Huitième partie Le voyage
Le bateau pour Picton devait partir à onze heures et demie. C’était une belle nuit, douce, étoilée, mais quand ils descendirent de voiture et se mirent à longer le Vieux Quai, qui s’étendait jusque dans le port, un vent léger venu de la mer palpita sous le chapeau de Fénella et elle leva la main pour empêcher qu’il ne s’envolât. Sur le Vieux Quai, il faisait noir, tout noir ; les entrepôts de laine, les wagons à bestiaux, les grues qui se dressaient si haut, la petite locomotive trapue, tout semblait sculpté dans un bloc d’ombre. Çà et là, sur un tas de bois cylindrique qui ressemblait à la tige d’un énorme champignon noir, une lanterne était accrochée, mais on eût dit qu’elle avait peur de déployer sa timide clarté frissonnante dans toutes ces ténèbres ; elle brûlait doucement, comme pour elle seule.
Le père de Fénella avançait à grandes enjambées rapides, nerveuses. Auprès de lui, sa grand-maman se dépêchait, enveloppée de son imperméable noir qui craquait sans cesse ; ils allaient si vite que la petite fille était obligée, de temps à autre, de faire, pour les rattraper, un petit saut dépourvu de toute dignité. Outre son bagage sanglé en un rouleau pareil à une saucisse rebondie, Fénella portait le parapluie de sa grand-mère, serré sur son cœur, et la poignée en tête de cygne lui donnait tout le temps sur l’épaule de brusques petits coups de bec, comme pour lui dire aussi de se hâter…
Des hommes, la casquette rabattue sur les yeux, le col relevé, allaient à grands pas ; quelques femmes tout emmitouflées trottinaient précipitamment ; et un tout petit garçon dont les petits bras noirs et les jambes sortaient seuls d’un châle de laine blanche, était balancé avec de furieuses secousses entre son père et sa mère ; il avait l’air d’un bébé mouche tombé dans de la crème.
Et puis soudain, si brusquement que Fénella et sa grand-maman firent un saut toutes deux, de derrière le plus vaste hangar sur lequel oscillait un panache de fumée, surgit ce cri Mia-ou-ou-OU !
« Premier coup de sifflet ! » dit brièvement son père, et, au même instant, ils aperçurent le bateau de Picton. Couché le long du quai sombre, tout liséré, tout emperlé de lumières dorées et rondes, il semblait se préparer à voguer parmi les étoiles, plutôt que vers la froide mer. Des gens se pressaient pour franchir la passerelle. D’abord, sa grand-maman passa, puis son père, puis Fénella. Pour descendre sur le pont, il fallait sauter de haut et un vieux marin en tricot bleu, qui se tenait là, lui tendit sa main sèche et dure. Ils étaient à bord ; ils s’écartèrent pour laisser le passage aux gens qui se dépêchaient et, debout sous un petit escalier de fer qui conduisait au pont supérieur, ils commencèrent à faire leurs adieux.
— Tiens, maman, voilà ton bagage ! dit le père de Fénella en remettant à grand-mère une autre saucisse bien sanglée.
— Merci Frank.
— Et tu as bien des billets de cabine ?
— Oui, mon enfant.
— Et tes autres billets ?
Grand-maman les chercha à tâtons sous son gant et lui en montra les bouts.
— C’est parfait.
Sa voix semblait sévère, mais Fénella, qui l’observait de tous ses yeux, vit qu’il avait l’air fatigué et triste. Mia-ou-ou-OU ! Le second coup de sifflet hurla juste au-dessus de leurs têtes et une voix cria, comme en détresse : « Plus personne pour descendre à terre ? »
Fénella vit les lèvres de son papa dire : « Tu feras bien mes amitiés à mon père. » Et sa grand-mère, tout agitée, répondit : « Bien sûr, mon chéri. Va-t’en maintenant. Il sera trop tard. Va-t’en, Frank. Va-t’en ! »
— Ça va bien, maman, j’ai encore trois minutes.
À sa grande surprise, Fénella vit son père ôter son chapeau. Il entoura grand-maman de ses bras, il la serra contre lui. « Dieu te bénisse, mère ! » entendit-elle.
Et grand-maman posa contre la joue de son fils sa main dans le gant de fil noir, usé à l’endroit de son anneau de mariage, et elle sanglota : « Dieu te bénisse, mon brave enfant ! »
Ce fut si terrible que Fénella leur tourna le dos bien vite, avala une fois, deux fois sa salive et fronça vigoureusement les sourcils, en regardant une petite étoile verte à la pointe d’un mât. Mais il fallut se retourner de nouveau ; son père allait partir.
