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Quinzième partie La femme de chambre

Onze heures du soir. On frappe à la porte.
— J’espère que je ne vous dérange pas, madame. Vous ne dormiez pas encore, n’est-ce pas ? Mais je viens d’apporter le thé à Mademoiselle et il en reste une si bonne tasse que j’ai pensé que, peut-être, vous aimeriez…

Mais pas du tout, madame. Je lui fais toujours sa tasse de thé en dernier. Elle la prend au lit, après avoir dit ses prières, pour se réchauffer. Je mets l’eau sur le feu quand elle s’agenouille et je dis à la bouillotte : « Et maintenant, ne te dépêche pas trop de faire ta prière, toi. » Mais elle bout toujours avant que Mademoiselle ait dit la moitié des siennes. Vous comprenez, madame, nous connaissons tant de monde et il faut prier pour chacun séparément. Mademoiselle a une liste des noms dans un petit carnet rouge. Seigneur ! toutes les fois que quelqu’un de nouveau est venu nous voir et que Mademoiselle me dit ensuite : « Ellen, donnez-moi mon petit carnet rouge », je suis furieuse, vrai. Je pense : « En voilà encore un autre qui va l’empêcher, par tous les temps, d’aller se mettre au lit. » Et vous savez, madame, elle ne veut pas de coussin ; elle s’agenouille sur le tapis dur. Ça me fait un souci terrible de la voir comme ça, la connaissant comme je la connais.

J’ai essayé de la tromper ; j’ai étendu l’édredon par terre. Mais la première fois que j’ai fait ça – oh ! elle m’a lancé un coup d’œil – le regard d’une sainte que c’était, madame. « Est-ce que Notre Seigneur avait un édredon, Ellen ? » qu’elle m’a demandé. Mais moi – j’étais plus jeune à l’époque – j’avais envie de lui répondre : « Non, mais Notre Seigneur n’avait pas votre âge, et il ne savait pas ce que c’est d’avoir votre lumbago. » Une mauvaise pensée, n’est-ce pas ? Mais elle, elle est trop bonne, vous savez, madame. Quand je l’ai bordée dans son lit, tout à l’heure, et que j’y ai vu – que je l’ai vue couchée les mains en dehors et la tête sur l’oreiller – si jolie – je n’ai pas pu m’empêcher de me dire : « À présent, vous êtes tout le portrait de votre chère mère, quand elle est morte et que je lui ai fait sa dernière toilette. »

Oui, madame, c’est à moi qu’on avait confié ça. Oh ! qu’elle était charmante ! J’avais arrangé ses cheveux, tout légers autour de son front, en mignonnes petites boucles et d’un côté de son cou, j’avais posé un bouquet de belles pensées violettes. Ces pensées, madame, elles la faisaient ressembler à un tableau ! Jamais je ne les oublierai. Ce soir, en regardant Mademoiselle, je me disais : « À présent, si les pensées y étaient, personne ne pourrait voir la différence. »

C’est l’année dernière seulement, madame, qu’elle s’en est allée. Après être devenue un peu – enfin – affaiblie, comme qui dirait. Bien sûr, elle n’a jamais été dangereuse ; c’était une si gentille vieille dame. Mais ça l’a prise comme ça : elle se figurait avoir perdu quelque chose. Elle ne pouvait pas rester tranquille, elle ne pouvait pas tenir en place. Toute la journée, elle allait et venait, elle montait et descendait ; on la rencontrait partout : sur l’escalier, sous le porche, à la porte de la cuisine. Elle vous regardait et elle disait – tout comme un enfant : « Je l’ai perdu, je l’ai perdu. » Je disais : « Venez un peu, venez avec moi, et je vais vous sortir les cartes pour votre patience. » Mais elle m’attrapait la main – elle avait une préférence pour moi – et elle chuchotait : « Trouvez-le-moi, Ellen. Trouvez-le-moi. » Triste, n’est-ce pas ?

