‹ La garden-partyChapitre 27 sur 38 · Quatrième partie Monsieur et madame Colombe

Quatrième partie Monsieur et madame Colombe

Il savait, bien entendu – personne ne pouvait le savoir mieux – qu’il n’avait pas l’ombre d’une chance d’être accepté, pas la plus lointaine. L’idée même d’une chose pareille était grotesque. Grotesque au point que, si son père à elle devait le… bref, quoi que fît son père, lui-même le comprendrait parfaitement. En somme, il n’avait fallu rien de moins que le désespoir ; rien de moins que le fait d’en être arrivé au dernier jour qu’il allait passer en Angleterre avant Dieu sait combien d’années d’exil, pour lui donner cette audace. Et même alors… Il choisit une cravate dans le tiroir de la commode, une cravate à damier crème et bleu, puis il s’assit sur le bord de son lit. Si elle ripostait : « Quelle impertinence ! » serait-il étonné ? Nullement, décida-t-il en relevant son col souple pour le rabattre sur la cravate. Il s’attendait à ce qu’elle dise quelque chose comme ça. À considérer froidement cette affaire, il ne voyait pas ce qu’elle pouvait répondre d’autre.

Ça y était ! De ses doigts énervés, il fit le nœud en face du miroir, aplatit ses cheveux des deux mains, tira les revers de ses poches de jaquette. Il gagnait de cinq à six cents livres par an à cultiver des fruits, et où… en Rhodésia ! Pas de capitaux. Pas un sou d’héritage en perspective. Aucune chance d’accroître ses revenus avant quatre ans au moins. En ce qui concernait la beauté, le prestige personnel et le reste, il n’avait pas le moindre atout dans son jeu. Il ne pouvait même pas se prévaloir d’une santé merveilleuse, car son séjour en Afrique orientale l’avait si complètement démoli qu’il avait dû prendre six mois de congé. Il était encore pâle à faire peur – plus même que d’habitude, cet après-midi-là, songeait-il, penché en avant, interrogeant des yeux la glace. Grand Dieu ! que lui était-il donc arrivé ? Voilà que ses cheveux semblaient presque vert pomme. Sapristi, il n’avait pourtant pas les cheveux verts. Ça, c’était un peu fort ! Alors la lueur verte se mit à trembler dans la glace : c’était le reflet de l’arbre au-dehors. Reggie se détourna, tira son porte-cigarettes de sa poche ; mais, se rappelant combien sa mère détestait qu’il fumât dans sa chambre, il le remit à sa place et revint, désœuvré, vers la commode. Non, du diable s’il était capable de découvrir une seule chose qui fût à son avantage à lui, tandis qu’elle… Ah !… Il s’arrêta net, croisa les bras, s’appuya de tout son poids contre le meuble.

Mais, en dépit de la position d’Anne, de la fortune de son père, du fait qu’elle était enfant unique et de beaucoup la jeune fille la plus fêtée du pays ; en dépit de sa beauté, de son intelligence – de l’intelligence ! c’était bien plus encore, il n’y avait rien vraiment qui ne fût à sa portée ; il était pleinement convaincu qu’elle aurait, le cas échéant, révélé un génie universel – en dépit de cette circonstance que ses parents l’adoraient, qu’elle le leur rendait, que, plutôt que de la laisser partir si loin, ils auraient préféré… eh bien, en dépit de tout ce qu’il était capable d’imaginer, son amour à lui était si formidable qu’il ne pouvait s’empêcher d’espérer. Était-ce de l’espoir, après tout ? ou cet étrange, ce timide désir d’avoir la possibilité de prendre soin d’elle, de veiller à ce qu’elle eût tout ce qu’elle pouvait souhaiter, à ce que rien ne l’approchât qui ne fût la perfection même – ce désir était-il seulement de l’amour ? Comme il l’aimait ! Il se serra contre la commode et lui chuchota : « Je l’aime ! je l’aime ! » Et à cet instant, il se trouva avec elle en route pour Umtali. C’était la nuit. Elle était assise dans un coin, elle dormait. Son menton tendre se nichait dans son col souple, ses cils brun doré reposaient sur ses joues. Il contemplait avec adoration son petit nez délicat, ses lèvres parfaites, son oreille semblable à celle d’un bébé, la bouche dorée qui la cachait à demi. Ils traversaient la brousse. Il faisait chaud et sombre, on était loin. Alors, elle se réveillait en disant : « Est-ce que j’ai dormi ? » et il répondait : « Oui. Es-tu bien ? Tiens, laisse-moi… » Et il se penchait en avant pour… il se penchait sur elle. C’était une telle félicité qu’il ne put rêver plus avant. Mais cette vision lui donna le courage de bondir jusqu’en bas, de saisir son chapeau de paille dans le vestibule et de dire, en refermant la porte d’entrée : « Enfin, je peux toujours en courir la chance, voilà tout. »

