Neuvième partie Miss Brill
Bien que le jour fût si éclatant et si beau – un ciel bleu poudré d’or et de grandes taches lumineuses comme des flaques de vin clair, éclaboussant les jardins publics – Miss Brill se réjouissait d’avoir mis sa fourrure. L’air était immobile, mais quand on ouvrait la bouche un froid léger y pénétrait, comme le froid d’un verre d’eau glacée avant qu’on le touche des lèvres : et de temps en temps une feuille voltigeait – venue de nulle part, tombée du ciel. Miss Brill leva la main et toucha sa fourrure. La chère petite bestiole ! c’était bon de la sentir là, de nouveau. Elle l’avait tirée de sa boîte cet après-midi-là, avait secoué la poudre qui l’avait protégée des mites, l’avait vigoureusement brossée et avait, en les frottant, ranimé la vie dans les petits yeux ternis. « Que m’est-il donc arrivé ? » disaient ces tristes petits yeux. Oh ! que c’était doux de les voir lui jeter de nouveau leur brusque regard, sur l’édredon rouge !… Mais le museau, fait d’une substance noire, n’était pas du tout solide. Il avait dû recevoir un choc, qui sait comment ? N’importe ! avec une petite goutte de cire à cacheter noire, quand le moment viendrait, quand ce serait absolument nécessaire… Ah ! le petit fripon ! Oui, vraiment, voilà le sentiment qu’elle éprouvait à son égard : le petit fripon qui se mordait la queue, là, tout contre son oreille gauche ! Pour un rien, elle l’aurait pris, l’aurait posé sur ses genoux, l’aurait caressé. Elle avait un picotement dans les mains, dans les bras, mais c’était d’avoir marché, supposait-elle. Et quand elle respirait, quelque chose de léger et de triste – non, pas précisément triste – quelque chose de doux semblait palpiter dans sa poitrine.
Il y avait beaucoup de monde dehors, cet après-midi-là, bien plus que le dimanche précédent. Et l’orchestre paraissait jouer plus fort, plus gaiement. C’était parce que la saison avait commencé. Car, bien qu’on donnât des concerts toute l’année, le dimanche, ce n’était jamais la même chose, une fois la saison passée. Les musiciens ressemblaient à quelqu’un qui joue, avec sa famille seulement pour auditeurs ; l’effet produit leur était égal, s’il n’y avait pas d’étrangers présents. Est-ce que le chef d’orchestre ne portait pas un uniforme neuf, aussi ? Miss Brill en était certaine. Il raclait le sol du pied, agitait les bras comme un coq qui va lancer son cri ; et les exécutants, assis dans le kiosque vert, gonflaient les joues et fixaient sur leur musique des yeux furibonds. À présent, c’était un petit passage mélodieux et flûté – charmant ! – une petite chaîne de gouttelettes brillantes. Elle était sûre qu’il serait répété. Il le fut ; elle redressa la tête et sourit.
Deux personnes seulement partageaient avec elle son banc favori : un beau vieillard, en veste de velours, les mains croisées sur une énorme canne sculptée, une vieille femme, assise très droite, un tricot posé sur son tablier brodé. Ils ne disaient rien. C’était là une déception, car Miss Brill espérait toujours suivre la conversation. Elle se croyait devenue tout à fait experte dans l’art d’écouter comme si elle n’écoutait pas, dans l’art de s’installer dans la vie des autres pour une minute à peine, tandis qu’ils causaient tout autour d’elle.
Elle jeta un regard de côté au vieux couple. Peut-être qu’ils s’en iraient bientôt. Dimanche dernier aussi, les gens n’avaient pas été aussi intéressants que d’habitude. C’étaient un Anglais et sa femme, il portait un affreux chapeau panama et elle, des bottines à boutons. Tout le temps, elle n’avait pas cessé de parler de lunettes. Ferait-elle bien d’en porter ? elle savait qu’elle en avait besoin ; mais c’était inutile d’en acheter ; elles se cassaient toujours et ne restaient jamais en place. Et quelle patience avait eue le mari ! Il lui avait proposé tout ce qu’on peut imaginer : des montures d’or, des branches recourbées autour des oreilles, des petits tampons. Non, rien ne lui convenait. « Elles glisseront quand même le long de mon nez ! » Miss Brill avait eu bonne envie de la secouer.
