Cinquième partie Jeune fille
En robe bleue, avec ses joues légèrement rougies, ses yeux si bleus, ses boucles d’or qu’on eût dit relevées pour la première fois, la fille de madame Raddick semblait être nouvellement tombée de ce ciel radieux. Le regard timide, vaguement étonné, mais profondément admiratif de madame Raddick paraissait indiquer qu’elle croyait aussi à ce miracle ; mais sa fille n’avait pas l’air fort enchantée – et pourquoi donc l’aurait-elle été ? – d’être venue se poser sur les marches du Casino. Le fait est qu’elle s’ennuyait – s’ennuyait comme si le Paradis qu’elle quittait avait été plein de casinos, avec de vieux saints maussades pour croupiers et des couronnes pour enjeux.
— Ça vous est égal d’emmener Hennie ? me demanda madame Raddick. Vous en êtes sûr ? Vous avez l’auto et vous prendrez le thé et vous nous retrouverez ici, sur cette marche – ici même – dans une heure. Vous comprenez, je veux la faire entrer. Elle n’y est pas encore allée et ça vaut la peine d’être vu. Je trouve que ce ne serait pas juste de l’en priver.
— Oh ! tais-toi, maman, dit sa fille d’un ton las. Viens donc. Ne parle pas tant. Et puis, ton sac s’est ouvert ; tu vas encore perdre tout ton argent.
— Je regrette, chérie, répondit madame Raddick.
— Oh ! mais viens donc, reprit la voix impatiente. Je veux faire de l’argent. Tout ça est bel et bien pour toi, mais moi, je suis à sec !
— Tiens, prends cinquante francs, chérie, prends-en cent !
Je vis madame Raddick lui fourrer des billets dans la main, en franchissant les portes.
Nous restâmes un instant sur les marches, Hennie et moi, à regarder les gens. Il souriait d’un large sourire enchanté.
— Dites donc, cria-t-il, voilà un bouledogue anglais. Est-ce qu’on permet aux chiens d’entrer là-dedans ?
— Non, c’est défendu.
— Il est épatant, n’est-ce pas ? Je voudrais bien en avoir un. Ce sont des chiens si drôles. Ils font si peur aux gens et ils ne sont jamais méchants avec leurs… avec les personnes à qui ils appartiennent.
Tout à coup, il me serra le bras.
— Dites, regardez un peu cette vieille. Qui est-ce ? Pourquoi a-t-elle un air pareil ? Est-ce quelqu’un qui joue ?
L’antique créature desséchée, qui portait une robe de satin vert, un manteau de velours noir, un chapeau blanc garni de plumes violettes, gravit les degrés d’un pas lent et saccadé, comme si elle était montée sur fils de fer. Elle regardait fixement devant elle, elle riait, branlait la tête, jacassait toute seule ; ses griffes étreignaient un sac qui ressemblait à une poche à souliers.
Mais au même moment, madame Raddick reparut avec Elle et une autre dame qui voltigeait à l’arrière-plan. Madame Raddick fondit sur moi. Elle était toute rouge, toute joyeuse, toute changée. Elle faisait songer à une femme qui dit adieu à ses amis sur le quai de la gare et qui n’a pas une minute à perdre avant le départ du train.
— Oh ! vous êtes encore là ? En voilà une chance ! Vous n’êtes pas parti ? Quelle veine, n’est-ce pas ? Je viens d’avoir des ennuis terribles à cause… d’elle.
Elle indiqua du geste sa fille, qui restait là, complètement immobile, dédaigneuse, les yeux baissés, faisant pivoter son pied sur la marche, absente, à des centaines de lieues.
— On ne veut pas la laisser entrer. J’ai juré qu’elle avait vingt et un ans. Mais on ne veut pas me croire. J’ai montré mon porte-monnaie à cet homme ; je n’ai pas osé faire davantage. Ça n’a servi à rien ; il s’est moqué de moi, tout bonnement… Et maintenant, je viens de rencontrer madame Mac Ewen, de New York, et elle vient de gagner treize mille francs dans la Salle Privée – et elle veut que j’y retourne avec elle, pendant que la veine dure. Bien entendu, je ne peux pas la quitter… Elle. Mais si vous vouliez…
Là-dessus « Elle » leva les yeux ; son regard annihila simplement sa mère.