Mais cette chance à courir lui valut presque aussitôt une secousse au moins désagréable. Sa mère était là, déambulant le long de l’allée du jardin avec Chinny et Biddy, les vieux pékinois. Naturellement Réginald aimait bien sa mère. Elle… elle avait de bonnes intentions, elle était remarquablement énergique et ainsi de suite. Mais on ne pouvait nier qu’elle ne fût plutôt austère. Et il y avait eu dans l’existence de Reggie, avant que l’oncle Alick mourût en lui laissant son exploitation, des moments, de nombreux moments où il s’était senti convaincu que le plus dur châtiment qui pouvait tomber sur un pauvre type était de se trouver fils unique de veuve. Ce qui en augmentait encore la rigueur, c’est que sa mère était positivement tout ce qu’il possédait au monde. Non seulement elle combinait en quelque sorte une double fonction paternelle et maternelle, mais, avant même que Reggie eût promu à ses premières culottes, elle s’était déjà brouillée avec toute la famille et avec toute celle de son mari. De sorte que, chaque fois que Reggie, là-bas, avait le mal du pays, à rester assis au clair d’étoiles sur sa véranda sombre, tandis que le gramophone cirait : « Qu’est-ce, ô chérie, que vivre sans amour ? » son unique vision lui faisait apparaître sa mère, grande et massive, qui suivait l’allée du jardin dans un bruissement de jupes, les chiens sur ses talons…

Maman, tenant ses ciseaux béants pour trancher la tête de quelque fleurette morte, s’arrêta en voyant Reggie.

— Tu ne sors pas, Réginald ? demanda-t-elle, en voyant qu’il s’y apprêtait.

— Je serai de retour pour le thé, maman, dit lâchement Reggie, enfonçant ses mains dans les poches de sa jaquette.

Crac ! Une tête tomba. Reggie faillit faire un bond.

— J’aurais pensé que tu pouvais réserver ton dernier après-midi à ta mère, dit-elle.

Silence. Les pékinois le dévisageaient ; ils comprenaient tout ce que disait sa mère. Biddy s’était couchée, la langue pendante ; elle était si dodue et si luisante, qu’elle ressemblait à un morceau de caramel à moitié fondu. Mais les yeux de porcelaine de Chinny fixaient sur Réginald un regard sombre et il reniflait un peu, comme si l’univers tout entier n’était qu’une odeur déplaisante. Crac ! recommencèrent les ciseaux. Pauvres petites malheureuses ; on leur réglait leur compte !

— Et où vas-tu donc, si ta mère a le droit de te le demander ? interrogea maman.