Les deux vieux restaient là, sur le banc, immobiles comme des statues. Tant pis, on pouvait toujours regarder la foule. Allant et venant, devant les massifs de fleurs et le kiosque à musique, les couples et les groupes paradaient, s’arrêtaient pour causer, pour se saluer, pour acheter une poignée de fleurs au vieux mendiant dont l’éventaire était attaché à la balustrade. De petits enfants couraient parmi eux, passaient en trombe avec des rires : des petits garçons, avec de grands nœuds de soie blanche sous le menton, des petites filles, des petites poupées françaises, habillées de soie et de dentelle. Parfois un bébé, trottinant à peine, émergeait de l’ombre des arbres et se risquait soudain à pas chancelants dans l’espace libre, puis tout à coup, patatras ! tombait assis et restait là, jusqu’à ce que sa petite maman, perchée sur de hauts talons, s’élançât à son secours, avec une démarche de jeune poule, et le relevât en le grondant. D’autres personnes étaient là sur les bancs, sur les chaises vertes, mais, de dimanche en dimanche, c’étaient presque toujours les mêmes. Miss Brill avait souvent remarqué que la plupart de ces gens avaient quelque chose de drôle. Ils étaient bizarres, silencieux, presque tous âgés : à leur façon de regarder fixement, on aurait cru qu’ils venaient de sortir de petites chambres sombres, ou même… ou même de placards !
Au-delà du kiosque, les arbres minces aux feuilles jaunes, qui retombaient ; à travers les rameaux, la ligne de la mer à peine visible ; et plus loin, le ciel bleu aux nuages veinés d’or.
Tarara – boum – boum – boum ! Tara – boum ! Tarara – boum – boum – boum ! mugissait l’orchestre.
Deux jeunes filles en rouge passèrent ; deux jeunes soldats en bleu vinrent à leur rencontre ; il y eut des rires, puis ils s’en allèrent par couples, bras dessus, bras dessous. Deux paysannes coiffées de bizarres chapeaux de paille s’avancèrent gravement menant de beaux ânes gris fumée. Une religieuse pâle et froide traversa le rond-point à pas pressés. Puis, ce fut une femme très belle qui laissa tomber son bouquet de violettes ; un petit garçon courut les lui ramasser, elle les prit et les jeta comme si elles avaient été empoisonnées. Mon Dieu ! Miss Brill ne savait pas s’il fallait admirer ou blâmer ce dédain !
À présent, voilà que, juste devant elle, une toque d’hermine rencontrait un monsieur en gris. Lui était grand, digne, raide ; elle portait cette toque achetée quand ses cheveux étaient encore blonds. Tout, maintenant, ses cheveux, son visage, même ses yeux, avait la douleur de l’hermine râpée ; sa main, qu’elle levait pour se frotter les lèvres était, sous le gant nettoyé, une petite patte jaunâtre. Oh ! elle était si heureuse de le voir – enchantée ! Elle avait eu l’impression qu’elle le rencontrerait justement cet après-midi. Elle raconta sa promenade – elle avait été partout, ici, là, le long de la mer. La journée était délicieuse – n’était-il pas de cet avis ? Et ne voudrait-il pas, peut-être ?… Mais il secoua la tête, alluma une cigarette, exhala lentement en face d’elle une ample et profonde bouffée, et, tandis qu’elle bavardait et riait encore, il lança au loin l’allumette et s’en alla. La toque d’hermine resta seule, son sourire était plus radieux que jamais. Mais l’orchestre lui-même semblait deviner ses sentiments ; il jouait plus doucement, il jouait avec tendresse ; le tambour, à coups répétés, disait : « Ah ! la brute ! la brute ! » Qu’allait-elle faire ? Qu’allait-il arriver maintenant ? Mais, tandis que Miss Brill se le demandait, la toque d’hermine se retourna, leva la main, comme si elle venait de voir là-bas quelqu’un de bien plus gentil, il s’en alla en sautillant.
L’orchestre de nouveau changea d’humeur et joua plus vite, plus joyeusement que jamais ; le vieux couple assis sur le banc de Miss Brill se leva et partit d’un pas décidé ; un drôle de vieux bonhomme à longs favoris passa, clopinant au rythme de la musique, et faillit être bousculé par quatre jeunes filles qui marchaient de front.