Non, madame, elle ne s’est jamais remise. Elle a eu une attaque à la fin. Les derniers mots qu’elle a prononcés c’était, très lentement : « Cherchez dans… cherchez dans… » Et puis, elle s’en est allée.

Non, madame, je ne peux pas dire que je m’en sois aperçue. Il y aurait des jeunes filles, peut-être, qui… Mais vous comprenez, voilà ce que c’est : je n’ai personne, excepté Mademoiselle. Ma mère est morte de la poitrine quand j’avais quatre ans et j’ai été vivre chez mon grand-père, qui tenait une boutique de coiffeur. Je passais tout mon temps dans le magasin, assise sous une table, à coiffer mes poupées, à copier ce que faisaient les employés, je suppose. Ils étaient si gentils pour moi ! Ils me faisaient de petites perruques, de toutes les couleurs, à la dernière mode du jour. Et moi, je restais tout le temps là, tranquille comme une souris – les clients ne s’apercevaient de rien. Seulement, de temps à autre, je regardais en cachette par-dessous le tapis de la table.

Mais voilà qu’un jour, je trouvai moyen de chiper une paire de ciseaux et – le croiriez-vous, madame ? – je me coupai les cheveux complètement ; je les tailladai en tout petits bouts, comme un vrai petit singe que j’étais. Mon grand-père en devint fou de colère ! Il attrapa le fer à friser – je m’en souviendrai toujours ! – me saisit la main et referma le fer sur mes doigts. « Ça t’apprendra ! » me dit-il. Ce fut une brûlure affreuse. J’en porte encore la marque…

Ma foi, madame, vous comprenez, il était si fier de mes cheveux. Il m’asseyait sur le comptoir, avant que les clients arrivent, et il me coiffait, quelque chose de magnifique ! – de grosses boucles floues, des ondulations sur le haut de la tête. Je me rappelle les employés, debout tout autour de nous, et moi, sérieuse comme un pape, avec le sou que grand-père me donnait à tenir pendant qu’il arrangeait mes cheveux… Seulement, il me reprenait toujours le sou après. Pauvre grand-père ! C’est qu’il en était furieux, de la façon dont je m’étais massacrée. Mais, cette fois-là, il me fit peur. Savez-vous ce que j’ai fait, madame ? Je me suis sauvée. Oui, je suis partie, j’ai couru de-ci, de-là, en faisant des détours, je ne sais jusqu’où j’ai pu aller. Oh ! mon Dieu, je devais être jolie avec ma main enveloppée dans mon tablier et mes cheveux tout hérissés. Les gens ont dû bien rire, quand ils me voyaient…

Non, madame, grand-père ne s’en est jamais remis. Après ça il n’a plus pu supporter ma vue. Il ne pouvait même pas dîner, si j’étais là. Alors ma tante m’a prise. Elle était ouvrière tapissière et elle était infirme. Toute petite ! Elle était obligée de grimper sur les canapés pour tailler l’étoffe des dossiers. Et c’est quand je l’aidais dans le travail que j’ai rencontré madame la baronne…

Pas si jeune que ça. J’avais treize ans passés. Et je ne me souviens pas de m’être jamais sentie – enfin – une enfant, comme qui dirait. Voyez-vous, je portais un uniforme, et puis, d’une chose à l’autre… madame la baronne m’avait fait mettre dès le début des cols et des manchettes. Oh ! si – une fois ça m’est arrivé de me sentir gosse ! C’était… cocasse ! Voilà comment ça s’est fait : Madame avait ses deux petites nièces en visite chez elle ; nous étions à la campagne à ce moment-là et il y avait la foire au village.

— Voyons, Ellen, me dit-elle, je veux que vous emmeniez ces demoiselles faire une promenade à âne.