Enfin, ce fut fini, mais Reggie ne ralentit pas son allure avant d’être hors de portée de la vue et à mi-chemin de la maison du colonel Proctor. Ce fut alors seulement qu’il remarqua quel après-midi superbe il faisait. La pluie était tombée tout le matin, une pluie de fin d’été, chaude, lourde, rapide et maintenant le ciel était clair, traversé seulement d’une longue file de petits nuages pareils à des canetons, qui voguaient au-dessus de la forêt. Il y avait juste assez de vent pour faire tomber des arbres les dernières gouttes d’eau ; une tiède étoile éclaboussa sa main. Flic ! une autre tambourina sur son chapeau. La route vide miroitait, les haies sentaient l’églantine, et comme les roses trémières, larges et éclatantes, flambaient dans les jardins des chaumières ! Et voilà que c’était la maison du colonel Proctor ; c’était elle, déjà ! La main de Reggie se posait sur la barrière, son coude heurtait les buissons de seringa ; des pétales, du pollen saupoudraient la manche de sa veste. Mais, un instant ! ça marchait vraiment trop vite… Il avait eu l’intention de réfléchir encore à toute cette affaire. Voyons, du calme ! Mais il remontait l’allée, entre les énormes buissons de roses. Ça ne peut pas se faire comme ça… Mais sa main avait saisi la poignée de la sonnette, l’avait tirée, l’avait mise en branle à toute volée, comme s’il était venu dire que la maison brûlait. Par-dessus le marché, la femme de chambre devait être dans le vestibule, car la porte d’entrée s’ouvrit tout à coup et Reggie se trouva enfermé dans le salon vide, avant que cette sacrée sonnette eût cessé de retentir. Chose étrange, quand elle se tut, la vaste chambre obscure, où l’ombrelle de quelqu’un gisait sur le piano à queue, le réconforta – l’excita plutôt. Tout y était si tranquille, et pourtant, dans une minute, la porte allait s’ouvrir et son sort se décider. Ce sentiment ressemblait un peu à celui qu’on éprouve chez le dentiste : c’était presque de l’audace, l’insouciance du danger. Mais en même temps, à sa surprise immense, Reggie s’entendit prononcer : « Seigneur Dieu, tu sais que tu n’as pas fait grand-chose pour moi… » Cette phrase le fit se ressaisir, lui redonna conscience du sérieux terrible de la situation. Trop tard. Le bouton de la porte tourna. Anne entra, traversa l’espace d’ombre qui les séparait, lui tendit la main et dit de sa petite voix douce :

— Je regrette tant que mon père soit sorti. Et maman est en ville pour la journée, à faire la chasse aux chapeaux. Il n’y a que moi pour vous recevoir, Reggie.

Reggie respira convulsivement, serra son chapeau à lui contre les boutons de sa jaquette et bégaya :

— À vrai dire, je ne suis venu que… que pour dire adieu.

— Oh ! s’écria Anne doucement – elle s’écarta un peu de lui et ses yeux gris dansèrent – en voilà une courte visite !

Puis, le considérant, le menton relevé, elle éclata de rire, un long rire très doux, s’éloigna de lui, alla au piano et s’y appuya, jouant avec le gland de l’ombrelle.

— Je vous demande pardon, dit-elle, de rire comme ça. Je ne sais pas pourquoi ; ce n’est qu’une mauvaise ha… habitude.

Et tout à coup, elle tapa le parquet de son soulier gris et tira un mouchoir de sa jaquette de laine blanche.

— Il faut vraiment que je m’en corrige, dit-elle, c’est trop ridicule.

— Grand Dieu, Anne, cria Reggie, mais j’adore vous entendre rire ! Je ne peux rien imaginer de plus…

Mais la vérité, ils le savaient tous deux, c’est qu’elle ne riait pas toujours ; c’est que ce n’était pas du tout une habitude. Seulement, dès le jour où ils s’étaient rencontrés, dès ce tout premier moment, pour quelque étrange raison que Reggie aurait bien voulu comprendre, Anne avait ri en le voyant. Pourquoi ? Peu importait où ils se trouvaient et de quoi ils parlaient. Ils commençaient, peut-être, par être aussi sérieux que possible, d’une gravité intense – du moins, en ce qui le concernait lui – mais ensuite, au milieu d’une phrase, tout à coup, Anne lui jetait un regard et un petit frémissement rapide passait sur son visage. Ses lèvres s’en ouvraient, ses yeux dansaient, elle se mettait à rire.

Une autre circonstance curieuse, c’était, se figurait Reggie, qu’elle ne savait pas elle-même pourquoi elle riait. Il l’avait vue se détourner, froncer les sourcils, contracter ses joues, joindre et crisper les mains. Mais c’était en vain. Le long rire tendre résonnait, même au moment où elle criait : « Je ne sais pas pourquoi je ris ! » C’était un mystère.

