleues et fluides, parmi ces étranges reflets de gemmes que prennent les coquillages, au milieu des monstres multiformes qui grouillaient ici-bas avant la naissance du jour?
Vous êtes adorée des hommes de tous les temps, ô perpétuelle Merveille!
Le monde s’émeut d’une souffrance enchantée au seul regard de vos yeux. Les ascètes vous abandonnent le fruit de leurs austérités, les chants des poètes tournoient dans le parfum de votre présence. Vos pieds, portés par une insouciante joie, sonnent sur les ailes du vent comme des cloches d’or.
Vous dansez devant les dieux, lançant des rythmes nouveaux à travers l’espace, Ourvashi!
La terre alors sent frissonner ses herbes et ses feuillages, les moissons d’automne se balancent, les mers se soulèvent de toutes leurs furieuses vagues cadencées; les astres, perles passées à la chaîne qui saute sur votre gorge et qui se brise, les astres tombent du firmament, et les cœurs humains palpitent d’une ardeur renouvelée.
La première, Ourvashi, vous avez rompu le sommeil des âges et fait vibrer les airs d’un frémissement d’inquiétude.
L’univers vous baigne de ses larmes; vos pieds sont rougis du sang de son cœur; légère, vous cherchez votre équilibre sur l’instable corolle de lotus du désir, et vous jouez sans fin dans cette intelligence sans limites où Dieu compose ses rêves tumultueux!