— Pourquoi ne peux-tu pas me quitter ? dit-elle avec fureur. Quelle parfaite ineptie ! Comment as-tu le courage de faire une scène pareille ? Voilà bien la dernière fois que je sors avec toi. Tu es vraiment par trop impossible !
Elle toisa sa mère de la tête aux pieds.
— Calme-toi, dit-elle superbement.
Madame Raddick était au désespoir, absolument au désespoir. Elle mourait d’envie d’accompagner madame Mac Ewen, mais en même temps…
Je pris mon courage à deux mains.
— Voudriez-vous, mademoiselle… Vous plairait-il de venir prendre le thé avec… nous ?
— Oui, oui, elle sera ravie. C’est tout à fait ce que je désirais, n’est-ce pas, chérie ? Madame Mac Ewen… je serai de retour ici dans une heure… ou même avant… je vais…
Madame Raddick s’élança, gravit les marches. Je vis que son sac était encore ouvert.
Ainsi, nous restions là, tous les trois. Mais ce n’était vraiment pas ma faute. Hennie aussi paraissait écrasé. Quand l’automobile fut arrivée, elle s’enveloppa de son manteau sombre – pour éviter la contamination. Ses petits pieds eux-mêmes semblaient dédaigner de la porter jusqu’au bas du perron, vers nous.
— Je suis absolument navré… murmurai-je, tandis que l’auto se mettait en marche.
— Oh ! ça m’est parfaitement égal, dit-elle. Je ne tiens pas du tout à paraître vingt et un ans. Qui pourrait le vouloir – quand on en a dix-sept ! C’est – et elle frissonna légèrement – c’est cette stupidité qui m’est odieuse, et d’être dévisagée par de vieux messieurs obèses. Quelles brutes !
Hennie lui jeta un coup d’œil rapide et se mit à regarder par la glace.
L’auto s’arrêta devant un immense palais de marbre rose et blanc, avec des orangers devant les portes, plantés dans des vases laqués noir et or.
— Aimeriez-vous entrer là ? insinuai-je.
Elle hésita, jeta un regard, se mordit la lèvre et se résigna.
— Oh ! enfin, il n’y a guère autre chose à faire, dit-elle. Descends donc, Hennie.
Je pris les devants – pour trouver la table, naturellement – et elle suivit. Mais ce qu’il y avait de pire, c’était de traîner son petit frère, qui n’avait que douze ans, avec nous. Ça, c’était la dernière goutte, le coup de grâce – cet enfant à ses talons.
Il restait une seule table. Elle portait des œillets roses et des assiettes roses, avec de petites serviettes à thé bleu pâle, en guise de voiles.
— Nous mettons-nous là ?
Elle posa une main lasse au dossier d’un fauteuil d’osier blanc.
— Mais oui. Pourquoi pas ? dit-elle.
Hennie se faufila contre elle et finit, en se tortillant, par atteindre un tabouret à l’autre bout. Il se sentait abominablement de trop. Elle n’ôta même pas ses gants ; elle baissa les yeux et tambourina sur la table. Quand un lointain violon résonna, elle fit une petite grimace douloureuse et se mordit de nouveau la lèvre. Le silence.
Une serveuse apparut. À peine si j’osais demander :
— Du thé ? du café ? Du thé de Chine, ou bien du thé glacé avec du citron ?
En vérité, peu lui importait. Tout lui était égal. Elle n’avait vraiment envie de rien. Hennie chuchota : « Du chocolat ! »
Mais, à l’instant même où la serveuse se détournait pour partir, elle s’écria d’un air insouciant :
— Oh ! vous pouvez aussi bien m’apporter aussi un chocolat.
Pendant que nous attendions, elle tira de son sac une petite boîte à poudre en or, avec une glace dans le couvercle, secoua la pauvre petite houppette comme si elle lui était odieuse et poudra son adorable petit nez.
— Hennie, dit-elle, enlève ces fleurs.
