Quatorzième partie Une famille idéale
Ce soir-là, pour la première fois de sa vie, en repoussant le double battant de la porte et en descendant les trois larges marches vers le trottoir, le vieux M. Neave eut conscience qu’il était trop vieux pour le printemps. Le printemps – tiède, impatient, inquiet – était là ; il l’attendait dans la clarté dorée, prêt, en présence de tous, à l’assaillir, à souffler sur sa barbe blanche, à peser tendrement sur son bras. Et il était incapable de l’affronter, oui ; il ne pouvait plus redresser les épaules, encore une fois, et s’en aller à grands pas, crâne comme un jeune homme. Il était las et, bien que le soleil du soir brillât encore, il se sentait tout engourdi. Brusquement, l’énergie lui faisait défaut, le cœur lui manquait pour supporter davantage cette gaieté, cette agitation joyeuse ; il en était troublé. Il aurait voulu rester immobile, écarter tout cela d’un geste de sa canne, dire : « Allez-vous-en ! » Tout à coup, il lui en coûtait un effort terrible de saluer comme de coutume, en touchant son large feutre plat du bout de sa canne, tous les gens qu’il connaissait, amis, relations, fournisseurs, facteurs, cochers. Mais le regard animé qui accompagnait le salut, la petite lueur cordiale qui semblait dire : « Je suis de force à vous voir venir, tous tant que vous êtes ! » voilà ce que le vieux M. Neave ne pouvait plus trouver. Il s’en alla pesamment, levant haut les genoux, comme s’il avançait à travers un air devenu, en quelque sorte, compact et lourd comme de l’eau. Et la foule passait près de lui, rapide, chacun rentrant chez soi ; les trams filaient avec un cliquetis métallique, les charrettes légères cahotaient à grand bruit, les gros fiacres roulaient en oscillant, avec cette indifférence téméraire et provocante qui n’appartient qu’aux choses vues en rêve…
La journée au bureau avait été pareille aux autres journées. Rien de particulier n’était advenu. Harold était allé déjeuner et n’était revenu ensuite que vers quatre heures. Où avait-il donc été ? Qu’avait-il manigancé encore ? Ce n’était certes pas lui qui le dirait à son père. Le vieux M. Neave s’était trouvé par hasard dans le vestibule, disant adieu à un client, quand Harold était entré sans se presser, parfaitement habillé comme toujours, l’air dégagé, suave, souriant de ce singulier petit demi-sourire que les femmes trouvaient si séduisant.
Ah ! Harold était trop beau garçon, bien trop beau : voilà ce qui avait toujours causé tout le tracas. Un homme n’avait pas le droit de posséder des yeux pareils, et ces cils, et ces lèvres-là ; c’était de l’imprudence. Quant à sa mère, ses sœurs, aux domestiques, ce n’était pas exagéré de dire qu’elles le traitaient en jeune dieu ; elles l’adoraient, elles lui pardonnaient tout. Et on avait eu de quoi lui pardonner depuis le temps où, à treize ans, il avait volé le porte-monnaie de sa mère, pris l’argent et caché la bourse dans la chambre de la cuisinière. Le vieux M. Neave tapa brusquement de sa canne le bord du trottoir. Mais, réfléchit-il, ce n’était pas seulement sa famille qui gâtait Harold, c’était tout le monde ; il n’avait qu’à regarder, à sourire, et on cédait. Donc, il ne fallait peut-être pas s’étonner s’il attendait à voir cette tradition se poursuivre au bureau. H’m, h’m ! Mais c’était impossible. On ne joue pas avec les affaires – même avec celles d’une grosse maison solide, qui réussit, qui rapporte. Il faut qu’un homme y mette tout son cœur, toute son âme, ou bien elle s’effondre sous ses yeux…
Et puis Charlotte et leurs filles étaient toujours après lui pour le persuader de remettre toute l’entreprise à Harold, de se retirer et de jouir de sa retraite. Jouir de sa retraite ! Le vieux M. Neave s’arrêta court sous un groupe d’antiques palmiers, devant l’hôtel du Gouverneur. Jouir de sa retraite ! Le vent du soir, agitant les feuilles sombres, leur arrachait un grêle et léger ricanement. Rester chez soi à se tourner les pouces, en ayant conscience, tout le temps, que l’œuvre de sa vie s’en allait, se dissolvait, disparaissait entre les beaux doigts de Harold, qui continuait à sourire…