Nous voilà parties ; les petites étaient des amours, toutes sérieuses ; elles me tenaient chacune une main. Mais, une fois arrivées à l’endroit où on louait les ânes, elles furent trop timides pour vouloir monter ; alors, on resta à regarder les bêtes, à la place. Ils étaient si beaux, ces ânes. Je n’en avais jamais vu d’autres que ceux qui traînent les charrettes ; ceux-là, c’étaient des ânes, comme qui dirait, de plaisance. Ils étaient d’un beau gris d’argent, avec de petites selles rouges, des brides bleues, des clochettes aux oreilles, qui tintaient. Et de grandes filles – même de plus âgées que moi, – étaient montées dessus et s’amusaient tant ! Sans rien faire de vulgaire, madame, ce n’est pas ce que je veux dire ; elles avaient du plaisir, voilà tout. Et je ne sais pour quelle raison, mais le trot des petits pieds des ânes, leurs yeux si doux, leurs oreilles soyeuses me donnèrent une envie folle de faire une promenade.

Naturellement, c’était impossible. J’avais à garder mes petites demoiselles. Et puis, de quoi aurais-je eu l’air, perchée là-dessus, avec mon uniforme ? Mais tout le reste du jour, je ne fis que penser aux ânes et toujours aux ânes. Il me semblait que j’éclaterais si je ne parlais pas de ça à quelqu’un ; et à qui le dire ? Il n’y avait personne. Mais quand je montai me coucher – je partageais la chambre de madame James, notre cuisinière à l’époque – dès que la lumière fut éteinte, voilà qu’ils arrivèrent, mes ânes, avec leurs clochettes qui tintaient et leurs mignons petits pieds et leurs yeux tristes… Eh bien, madame, le croiriez-vous, j’attendis un grand moment, en faisant semblant d’être endormie ; et puis, tout à coup, je me redressai et je criai aussi fort que je pus : « Je voudrais tant aller à âne ! Je voudrais tant aller me promener comme ça ! »… Vous comprenez, je ne pouvais pas m’empêcher de le dire et je pensais qu’on ne se moquerait pas de moi, si on croyait que je parlais en rêve. C’était une belle ruse, n’est-ce pas ? tout à fait l’idée d’une petite sotte…

Non, madame, à présent, je n’y pense jamais. Bien sûr, il y a eu un temps où j’ai songé. Mais ça ne devait pas se faire. Il tenait un petit magasin de fleurs, un peu plus bas sur l’avenue, en face la maison où nous demeurions. C’était cocasse, n’est-ce pas ? Et moi qui aime tant les fleurs ! Nous recevions beaucoup de monde à ce moment-là et, comme on dit, j’étais plus souvent dans le magasin que dehors. Et après, nous avons commencé à nous disputer, Harry et moi (c’est Harry qu’il s’appelait), à propos de la façon d’arranger les fleurs – voilà comment ça a commencé. Ces fleurs ! Vous ne voudriez pas croire, madame, quels bouquets il m’apportait. Rien ne l’arrêtait. Plus d’une fois, c’était du muguet et je n’exagère pas !

Eh bien, naturellement, nous devions nous marier et demeurer dans l’appartement au-dessus du magasin ; tout devait marcher sur des roulettes et ce serait moi qui arrangerais les fleurs dans la devanture. Oh ! cette vitrine, ce que je l’ai souvent faite, ces samedis soir ! Pas pour de bon, madame, bien sûr, mais en rêve comme qui dirait. Je l’ai décorée pour Noël, avec une inscription en feuilles de houx et tout ce qui s’ensuit ; pour Pâques, j’y ai mis des lis, avec une étoile au milieu tout en jonquilles, magnifique. J’y ai suspendu… enfin, ça suffit comme ça.