— Adieu, Fénella. Sois bien sage !
Sa moustache froide et mouillée effleura sa joue. Mais Fénella le saisit par les revers de son manteau.
— Combien de temps est-ce que je vais rester ? chuchota-t-elle d’une voix anxieuse.
Il ne voulut pas la regarder. Il la repoussa doucement et doucement lui dit : « Nous verrons ça. Viens ! Où est ta main ? » Il lui glissa quelque chose dans la paume. « Voilà un shilling, en cas que tu en aies besoin. »
Un shilling ! Alors, elle devait partir pour toujours ! « Papa ! » cria Fénella. Mais il était parti. Il était le dernier à quitter le bateau. Les marins empoignèrent la passerelle. Un énorme rouleau de cordage sombre s’envola dans l’air et retomba avec un choc sourd sur le quai. Une cloche sonna ; un sifflet retentit, strident. Silencieusement, le quai ténébreux commença à glisser, à s’évader, à les fuir. Entre eux et lui, maintenant, l’eau se précipitait. Fénella, de toutes ses forces, essayait de voir. « Était-ce papa, là-bas, qui se retournait ? – ou qui faisait des signes ? – ou qui restait à l’écart ? – ou qui s’en allait tout seul ? » L’étroite étendue d’eau devenait plus large, plus obscure. Maintenant, le bateau de Picton commençait à virer de bord, régulièrement, la proue tournée vers la mer. Regarder plus longtemps était inutile. Il n’y avait rien à voir, sinon quelques lumières, le cadran de l’horloge de la ville suspendu en l’air, d’autres clartés, par petits groupes sur les sombres collines.
Le vent fraîchissant tiraillait les jupes de Fénella. ; elle revint auprès de sa grand-mère. À son grand soulagement, grand-maman n’avait plus l’air triste. Elle avait posé l’une sur l’autre les deux saucisses de bagage et elle était assise dessus, les mains jointes, la tête penchée un peu de côté. Son visage avait une expression d’intensité sereine. Alors, Fénella vit ses lèvres se mouvoir et devina qu’elle priait. Mais la vieille femme lui fit un petit signe de tête joyeux, comme pour dire que la prière était presque finie. Elle décroisa les mains, soupira, les croisa de nouveau, se courba en avant et enfin se secoua doucement.
— Et maintenant, petite, dit-elle, en rajustant le nœud des brides de sa capote, je crois que nous ferions bien de nous occuper de notre cabine. Reste à côté de moi et prends garde de glisser.
— Oui, grand-maman.
— Et fais attention que les parapluies ne s’accrochent pas à la rampe de l’escalier. J’ai vu casser en deux comme ça, quand je suis venue, un parapluie magnifique.
— Oui, grand-maman.
De sombres silhouettes d’hommes s’appuyaient nonchalamment au bastingage. À la lueur de leurs pipes luisait un nez, ou la visière d’une casquette, ou deux sourcils à l’aspect étonné. Fénella leva les yeux. Là-haut dans l’air une petite forme humaine, les mains dans les poches d’une courte vareuse, se dressait, regardant fixement la mer. Le bateau avait un léger roulis et elle pensa que les étoiles roulaient aussi un peu. Et maintenant, un garçon du bord, pâle, en veste de toile, portant un plateau en l’air sur les paumes de ses mains, sortit d’une porte éclairée et les croisa d’un pas leste. Elles franchirent cette porte. Soigneusement, par-dessus la marche haute cerclée de cuivre, elles posèrent le pied sur un carré de caoutchouc, puis descendirent un escalier si effroyablement raide que grand-maman fut obligée de mettre les deux pieds ensemble sur chaque marche et que Fénella, se cramponnant à la rampe de cuivre humide, oublia complètement de prendre garde au parapluie à tête de cygne.
Tout en bas, grand-mère s’arrêta ; Fénella eut un peu peur qu’elle ne recommençât à prier. Mais non, elle cherchait seulement ses billets de cabine. Elles étaient dans le salon. La lumière y était éblouissante et l’air étouffant ; ça sentait la peinture, les côtelettes brûlées, le caoutchouc. Fénella aurait bien voulu que sa grand-mère avançât, mais la vieille dame ne voulait pas se presser. Une vaste corbeille de sandwiches au jambon attira son regard. Elle approcha et toucha délicatement du doigt la plus haute.
— Combien les sandwiches ? demanda-t-elle.