— Pourquoi t’obstiner à être si déraisonnable, père ? Il n’y a absolument aucune nécessité pour toi d’aller au bureau. Cela rend seulement la situation très gênante pour nous, quand les gens persistent à nous dire que tu as l’air bien fatigué. Nous avons cette immense maison, ce grand jardin. Tu pourrais certainement être heureux à… à… à… en jouir, pour changer. Ou bien tu pourrais te trouver quelque passe-temps, quelque manie…
Et Lola, ce bébé, avait fait chorus, d’un air supérieur : « Les hommes devraient tous avoir des manies. Sans quoi, cela rend la vie impossible. »
Enfin, enfin ! Il ne put réprimer son sourire d’âpre ironie, en commençant à gravir péniblement la rampe qui menait à l’avenue d’Harcourt. Où en seraient-elles, Lola et ses sœurs et Charlotte, s’il s’était permis des manies ? il aurait bien voulu le savoir. Ce n’étaient pas des manies qui pouvaient leur payer leur maison en ville et la villa au bord de la mer et leurs chevaux et leur golf et le gramophone de soixante guinées dans la salle de musique, pour leur jouer des danses. Non pas qu’il leur donnât ces choses à regret. Non ; ses filles étaient jolies, étaient chic, et Charlotte était une femme remarquable ; tout naturellement, elles suivaient le mouvement. En fait, pas une maison de la ville n’était aussi appréciée que la leur ; aucune autre famille ne recevait si largement. Et combien de fois, en poussant la boîte de cigares vers un convive, à travers la table du fumoir, le vieux M. Neave n’avait-il pas écouté l’éloge de sa femme, de ses filles, de lui-même parfois :
— Vous êtes une famille idéale, monsieur, une famille idéale. On dirait de ces choses qu’on lit ou qu’on voit au théâtre.
— Bien, bien, mon garçon, répliquait le vieux M. Neave. Essayez un de ces cigares ; je crois qu’il vous plaira. Et si vous avez envie d’aller fumer au jardin, vous trouverez ces demoiselles sur la pelouse, je me figure.
C’était pour cela que les enfants ne s’étaient pas mariées, disait-on. Elles auraient pu épouser n’importe qui. Mais elles avaient la vie trop agréable à la maison. Elles étaient trop heureuses ensemble, les petites et Charlotte. H’m, h’m ! Enfin enfin ! Peut-être ainsi…
À cet instant, il parvint au bout de l’élégante avenue d’Harcourt ; il arrivait à la maison du coin, leur maison. La grande grille était béante ; la large allée portait des traces récentes de roues. Puis, il se trouva en face de la vaste maison blanche, avec ses fenêtres grandes ouvertes, ses rideaux de tulle que le vent faisait flotter au-dehors, ses jardinières bleues pleines de jacinthes, posées sur le large rebord des croisées. De chaque côté du perron, leurs hortensias – célèbres dans la ville – commençaient à fleurir ; les masses roses et bleuâtres des touffes s’étalaient comme une lumière parmi les feuilles déployées. Et il sembla, en quelque sorte, au vieux M. Neave que la maison, les fleurs, même les traces fraîches des roues sur l’allée disaient : « Il y a ici des vies toutes neuves. Il y a des jeunes filles… »
Le grand vestibule, comme d’habitude, était plongé dans la pénombre ; des manteaux, des ombrelles, des gants s’entassaient sur les coffres de chêne. Le son du piano venait de la salle de musique, pressé, bruyant, plein d’impatience. Par la porte entrouverte du salon, des voix montaient, flottant dans l’air. Celle de Charlotte disait : « Y avait-il des glaces ? » Puis on entendit le craquement répété de son fauteuil à bascule.
— Des glaces ! cria Ethel. Ma chère maman, tu n’en as jamais vu de pareilles. Rien que deux sortes ! Et l’une des deux était une vulgaire petite glace de boutique en plein vent, servie dans une collerette de papier détrempé.
— Leur buffet, dans l’ensemble, était quelque chose de lamentable, dit la voix de Marion.
— Enfin, il est un peu tôt dans la saison pour des glaces, répondit Charlotte d’un ton d’indulgence.
— Mais pourquoi donc, du moment qu’on en offre… commença Ethel.
— Oh ! parfaitement, ma chérie, roucoula Charlotte.
La porte de la salle de musique s’ouvrit brusquement et Lola se précipita dehors. Elle sursauta, elle faillit crier à la vue du vieux Neave.
— Grand Dieu, père ! Quelle peur tu m’as faite ! Viens-tu seulement de rentrer ? Pourquoi Charles n’est-il pas là pour t’aider à ôter ton pardessus ?