Oh ! que c’était donc séduisant, tout cela ! Comme elle en jouissait ! Comme elle adorait rester assise dans ce jardin à tout observer. On aurait dit une pièce de théâtre, oui, tout à fait. Qui aurait pu croire que le ciel, dans le fond, n’était pas un décor ? Mais Miss Brill ne découvrit pas aussitôt ce qui rendait la chose si passionnante ; ce fut seulement quand un petit chien brun fit son entrée en trottinant avec solennité, puis sortit lentement de même, comme un petit chien qui joue la comédie, un petit chien sous l’action de quelque stupéfiant. Elle s’aperçut alors que tout le monde était en scène. Ces gens n’étaient pas simplement le public, les spectateurs ; ils jouaient aussi. Elle-même avait un rôle et le répétait chaque dimanche. Sans doute, on aurait remarqué son absence, si elle n’avait pas été là ; elle faisait partie de la représentation, en somme. Que c’était singulier qu’elle n’y eût jamais songé auparavant ! Et pourtant ce fait-là expliquait pourquoi elle tenait tant à partir de chez elle ponctuellement, à la même heure, chaque semaine – de façon à ne pas être en retard pour la pièce. Il justifiait aussi l’étrange timidité qu’elle éprouvait à raconter à ses élèves anglaises l’emploi de ses après-midi de dimanche. Ce n’était pas étonnant ! Miss Brill faillit éclater de rire. Elle était donc une actrice ! Elle pensa au vieux monsieur infirme auquel, quatre après-midi par semaine, elle lisait le journal pendant qu’il sommeillait au jardin. Elle s’était tout à fait habituée à cette tête fragile, posée sur l’oreiller à taie de calicot, à ces yeux creux, à cette bouche ouverte, à ce nez haut et pincé. S’il était mort là, des semaines auraient pu passer sans qu’elle s’en aperçût, sans qu’elle en fût troublée. Mais voilà que, soudain, il apprenait que la lecture du journal lui était faite par une actrice ! « Une actrice ! » La vieille tête se soulevait ; deux points lumineux tremblotaient dans les vieilles prunelles. « Une actrice, – vous ? » Et Miss Brill, rajustant les pages du journal, comme si c’était le manuscrit de son rôle, répondait doucement : « Oui, il y a longtemps que j’en suis une. »
L’orchestre avait pris un moment de repos ; maintenant, il recommençait à jouer. Et le morceau qu’il exécutait était chaud, ensoleillé traversé pourtant d’un léger frisson – quelque chose, qu’était-ce ? – pas de la tristesse… non, pas de la tristesse, quelque chose qui vous donnait envie de chanter. La mélodie montait, montait, la lumière resplendissait ; il semblait à Miss Brill que bientôt tout le monde, tous les gens rassemblés là allaient se mettre à chanter. Les jeunes, ceux qui riaient en se promenant ensemble, commenceraient ; les voix des hommes, énergiques et braves, se joindraient à leur chant. Alors, elle, elle aussi et les autres, sur les bancs, leur feraient une sorte d’accompagnement – quelque chose de bas qui monterait et descendait à peine, quelque chose de si beau – de si émouvant… Les yeux de Miss Brill se remplirent de larmes, elle regarda en souriant tous les autres membres de la troupe. « Oui, pensait-elle, nous comprenons, nous comprenons » – bien qu’elle ignorât ce que c’était qu’ils comprenaient tous.
À cet instant même, un tout jeune homme et une jeune fille vinrent s’asseoir à la place que le vieux couple avait quittée. Ils étaient très bien mis ; c’étaient des amoureux, le héros et l’héroïne, évidemment, qui venaient de débarquer du yacht paternel. Et Miss Brill, chantant encore cette mélopée muette, souriant de ce tremblant sourire, se prépara à les écouter.
— Non, pas maintenant, dit la jeune fille. Pas ici ; je ne peux pas.
— Mais pourquoi donc ? À cause de cette vieille idiote, là-bas, au bout du banc ? demande le garçon. Pourquoi vient-elle ici ? qui le lui demande ? Elle ferait bien mieux de rester chez elle avec sa bête de vieille figure.
— C’est sa fou-fou-fourrure qui est si cocasse ! pouffa la jeune fille. On dirait absolument un merlan frit !
— Ah ! qu’elle nous fiche la paix, grommela le garçon d’une voix basse et furieuse. Puis : Dites-moi, ma petite chérie…
— Non, pas ici, dit la jeune fille. Pas encore.
En rentrant chez elle, Miss Brill achetait d’habitude une tranche de gâteau au miel chez le boulanger. C’était son régal du dimanche. Quelquefois la tranche contenait une amande, quelquefois non. Cela faisait une grande différence. Si l’amande y était, il lui semblait rapporter à la maison un tout petit cadeau – une surprise – quelque chose qui aurait fort bien pu ne pas être là. Elle pressait le pas, les dimanches d’amande, et, pour faire chauffer la bouilloire, elle frottait l’allumette d’un geste plein de désinvolture.
Mais, ce jour-là, elle passa sans arrêter devant la boulangerie, grimpa l’escalier, entra dans la petite pièce sombre – sa chambre pareille à un placard – et s’assit sur l’édredon rouge. Elle resta longtemps ainsi. La boîte d’où elle avait tiré la fourrure gisait sur le lit. Elle dégrafa précipitamment la petite cravate ; précipitamment, sans regarder, elle l’étendit dans le carton. Mais quand elle remit le couvercle, il lui sembla entendre quelque chose pleurer.
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