À présent, elle fourrait son mouchoir dans sa cachette ; elle disait :

— Asseyez-vous donc. Et fumez, n’est-ce pas ? Il y a des cigarettes dans cette petite boîte, à côté de vous. Moi aussi, j’en prendrai une.

Il frotta une allumette, la lui offrit et, comme elle se penchait, il vit la petite flamme luire dans la perle de la bague qu’elle portait.

— C’est demain que vous partez, n’est-ce pas ? dit Anne.

— Oui, demain, pour de bon, dit Reggie. Et il exhala un petit éventail de fumée. Pourquoi donc était-il si nerveux ? Nerveux était un mot bien insuffisant.

— C’est… c’est joliment difficile de se figurer ça, ajouta-t-il.

— Oui… n’est-ce pas ? dit Anne avec douceur. Et elle se pencha en avant et fit rouler le bout de sa cigarette tout autour du cendrier vert. Qu’elle était belle ainsi ! – belle, belle ! – et si petite dans cet immense fauteuil ! Le cœur de Réginald se gonfla de tendresse, mais ce fut sa voix, cette douce voix qui le fit trembler : « Il me semble que vous êtes ici depuis des années », dit-elle.

Réginald aspira une profonde bouffée de sa cigarette.

— C’est lugubre, l’idée de retourner là-bas, dit-il.

Du fond du silence émergea ce son : Rou-cou-cou-cou-cou…

— Mais vous vous y plaisez, n’est-ce pas ? reprit Anne. Elle enroula son collier de perles sur son doigt.

— Papa disait encore l’autre soir qu’il trouvait que vous aviez bien de la chance de vous faire une vie à vous.

Elle le regarda. Réginald eut un assez pâle sourire.

— Il ne me semble pas que ma chance soit bien extraordinaire, dit-il d’un ton léger.

Rou-cou-cou-cou résonna de nouveau. Et Anne murmura :

— Vous voulez dire qu’on est solitaire là-bas ?

— Oh ! ce n’est pas la solitude que je redoute, dit Réginald. Et il aplatit avec rage le bout de sa cigarette sur le cendrier vert. Je serais capable de résister à n’importe quelle dose de solitude ; et même je l’aimais bien. C’est l’idée de…

Soudain, avec horreur, il se sentit rougir.

Rou-cou-cou-cou ! Rou-cou-cou-cou !

Anne se leva d’un bond.

— Venez dire adieu à mes colombes, proposa-t-elle. On les a transportées dans la véranda à côté. Vous aimez les colombes, n’est-ce pas, Reggie ?

— Énormément, dit Reggie avec tant de ferveur que, tandis qu’il ouvrit la porte-fenêtre et s’effaçait pour laisser passer Anne, elle s’élança en courant et alla pouffer devant les colombes.

De-ci, de-là, de-ci, de-là, sur le fin sable rouge qui couvrait le sol de la volière, marchaient les deux colombes. L’une devançait toujours l’autre. L’une courait la première en poussant un petit cri, l’autre suivait, solennelle, en faisant des courbettes.

— Vous voyez, expliqua Anne, celle qui va devant, c’est madame Colombe. Elle regarde monsieur Colombe, elle pousse ce petit éclat de rire, elle court en avant et il la suit en saluant, en saluant toujours. Et ça la fait rire de nouveau. Elle se sauve et à sa suite, cria Anne en s’asseyant sur ses talons, vient le pauvre M. Colombe, qui salue… et voilà toute leur vie. Ils ne font jamais rien d’autre, vous savez.

Elle se releva et prit des graines jaunes dans un sac sur le toit du colombier.

— Quand vous penserez à elles, là-bas, en Rhodésia, Reggie, vous pourrez être certain que voilà ce qu’elles font.

Aucun signe n’indiqua que Reggie avait vu les colombes ou entendu un mot. Pour le moment, il n’avait conscience que de l’immense effort qu’il fallait pour s’arracher son secret et l’offrir à Anne.