Le jour arriva où mon fiancé vint me chercher pour aller choisir les meubles. Pourrai-je l’oublier jamais ? C’était un mardi. Cet après-midi-là, Mademoiselle n’était pas tout à fait comme d’habitude. Ce n’est pas qu’elle eût rien dit, bien entendu ; jamais, elle ne dit rien et jamais elle ne parlera. Mais je le voyais bien à sa manière de se sentir tout enveloppée et de me demander tout le temps s’il faisait froid – et son petit nez avait l’air tout pincé. Ça me faisait de la peine de la quitter ; je savais que je me tourmenterais tout le temps. À la fin, je lui demandai si elle préférait que je ne sorte pas ce jour-là. « Oh ! non, Ellen, me dit-elle, il ne faut pas faire attention à moi. Il ne faut pas désappointer votre jeune homme. » Si gaie, vous savez, madame, sans jamais penser à elle. Ça me rendit plus malheureuse que jamais. Je commençai à me demander si… et voilà qu’elle laisse tomber son mouchoir et se penche pour le ramasser elle-même – ce qu’elle ne faisait jamais. « Mais que faites-vous donc, mademoiselle ! » que je m’écrie, en courant pour l’en empêcher. « Eh bien ! mais », dit-elle en souriant, vous savez, madame, « il faut bien que je commence à m’habituer. » Oh ! alors, tout ce que j’ai pu faire, c’est de ne pas éclater en sanglots. Je suis allée à la table à coiffer, j’ai fait semblant de frotter la garniture en argent, et puis je n’ai pas pu me retenir, je lui ai demandé si elle aimerait mieux que je ne… que je ne me marie pas. « Non, Ellen », m’a-t-elle dit – sa voix, Madame était comme ça exactement comme celle que je fais – « Non, Ellen, pour rien au monde ! » Mais, pendant qu’elle parlait, Madame – je regardais dans sa glace ; bien sûr, elle ne savait pas que je la voyais – elle a posé sa petite main sur son cœur, tout comme faisait toujours sa chère mère, et elle a levé les yeux au ciel… Oh, madame !

Quand Harry est venu, je tenais ses lettres toutes prêtes, et la bague, et une mignonne petite broche qu’il m’avait donnée – c’était un oiseau d’argent avec une chaîne dans son bec et au bout de la chaîne un cœur percé d’un poignard. Tout à fait de circonstance, quoi ! Je lui ai ouvert la porte ; je ne lui ai pas laissé le temps de dire un mot : « Tenez, que j’ai dit, reprenez tout ça que j’ai dit, tout est fini ! je ne vais pas vous épouser, que j’ai dit, je ne peux pas quitter Mademoiselle. » Il est devenu blanc, aussi pâle qu’une femme. Il a fallu que je claque la porte et je suis restée là, toute tremblante, jusqu’à ce que je sois sûre qu’il était parti. Quand j’ai rouvert la porte – croyez-moi ou ne me croyez pas, madame – il s’en est allé pour de bon, cet homme ! Je suis sortie en courant, sur l’avenue telle que j’étais, en tablier et en pantoufles, et je suis restée là, au beau milieu… à regarder fixement. Les gens ont dû rire, si on m’a vue…

Bonté divine ! qu’est-ce que c’est donc ? C’est la pendule qui sonne ! Et moi qui vous ai empêchée de dormir ! Oh ! madame, vous auriez dû m’arrêter… Voulez-vous me permettre de vous border ? Je borde toujours Mademoiselle dans son lit, chaque soir, toujours la même chose ; et elle me dit : « Bonne nuit, Ellen. Dormez bien et réveillez-vous de bonne heure. » Je ne sais pas ce que je ferais, si elle ne me disait plus ça, maintenant.

Oh ! mon Dieu, je pense quelquefois… que m’arriverait-il, à présent, si quelque chose venait à… Mais, voyons, ça ne sert à rien de réfléchir, n’est-ce pas, madame ? Réfléchir ne change rien. Ce n’est pas que je le fasse souvent. Et si je me surprends à penser, je me reprends bien vite : « Voyons donc, Ellen. Voilà que tu recommences, pauvre sotte ! Comme si tu ne pouvais rien trouver de mieux à faire que de te mettre à penser ! »

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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