De sa houppette, elle indiquait les œillets et je l’entendis murmurer : « J’ai horreur de voir des fleurs sur une table. » Celles-ci, évidemment, lui avaient causé une souffrance extrême, car elle ferma les yeux quand je les écartai.
La serveuse revint avec le chocolat et le thé. Elle posa devant eux les grandes tasses mousseuses et poussa mon verre transparent à travers la table. Hennie enfouit son nez dans la sienne ; il émergea de nouveau avec, pendant un instant terrible, un petit flocon de crème tremblotant au bout. Mais très vite, en vrai petit gentleman, il l’essuya. Je me demandai si j’allais oser attirer son attention sur sa tasse. Elle ne l’avait pas remarquée – elle ne la voyait pas – jusqu’à ce qu’enfin tout à coup, absolument par hasard, elle but une petite gorgée. Je l’observais avec anxiété ; elle frissonna légèrement.
— Beaucoup trop doux ! dit-elle.
Un tout petit garçon, avec une tête pareille à un grain de malaga et un corps chocolat, s’approcha portant un plateau de pâtisseries – rangée après rangée de petits caprices, de petites inspirations, de petits rêves suaves. Il les lui offrit.
— Oh ! je n’ai pas la moindre faim. Emportez-les.
Il les présenta à son frère. Hennie me jeta un coup d’œil rapide – la réponse dut être satisfaisante, car il prit une crème au chocolat, un éclair au café, une meringue bourrée de marrons et un cornet minuscule, rempli de fraises toutes fraîches. Elle eut à peine la force de le regarder faire. Mais, comme le petit garçon s’esquivait elle tendit son assiette.
— Oh ! enfin, donnez-m’en un, rien qu’un, dit-elle.
Les pinces d’argent laissèrent tomber, un, deux, trois gâteaux – et une tartelette aux cerises.
— Je ne sais pas pourquoi vous me donnez tout ça, dit-elle, et elle faillit sourire. Je ne les mangerai pas tous ; ce serait impossible !
Je me sentis beaucoup plus rassuré. Je bus mon thé à petits coups, je me renversai en arrière, je demandai même la permission de fumer. À ce mot, elle s’interrompit, la fourchette à la main, ouvrit les yeux et vraiment elle eut un sourire.
— Certainement, dit-elle. Je m’attends toujours à ce qu’on fume.
Mais à ce moment, une chose tragique arriva à Hennie. Il piqua trop fort son cornet de pâtisserie qui se brisa net et une des deux moitiés sauta sur la table. Épouvantable incident ! Il devint écarlate. Même ses oreilles flamboyèrent et une main honteuse se glissa sur la table pour enlever ce qui restait de la victime.
— Affreux petit monstre ! dit-elle.
Grand Dieu ! Je dus courir à son secours. Je m’écriai précipitamment : « Resterez-vous longtemps en Europe ? »
Mais déjà elle avait oublié Hennie. Moi aussi, j’étais oublié. Elle cherchait à se rappeler quelque chose… elle était au bout du monde.
— Je… ne… sais pas, dit-elle lentement, de cet endroit lointain.
— Je suppose que vous aimez mieux la Riviera que Londres. C’est plus… plus…
Quand je m’arrêtai, elle revint de là-bas et me considéra fort intriguée.
— Plus ?
— Enfin… plus gai, criai-je en agitant ma cigarette. Mais il lui fallut tout un gâteau pour considérer cette opinion. Et même alors : « Oh ! eh bien, cela dépend ! » fut tout ce qu’elle put prendre sur elle de dire.
Hennie avait fini. Il avait encore très chaud.
Je saisis la carte posée sur la table.
— Voyons – que diriez-vous d’une glace, Hennie ? Mandarine et gingembre, qu’en pensez-vous ? Non, quelque chose de plus frais ? Pourquoi pas une crème à l’ananas ?
Hennie approuva fortement. La serveuse avait l’œil sur nous. La commande était inscrite, quand Elle leva les yeux et cessa de contempler ses miettes de gâteau.
— Avez-vous dit mandarine et gingembre ? J’aime bien le gingembre. Vous pouvez m’en apporter une.