Ses joues étaient écarlates d’avoir joué, ses yeux étincelaient, ses cheveux lui retombaient sur le front. Et elle respirait comme si elle avait traversé à la course un endroit sombre et avait encore peur. Le vieux M. Neave regardait fixement sa plus jeune fille ; il lui semblait ne l’avoir encore jamais vue. Ainsi donc, c’était Lola, n’est-ce pas ? Mais elle paraissait avoir oublié son père ; ce n’était pas à cause de lui qu’elle attendait là. Maintenant, elle fourrait le coin de son mouchoir froissé entre ses dents et le tiraillait d’un geste vexé. Le timbre du téléphone résonna. A-ah ! Lola poussa un cri qui ressemblait à un sanglot et s’élança. La porte de la cabine téléphonique claqua et, au même moment, Charlotte appela : « Est-ce toi, papa ? »
— Te voilà de nouveau fatigué, dit-elle d’un air de reproche. Et elle arrêta le mouvement de son fauteuil à bascule pour lui tendre sa joue chaude, lisse comme une prune. Ethel aux cheveux d’or lui picora la barbe d’un baiser ; les lèvres de Marion lui effleurèrent l’oreille.
— Es-tu rentré à pied, papa ? demanda Charlotte.
— Oui, j’ai marché jusqu’à la maison, dit le vieux M. Neave.
Et il se laissa tomber dans l’un des immenses fauteuils du salon.
— Mais pourquoi n’as-tu pas pris une voiture ? dit Ethel. Il y en a des centaines dans les rues, à cette heure-ci.
— Ma chère Ethel, cria Marion, si père préfère se tuer de fatigue, je ne vois vraiment pas que nous ayons à intervenir.
— Enfants, enfants ! plaida Charlotte.
Mais Marion ne se laissa pas interrompre.
— Non, maman, tu gâtes père et ce n’est pas bien. Tu devrais être plus ferme avec lui. Il est très vilain !
Elle rit de son rire clair et dur et tapota ses cheveux devant la glace. Chose étrange ! Quand elle était petite, elle avait une voix si douce, si hésitante, elle bégayait même : « Passe-moi la confiture, papa, s’il te plaît », elle articulait comme si elle était en scène.
— Harold a-t-il quitté le bureau avant toi, mon ami ? demande Charlotte, en recommençant à se balancer.
— Je n’en suis pas certain, dit le vieux M. Neave. Je n’en suis pas certain ; je ne l’ai plus vu après quatre heures.
— Il avait dit… reprit Charlotte.
Mais alors, Ethel, qui feuilletait rapidement une revue quelconque, courut à sa mère et se laissa tomber à côté de son fauteuil.
— Là, tu vois ! cria-t-elle. Voilà ce que je voulais dire, petite mère. Du jaune avec un peu d’argent par-ci, par-là. N’es-tu pas de cet avis ?
— Donne-moi la gravure, mon chou, dit Charlotte.
Elle chercha en tâtonnant ses lunettes à monture d’écaille, les mit, donna à la page une petite tape de ses doigts courts et potelés, avança les lèvres. « Ravissant ! » roucoula-t-elle d’un air vague ; elle regarda Ethel par-dessus ses lunettes. « Mais je supprimerais la traîne. »
— Supprimer la traîne ! gémit tragiquement Ethel. Mais c’est la traîne qui en fait tout le chic !
— Allons, maman, laisse-moi décider.
Marion s’empara du journal en riant.
— Je suis de l’avis de maman, cira-t-elle, triomphante. La traîne l’alourdit.
Oublié, le vieux M. Neave s’enfonça au creux profond de son fauteuil et, s’assoupissant, les entendit comme en rêve. On n’en pouvait douter, il était accablé de fatigue ; il avait perdu prise. Même la présence de Charlotte et des enfants, ce soir, dépassait ses forces. Elles étaient trop… elles étaient trop… son cerveau ensommeillé ne put trouver qu’un mot… trop « abondantes ». Et quelque part là-bas, derrière tout le reste, il regardait un petit vieux desséché gravir un escalier qui n’en finissait plus. Qui donc était-ce ?
— Je ne m’habillerai pas pour dîner, ce soir, marmotta-t-il.
— Que dis-tu, papa ?
— Eh quoi, qu’est-ce que c’est ?
Le vieux M. Neave se réveilla en sursaut et son regard fixe se posa sur sa femme et ses filles.
— Je ne m’habillerai pas pour dîner, ce soir, répéta-t-il.
— Mais, papa, nous avons Lucile, et Henry Davenport, et madame Teddie Walker.
— Ça fera un si drôle d’effet.