— Anne, croyez-vous que vous pourriez jamais m’aimer un peu ?

C’était fait. C’était fini. Et, dans le petit instant d’attente qui suivit, Réginald vit le jardin déployé à la lumière, le ciel bleu frémissant, le frisson des feuilles sur les piliers de la véranda, Anne qui retournait du doigt les grains de maïs sur sa paume. Puis, lentement, elle ferma la main et l’univers nouveau s’effaça, tandis que, lentement, elle murmurait : « Non, jamais de cette façon-là. » Mais il eut à peine le temps d’éprouver un sentiment quelconque avant qu’elle s’éloignât d’un pas rapide. Il la suivit, descendit derrière elle les marches, l’allée du jardin, passa sous les arceaux de roses roses, traversa la pelouse à sa suite. Là, le dos tourné à l’éclatante floraison d’une longue plate-bande, Anne fit face à Réginald.

— Ce n’est pas que je n’aie pas beaucoup, beaucoup d’affection pour vous, dit-elle. Je vous aime bien. Mais – ses yeux s’élargirent – pas comme – un frémissement passa sur son visage – comme on devrait aimer celui…

Ses lèvres s’entrouvrirent et elle ne put s’arrêter ; elle se mit à rire.

— Là, vous voyez, vous voyez ! cira-t-elle, c’est votre cra… cravate à carreaux. Même en ce moment où on s’attendrait à être solennel pour tout de bon, votre cravate me rappelle, c’est épouvantable, les gros nœuds que les chats portent dans les images ! Oh ! je vous en prie, je vous en supplie, pardonnez-moi d’être si vilaine !

Reggie s’empara de sa petite main chaude.

— Il ne s’agit pas de vous pardonner, dit-il. Comment pourrait-il être question de pardon entre nous ? Et puis, je crois bien savoir pourquoi je vous fais rire. C’est parce que vous m’êtes tellement supérieure sous tous les rapports que je suis, en quelque sorte, ridicule. Je le vois, Anne. Mais si je pouvais…

— Non, non.

Anne lui serra vigoureusement la main.

— Ce n’est pas ça du tout. Vous vous trompez absolument. Je ne vous suis nullement supérieure. Vous valez beaucoup mieux que moi. Vous êtes d’une générosité merveilleuse, et… et bon, et simple. Je ne suis rien de tout ça. Vous ne me connaissez pas. J’ai le plus abominable caractère, dit Anne. Je vous en prie, ne m’interrompez pas. Du reste, ce n’est pas de ça qu’il s’agit. Ce qui importe – elle secoua la tête – c’est que je serais incapable d’épouser un homme qui me ferait rire. Vous le comprenez, bien sûr. L’homme que j’épouserai… murmura Anne tout doucement.

Elle s’arrêta net. Elle retira sa main et, regardant Reggie, elle sourit d’un sourire étrange, plein de rêve.

— L’homme que j’épouserai…

Et il sembla à Reggie qu’un étranger, grand, beau et brillant passait devant lui, prenait sa place – un homme pareil à celui qu’il avait vu souvent avec Anne, au théâtre, qui surgissait on ne savait d’où sur la scène, pour saisir silencieusement l’héroïne dans ses bras, et après un seul long regard chargé de passion, l’emporter où il lui plaisait…

Reggie baissa la tête devant sa vision : « Oui, je vois », dit-il d’une voix enrouée.

— Vraiment ? dit Anne. Oh ! j’espère que vous comprenez. Parce que j’ai tant de remords de tout ça. C’est si difficile d’expliquer. Vous savez que je n’ai jamais…

Elle se tut. Reggie la regarda. Elle souriait.

— N’est-ce pas que c’est drôle ? dit-elle. Je peux vous dire n’importe quoi. Je vous ai toujours tout dit dès le premier jour.