— Quat’sous ! brailla impoliment le garçon, en jetant sur la table une fourchette et un couteau.
Grand-maman n’y put croire.
— Quatre sous chaque ?
— Vous y êtes ! dit le garçon, et il cligna de l’œil en regardant son camarade.
Grand-maman fit une petite mine étonnée. Puis d’un ton de réserve et de blâme, elle murmura à Fénella : « Quel péché ! » Et elles sortirent avec dignité par la porte à l’autre bout et suivirent un couloir bordé de cabines des deux côtés. Une si gentille femme de chambre vint à leur rencontre. Elle était tout habillée de bleu, son col et ses manchettes étaient fermés par de gros boutons de cuivre. Elle avait l’air de très bien connaître grand-maman.
— Eh bien, madame Crane, dit-elle, en ouvrant le couvercle de leur lavabo, nous nous retrouvons. Ce n’est pas souvent que vous vous accordez une cabine.
— Non, dit grand-maman. Mais cette fois-ci, mon cher fils, dans sa sollicitude…
— J’espère… commença la femme de chambre. Puis, elle se retourna pour jeter un long regard attristé à tout le noir que portait grand-mère, à la jaquette noire, à la jupe noire de Fénella, à sa blouse noire, à son chapeau garni d’une rosette de crêpe.
Grand-maman inclina la tête.
— C’est la volonté de Dieu, dit-elle.
La femme de chambre serra les lèvres et, respirant profondément, elle parut se dilater.
— Ce que je dis toujours, déclara-t-elle, comme si c’était sa découverte personnelle, c’est que, tôt ou tard, nous devons tous partir et que c’est sûr et certain.
Elle fit une pause.
— Maintenant, puis-je vous apporter quelque chose, madame Crane ? Une tasse de thé ? Je sais qu’il est inutile de vous offrir une petite goutte pour vous réchauffer.
Grand-maman secoua la tête.
— Rien du tout, merci. Nous avons quelques biscuits légers et Fénella a une belle banane.
— Alors, je viendrai plus tard vous donner un coup d’œil, dit la femme de chambre ; et elle sortit, refermant la porte.
Comme cette cabine était petite ! On aurait cru être enfermé dans une boîte avec grand-maman. L’œil sombre et rond qui luisait au-dessus du lavabo les regardait d’un air morne. Fénella se sentait intimidée. Elle restait debout contre la porte, étreignant toujours son bagage et le parapluie. Est-ce qu’on allait se déshabiller là-dedans ? Déjà, sa grand-mère avait ôté sa capote et, roulant les brides, elle les avait fixées chacune par une épingle à la coiffe, avant de suspendre le chapeau. Ses cheveux blancs brillaient comme de la soie ; la petite broche du chignon, sur la nuque, était recouverte d’un filet noir. Fénella n’avait presque jamais vu sa grand-mère tête nue ; cela lui donnait quelque chose d’étrange.
— Je vais mettre le petit fichu de laine que ta chère mère m’avait fait, dit grand-maman ; et, défaisant les courroies de la saucisse, elle le sortit et s’en enveloppa la tête ; la frange de pompons gris dansait au-dessus de ses sourcils, tandis qu’elle souriait tendrement et tristement à Fénella. Puis, elle défit son corsage et quelque chose dessous et encore quelque chose dessous. Une lutte sembla se livrer, courte et vive ; un rouge léger monta au visage de grand-maman. Cric ! crac ! elle avait dégrafé son corset. Elle poussa un soupir de délivrance et, s’asseyant sur le divan de peluche rouge, elle ôta lentement, soigneusement ses bottines à élastiques et les rangea côte à côte.
Lorsque Fénella eut enlevé sa jaquette et sa jupe et enfilé son peignoir de flanelle, grand-mère était tout à fait prête.
— Faut-il que j’ôte mes bottines, grand-maman ? C’est qu’elles sont à lacets.
Grand-maman accorda aux bottines un moment de profonde réflexion.
— Tu serais beaucoup plus à ton aise, si tu les défaisais, mon enfant, dit-elle ? Elle embrassa Fénella.
— N’oublie pas de dire tes prières. Notre bon Seigneur nous garde quand nous sommes en mer encore mieux que quand nous sommes à terre. Et, ajouta grand-maman d’un air allègre, comme je suis une voyageuse expérimentée, c’est moi qui vais prendre la couchette d’en haut.
— Mais, grand-maman, comment vas-tu faire pour y monter ?