— Est-ce que tu ne te sens pas bien, mon ami ?
— Tu n’as pas besoin de te fatiguer pour ça. C’est l’affaire de Charles.
— Mais si tu n’en as vraiment pas le courage… ajouta Charlotte, indécise.
— C’est bon ! c’est bon !
Le vieux M. Neave se leva et s’en alla rejoindre ce petit vieillard sur l’escalier, montant avec lui jusqu’à son cabinet de toilette.
Charles, le jeune valet de chambre, l’y attendait. Avec précaution, comme si tout dépendait de ce geste, il roulait une serviette autour du broc d’eau chaude. Le jeune Charles avait été son domestique préféré dès le jour où, petit gamin rougeaud, il était entré dans la maison pour s’occuper des feux. Le vieux M. Neave se laissa lentement descendre sur la chaise longue de rotin, devant la fenêtre, allongea les jambes et prononça sa petite plaisanterie du soir : « Habillez-le, Charles ! » Et Charles, respirant avec vigueur et fronçant les sourcils, se pencha pour retirer l’épingle de la cravate.
H’m, h’m, enfin ! Il faisait bon près de la fenêtre ouverte, très bon ; c’était une belle soirée douce. On fauchait le gazon du tennis, en bas ; il entendait le susurrement de la tondeuse. Bientôt, les enfants recommenceraient leurs parties. En y songeant, il lui semblait entendre la voix sonore de Marion : « Joli coup, partenaire !… Oh ! bien joué !… Oh ! c’est épatant !… » Puis, c’était Charlotte qui criait de la véranda : « Où est donc Harold ? » Ethel répondait : « Il n’est certainement pas ici, maman. » Et vaguement, Charlotte commençait : « Il avait dit… »
Le vieux M. Neave soupira, se leva, passa une main sous sa barbe et, prenant le peigne des mains du jeune Charles, peigna avec soin les poils blancs. Charles lui tendit un mouchoir plié, sa montre avec les breloques, son étui à lunettes.
— Ça suffit comme ça, mon garçon.
La porte se referma, il se laissa retomber dans son fauteuil ; il était seul…
Et voilà que maintenant ce vieux petit bonhomme redescendait un escalier sans fin qui conduisait à une salle à manger scintillante de lumières, gaiement décorée. Quelles jambes il avait, ce pauvre vieux ! Des pattes d’araignée – maigres, desséchées.
— Vous êtes une famille idéale, monsieur, idéale.
Mais si c’était la vérité, pourquoi donc Charlotte et les enfants n’arrêtaient-elles pas cet interminable voyage ? Pourquoi était-il tout seul à monter et à descendre ? Où était Harold ? Ah ! il était bien inutile de compter sur Harold ! La vieille petite araignée s’en allait dégringolant, dégringolant toujours ; et puis, à sa grande horreur, le vieux M. Neave la vit se faufiler, sans entrer, devant la salle à manger, se diriger vers le porche, vers la sombre allée, la grille, le bureau. Arrêtez-le, arrêtez-le donc, quelqu’un !
Sursautant, le vieux M. Neave se mit debout. Il faisait noir dans le cabinet de toilette ; la fenêtre était une clarté pâle. Combien de temps avait-il dormi ? Il écouta : à travers la vaste maison spacieuse, obscurcie, flottaient des voix lointaines, des bruits lointains. Peut-être, se dit-il vaguement, il avait fait un long somme. On l’avait oublié. Qu’est-ce que tout cela avait à faire avec lui ? – cette maison, Charlotte, leurs filles, Harold ? Que savait-il de ces gens-là ? Ils lui étaient étrangers. La vie l’avait laissé de côté. Charlotte n’était pas sa femme. Sa femme…
… Un porche sombre, à demi caché par une plante, une fleur de la Passion qui retombait douloureuse, désolée, comme si elle comprenait. Deux petits bras tièdes lui entouraient le cou. Un visage, un petit visage pâle se levait vers le sien, une voix murmurait : « Adieu, mon trésor ! »
Mon trésor ! « Adieu, mon trésor ! » Qui avait parlé, elle ou lui ? Pourquoi se disaient-ils adieu ? Il devait y avoir eu quelque erreur terrible. C’était elle qui était sa femme, cette petite fille pâle ; tout le reste de sa vie n’avait été qu’un rêve…
Alors, la porte s’ouvrit et le jeune Charles, debout dans la lumière, les mains plaquées le long du corps, cria d’un ton martial : « Le dîner est servi, monsieur ! »
— Je viens, je viens, dit le vieux M. Neave.
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