Il essaya de sourire, de répondre : « J’en suis bien heureux ». Elle continua :

— Je n’ai jamais connu personne pour qui j’aie autant d’affection que pour vous. Jamais je ne me suis sentie aussi heureuse avec n’importe qui. Mais je suis sûre que ce n’est pas là ce que veulent dire les gens, ou les livres, quand ils parlent d’amour. Comprenez-vous ? Oh ! si vous saviez seulement à quel point je me sens vilaine envers vous. Mais nous ressemblerions à… à monsieur et madame Colombe.

Le coup était porté. Il parut définitif à Réginald et la vérité de ce mot, si terrible qu’il put à peine l’endurer. « N’insistez pas », dit-il, et il se détourna d’Anne, regardant de l’autre côté de la pelouse. Là-bas, on voyait la maisonnette du jardinier, avec l’yeuse au sombre feuillage planté près d’elle. Humide, bleue, arrondie en forme de pouce, une fumée transparente émergeait de la cheminée. Elle n’avait pas l’air naturelle. Que sa gorge lui faisait mal ! Pourrait-il parler ? Il fit un effort : « Il faut que je rentre à la maison », croassa-t-il, et il se mit à traverser la pelouse. Mais Anne lui courut après.

— Non, ne partez pas. Vous ne pouvez pas vous en aller encore, implora-t-elle. Il n’est pas possible que vous me laissiez avec des sentiments pareils.

Elle levait vers lui de grands yeux, fronçait les sourcils, se mordait la lèvre.

— Oh ! ça va, dit Reggie, se secouant. Je finirai… je finirai par…

Et il agita la main comme pour achever « par oublier tout ça ».

Les mains jointes elle se dressa devant lui.

— Vous voyez, bien sûr, que ce serait une chose fatale pour nous de nous marier, n’est-ce pas ?

— Oh ! parfaitement, parfaitement, dit Reggie, la fixant avec des yeux hagards.

— Que ce serait une erreur, un crime, avec les sentiments que j’ai ? Je veux dire, pour monsieur et madame Colombe, cela va tout seul. Mais figurez-vous ça, dans la vraie vie… figurez-vous !

— Oh ! absolument, dit Reggie. Et il se mit à marcher. Mais Anne l’arrêta encore. Elle le tira par la manche et, cette fois, à son grand étonnement, au lieu de rire, elle fit la mine d’une petite fille qui va pleurer.

— Alors pourquoi, si vous comprenez, êtes-vous si mal… malheureux ? gémit-elle. Pourquoi prenez-vous ça tellement à cœur ? Pourquoi avez-vous un air si, si terr… terrible ?

Reggie avala sa salive et, de nouveau fit le geste d’écarter quelque chose.

— Je n’y peux rien, dit-il, j’ai reçu un coup. Si je file tout de suite, je serai capable de…

— Comment pouvez-vous parler de filer tout de suite ? riposta Anne avec dédain.

Elle tapa du pied en le regardant ; ses joues étaient cramoisies.

— Comment pouvez-vous être si cruel ? Je ne peux pas vous laisser partir, sans être certaine que vous êtes absolument aussi heureux qu’avant de me demander de vous épouser. Vous devez comprendre cela, pour sûr, c’est si simple.

Mais, à Réginald, la chose ne paraissait pas simple du tout ; elle semblait d’une impossible difficulté.

— Même si je ne peux pas vous épouser, comment voulez-vous que je me dise que vous êtes là-bas si loin, sans personne à qui écrire, excepté votre terrible mère, et que vous êtes malheureux et que, tout ça, c’est ma faute ?

— Ce n’est pas votre faute. Ne le pensez pas. C’est le destin, voilà tout.

Reggie prit la main d’Anne sur sa manche, la souleva, la baisa.

— Ne me plaignez pas, chère petite Anne, dit-il doucement. Et cette fois-là, il courut presque en descendant l’allée, sous les arceaux de roses.

Rou-cou-cou-cou ! Rou-cou-cou-cou ! résonna sous la véranda. Et du jardin vint un cri : « Reggie ! Reggie ! »

Il s’arrêta, il se retourna. Mais, quand elle vit son air timide, étonné, elle eut un petit rire.

— Revenez, monsieur Colombe ! dit Anne.

Et Réginald, lentement, retraversa la pelouse.

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