Trois petits échelons bons pour une araignée, voilà tout ce que voyait Fénella. La vieille dame eut un petit rire silencieux avant de les escalader lestement et, par-dessus le rebord de la haute couchette, elle regarda la fillette étonnée.
— Ah ! tu ne croyais pas ta grand-maman capable de ça, dit-elle. Et quand elle se laissa retomber en arrière, Fénella entendit de nouveau son rire léger.
Le dur carré de savon brun ne voulut pas mousser, l’eau de la carafe ressemblait à une espèce de gelée bleuâtre. Comme c’était difficile aussi de rabattre ces draps raides ; il fallait tout simplement s’y fourrer de force. Dans d’autres circonstances, Fénella aurait eu, peut-être, le fou rire…
Enfin, elle se trouva couchée et tandis qu’elle restait étendue tout essoufflée, un murmure discret et prolongé résonna au-dessus de sa tête, comme si quelqu’un, doucement, tout doucement, froissait du papier de soie en cherchant quelque chose. C’était grand-maman qui disait ses prières…
Un temps très long s’écoula. Puis la femme de chambre entra : elle marchait avec précaution et posa la main sur la couchette de grand-mère.
— Nous venons d’entrer dans le Détroit, dit-elle.
— Oh !
— La nuit est belle, mais nous ne sommes pas très chargés. Il y aura sans doute un peu de tangage.
Et, en vérité, à ce moment-là, le bateau monta, monta et resta suspendu en l’air juste assez longtemps pour vous donner le frisson, avant de redescendre ; ensuite, il y eut le bruit d’une lourde masse d’eau battant contre ses flancs. Fénella se souvint qu’elle avait laissé le parapluie à col de cygne debout contre le petit divan. S’il tombait, se casserait-il ? Mais au même instant, grand-maman se le rappela aussi.
— Mademoiselle, auriez-vous la bonté de poser mon parapluie sur la banquette ? chuchota-t-elle.
— Mais certainement, madame Crane.
En revenant auprès de grand-mère, la femme de chambre murmura :
— Votre gentille petite fille dort de tout son cœur.
— Que Dieu soit loué ! dit grand-maman.
— Pauvre petit agneau sans mère ! dit la femme de chambre. Et grand-maman était encore en train de lui raconter tout ce qui était arrivé, quand Fénella s’endormit.
Mais elle n’avait pas dormi assez longtemps pour avoir eu le temps de rêver, quand elle se réveilla encore et vit quelque chose s’agiter en l’air au-dessus de sa tête. Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? C’était un petit pied gris. Et voilà qu’un autre le rejoignait. Ils semblaient chercher à tâtons quelque chose ; on entendit un soupir.
— Je suis réveillée, grand-maman, dit Fénella.
— Oh ! miséricorde, suis-je près de l’échelle ? demanda grand-maman. Je croyais qu’elle était de ce côté-ci.
— Non, grand-maman, elle est de l’autre. Je vais poser ton pied dessus. Sommes-nous arrivés ? dit Fénella.
— Nous entrons dans le port, répondit grand-maman. Il faut se lever, petite. Tu ferais mieux de manger un biscuit pour te donner du courage, avant de bouger.
Mais Fénella avait sauté à bas de sa couchette. La lampe brûlait encore, mais la nuit était finie et il faisait froid. En regardant par l’œil rond du hublot, elle voyait des rochers au loin. Puis de l’écume rejaillit sur eux ; un goéland passa, battant des ailes ; et maintenant, un long morceau de vraie terre apparaissait.
— Voilà la terre, grand-maman, dit Fénella avec étonnement, comme si leur voyage en mer avait duré des semaines entières. Elle croisa les bras bien serrés ; elle resta perchée sur une jambe et frotta dessus les orteils de l’autre pied ; elle tremblait. Oh ! tout était si triste depuis quelque temps ! Est-ce que cela allait changer ? Mais grand-maman dit seulement :
— Dépêche-toi, mon enfant. Tu devrais donner ta belle banane à la femme de chambre, puisque tu ne l’as pas mangée.
Et Fénella remit ses vêtements noirs ; un bouton sauta d’un de ses gants et alla rouler dans un endroit où elle ne put l’atteindre. Enfin, elles montèrent sur le pont.