Puis, très vite :
— Je voudrais que cet orchestre cesse de jouer des airs qui remontent au déluge. Nous avons dansé ça tout le temps, à Noël dernier. C’est par trop intolérable.
Mais c’était une mélodie charmante. Maintenant que j’y faisais attention, elle me réchauffait.
— Je trouve que c’est assez gentil ici, et vous, Hennie ? dis-je.
Hennie déclara : « Épatant. » Il avait eu l’intention de le dire tout bas, mais le mot sortit sur une note aiguë, dans une espèce de glapissement.
Gentil ? Cet endroit-là ? Gentil ? Pour la première fois, elle regarda autour d’elle, essayant de voir ce qu’il y avait de… Elle clignota ; ses yeux charmants s’étonnèrent. Un monsieur d’âge mûr, très beau, lui rendit son regard à travers un monocle attaché d’un ruban noir. Mais, elle ne put parvenir à l’apercevoir. À la place qu’il occupait, il y avait dans l’air un vide. Elle fixait l’espace à travers lui.
Enfin, les petites pelles à glace s’immobilisèrent sur les coupes de cristal. Hennie avait un peu l’air d’être à bout de forces, mais Elle, elle se mit à enfiler ses gants blancs. Sa montre sertie de diamants lui donna quelque peine ; elle la gênait. Elle la tirailla – s’efforça de casser cette petite sotte – qui ne voulut pas se laisser faire. Enfin, elle dut se résigner à rabattre le gant par-dessus. Après cette catastrophe, je vis qu’elle ne pouvait supporter cette situation un instant de plus et, de fait, elle se leva d’un bond, se détournant, tandis que je remplissais la formalité vulgaire de payer la note.
Ensuite, nous nous retrouvâmes dehors. Le crépuscule était venu. Le ciel était saupoudré de minuscules étoiles ; les grandes lampes brûlaient, éclatantes. Pendant que nous attendions l’auto, elle resta sur la marche, comme elle l’avait fait avant, agitant son pied, baissant les yeux.
Hennie se précipita pour ouvrir la portière ; elle monta, se renversa sur les coussins avec – ah ! quel soupir !
— Dites-lui, ordonna-t-elle pantelante, d’aller aussi vite qu’il peut.
Hennie adressa une grimace joyeuse à son ami le chauffeur. « Allez vite », dit-il. Puis il prit un air sérieux et s’assit sur le strapontin en face de nous.
La boîte à poudre en or surgit de nouveau. De nouveau la pauvre petite houppe fut secouée ; le même regard rapide, profondément secret, s’échangea entre Elle et le miroir.
Nous déchirions l’or et le noir de la ville comme des ciseaux taillent un brocart. Hennie prenait beaucoup de mal pour ne pas avoir l’air de s’accrocher à quelque chose.
Mais, quand on arriva au Casino, madame Raddick, naturellement, ne s’y trouvait pas. Aucun signe de sa présence n’apparaissait sur le perron – pas une trace.
— Voulez-vous restez dans l’auto pendant que j’irai voir ? Mais non – elle ne voulut pas. Grand Dieu, non ! Hennie pouvait rester ; quant à elle, attendre dans la voiture, lui était intolérable. Elle attendrait sur l’escalier.
— Mais j’ai du scrupule à vous quitter ainsi, murmurai-je. Je préférerais de beaucoup ne pas vous laisser là.
À ces mots, elle rejeta son manteau en arrière ; elle se retourna pour me faire face ; ses lèvres s’entrouvrirent.
— Mon Dieu, pourquoi donc ? Je… ça m’est tout à fait égal. Je… j’aime à attendre.
Et tout à coup, ses joues s’empourprèrent, ses yeux s’assombrirent. – Un instant, je crus qu’elle allait pleurer.
— Lai… laissez-moi rester, je vous prie, bégaya-t-elle d’une voix fervente et chaude. J’aime cela. J’adore attendre. C’est vrai… c’est vrai, je l’adore. J’attends tout le temps… partout…
Son manteau sombre s’écarta et sa gorge blanche – tout son tendre jeune corps vêtu de bleu – ressembla à une fleur qui vient d’émerger de l’obscurité du bouton.
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