S’il avait fait froid dans la cabine, sur le pont l’air était glacial. Le soleil n’était pas encore levé, mais les étoiles s’étaient ternies et le ciel pâle et froid était de la couleur de la mer pâle et froide. Sur la terre, une brume blanche montait et retombait. À présent, on pouvait voir distinctement la sombre brousse. Même les silhouettes des fougères parasol étaient visibles et ces arbres étranges, secs et argentés qui ressemblent à des squelettes… Puis, ce fut le débarcadère et quelques petites maisons, pâles aussi, blotties les unes contre les autres, comme des coquillages sur le couvercle d’une boîte. Les autres passagers allaient et venaient en tapant du pied, mais plus lentement que la veille au soir, et ils avaient l’air morose.
Voilà maintenant que le débarcadère venait à leur rencontre. Lentement, il nagea vers le bateau, et un homme qui tenait un rouleau de cordages, une charrette avec un petit cheval accablé, un autre homme assis sur le marchepied approchèrent aussi.
— C’est M. Penreddy, Fénella, qui vient nous chercher, dit grand-maman. À sa voix, on sentait qu’elle était contente. Ses joues de cire blanche bleuissaient de froid, son menton tremblait et elle n’en finissait pas d’essuyer ses yeux et son petit nez rose.
— Tu as bien mon…
— Oui, grand-maman.
Fénella lui montra le parapluie.
L’amarre s’envola en l’air et paf ! retomba sur le pont. On abaissa la passerelle. De nouveau, Fénella suivit sa grand-mère jusque sur le quai, puis vers la petite charrette ; un instant après, elles étaient emportées au grand trot. Les sabots du petit cheval tambourinèrent sur les pilotis de bois, puis s’enfoncèrent mollement dans le sable de la route. On ne voyait âme qui vive ; pas même un panache de fumée. Le brouillard s’élevait et redescendait : la mer, en se retournant sur la plage, paraissait encore assoupie.
— J’ai vu hier M. Crane, dit M. Penreddy. Il avait l’air bien à son affaire. Ma femme y a fait une fournée de galettes, la semaine dernière.
Bientôt, le petit cheval s’arrêta devant une des maisonnettes qui ressemblaient à des coquillages. On descendit. Fénella posa le main sur la barrière et les grosses gouttes tremblotantes de la rosée mouillèrent le bout de ses doigts à travers le gant. Elles gravirent une petite allée pavée de galets blancs et ronds, avec des fleurs endormies, trempées de rosée, de chaque côté. De délicates fleurettes blanches étaient si appesanties par l’eau qu’elles retombaient, mais leur suave odeur faisait partie de la fraîcheur du matin. Dans la petite maison, les stores étaient baissés. Elles montèrent les degrés de la véranda. Une paire de vieilles galoches gisait d’un côté de la porte, un grand arrosoir rouge de l’autre.
— Tss ! Tss ! ah ! ton grand-papa ! dit grand-mère.
Elle tourna la poignée. Pas un bruit. Elle appela : « Walter ! » et aussitôt une voix profonde qui paraissait à moitié étouffée, répondit : « Est-ce toi, Mary ? »
— Attends, ma chérie, dit grand-maman. Entre là.
Elle poussa doucement Fénella dans un petit salon obscur.
Sur la table un chat blanc, qui était couché, replié comme un chameau, se dressa, s’étira, bâilla, puis se hissa sur la pointe des orteils. Fénella enfouit une petite main froide dans la tiède fourrure blanche et sourit timidement, tout en caressant le chat et en écoutant la douce voix de grand-maman et le timbre sonore de grand-papa.
Une porte craqua.
— Entre, ma chérie.
La vieille dame lui faisait signe, Fénella suivit. Là, étendu sur le côté d’un lit immense grand-papa reposait. Sa tête, avec une touffe de cheveux blancs, son visage rose et sa longue barbe argentée apparaissaient seuls au-dessus de la courtepointe. Il ressemblait à un vieil oiseau très éveillé.
— Eh bien, ma fillette ! dit grand-papa. Donne-moi un baiser !
Fénella l’embrassa.
— Brrr ! dit grand-père. Son petit nez est froid comme une grenouille ! Qu’est-ce qu’elle tient là ? Le parapluie de sa grand-maman ?
Fénella sourit encore et accrocha le col de cygne au barreau du lit. Au-dessus était suspendu, dans un large cadre noir, un grand carton portant ce texte :
On a perdu une Heure d’or,
Soixante minutes de Diamants,
Pas de récompense offerte,
Car elle est partie pour toujours.
— C’est ta grand-maman qui a peint ça ! dit grand-père. Et il ébouriffa sa touffe de cheveux blancs, en regardant si gaiement Fénella qu’elle crut le voir cligner des yeux, d’un air complice.
q